Le dernier essai de Pierre-André Taguieff, « Race » : un mot de trop ? (CNRS Editions, 2018), explore l’étymologie de ce mot « lourd de sens »… Avec une découverte surprenante : il se pourrait bien que l’origine de la notion de « race » soit à chercher dans l’idée d’une volonté commune plutôt que dans celle d’une transmission héréditaire. Extraits :

« Race » : un mot de trop ?, de Pierre-André Taguieff (CNRS Editions, 2018)

Le  mot « race » est apparu avant même le début de l’époque moderne dans les principales langues européennes, notamment en italien et en espagnol, aux XIIIe et XIVe siècles. En dépit des rapprochements classiques entre « race » et « ratio » (« raison »), justifié par une référence commune à l’idée de classement, « race » n’a pas d’antécédent latin direct, comme le note le linguiste Maurice Tournier [1]. À propos de l’origine des mots italiens et français  razzarassa et rasse (puis race), on peut supposer qu’ils viennent, du moins selon les étymologistes, « d’une analogie populaire sur les féminins de la déclinaison régulière en a (rosarosam) : les formes ratiorationem se seraient transformées en ° ratia, ° ratiam [2]… » D’où ce commentaire de Tournier : « Petite tache dès le départ sur le cousinage des germes, entre raison, héritage bien balisé du latin classique, et race, transfuge, bâtard ou métis comme quantité de mots dans notre langue [3]. » En ancien provençal, au XIIe siècle, le mot « rassa » aurait désigné une bande de comploteurs. Dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (1932), Oscar Bloch et Walther von Wartburg notent qu’en ancien provençal le mot « rassa », « bande d’individus qui se sont concertés dans un certain but », d’où « complot, conjuration », est attesté dès 1180, et que le mot « rassa », dans les parlers de l’Italie Supérieure, a le sens de « convention entre les membres d’une famille ou entre ceux qui ont le même métier [4] ». On peut imaginer aisément l’appartenance d’un ensemble d’individus à une « rassa » comme une manière de conspirer. Être d’une même « race », ce serait être lié par un pacte secret en vue de réaliser un objectif commun. Dans cette perspective, c’est la représentation d’une volonté commune plutôt que l’idée d’une transmission héréditaire qui serait à l’origine de la notion de race. On retrouve le schème de l’accord volontaire dans l’hypothèse selon laquelle l’étymologie du mot allemand « Rasse » remonterait, par dérivation du scandinave, à l’ancien français haraz, signifiant « élevage de chevaux ». Dès lors, « l’hérédité n’est pas donnée par l’hérédité, mais elle est recherchée, voulue, à travers le calcul [5] » : la race est le résultat d’un élevage, d’une action volontaire, impliquant une discipline.

 

Notes :

[1] Maurice Tournier, « “Race”, un mot qui a perdu la raison », Mots, n° 32, septembre 1992, p. 105.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Oscar Bloch & Walther von Wartburg (dir.), Dictionnaire étymologique de la langue française [1932],  nouvelle édition, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002, p. 529 (art. « Race »).
[5] Donatella Di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah. Les Cahiers noirs [2014], tr. fr. Guy Deniau, Paris, Le Seuil, 2016, p. 156.

 

L’auteur : Directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue et historien des idées, est l’auteur de très nombreux ouvrages dont La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles (1988), Court Traité de complotologie (2013) et Judéophobie, la dernière vague (2018). Il a dirigé le Dictionnaire historique et critique du racisme (2013).

 

NB : Le texte qui précède est protégé par le droit d’auteur. Merci à l’auteur et à CNRS Editions de nous autoriser à le reproduire.