La « judéo-maçonnerie » est une entité chimérique. Elle est le produit d’une essentialisation ou d’une ontologisation d’un ensemble de rumeurs fondées sur des peurs de diverses provenances, transformé par la propagande catholique au XIXe siècle en légende, voire en mythe politique moderne. Il s’agit bien sûr d’un mythe répulsif, qui se traduit par un grand récit observable sous de multiples variantes. Car au sujet collectif qu’est la « judéo-maçonnerie » est attribuée une activité principale : sa lutte pour soumettre et dominer le genre humain, par la corruption lente et la destruction violente. On se trouve ainsi devant un grand récit d’épouvante, celui du « complot judéo-maçonnique », dans et par lequel se construit l’identité narrative fictive de l’ennemi absolu du genre humain, interprété par les polémistes chrétiens d’inspiration apocalyptique comme la figure historique de l’Antéchrist ou celle de Satan (Airiau, 2000 et 2002). L’ennemi du genre humain est en même temps l’ennemi de Dieu. Les « judéo-maçons » apparaissent dès lors comme les « enfants du diable » de l’âge moderne. Le « complot satanique » intervient dans les années 1880 et 1890, porté par la mystification de Léo Taxil (Byrnes, 1950, pp. 304-318 ; Weber, 1964 ; Rousse-Lacordaire, 1996, pp. 124-128 ; Introvigne, 1997, pp. 143-208 ; James, 2008a, pp. 247-252 ; Rouault, 2011), pour conférer à la « judéo-maçonnerie » le statut d’une Contre-Église patronnée par Lucifer en personne. C’est autour de cette figure luciférienne qu’a été réinventée la démonologie chrétienne au XIXe siècle. Son passage au politique ne l’a sécularisée que d’une façon superficielle. L’interprétation raciste du grand récit conspirationniste conserve ainsi l’essentiel du schéma apocalyptique, comme il est clair dans les textes de plus hauts dignitaires nazis, à commencer par ceux d’Adolf Hitler et d’Alfred Rosenberg. Mais la racialisation du mythe répulsif avait commencé dès les années 1880, en France et en Allemagne.

La grande nouveauté des années 1920 et 1930, c’est l’irruption d’une nouvelle figure historique de la menace satanique : le bolchevisme. Le mythe anti-judéo-maçonnique, dès 1918-1920, va devoir incorporer ce nouveau venu, en lui donnant le statut de rejeton du « judéo-maçonnisme » comme projet de conquête et de domination, voire de terreur et d’extermination. Sous sa forme achevée, le grand récit d’épouvante inclura dans une même représentation de l’ennemi absolu, soit celui censé vouloir nous tuer et qu’on doit donc tuer – préventivement -,  un certain nombre d’autres figures incarnant des menaces abstraites, qui toutes sont réductibles aux quatre suivantes : le « péril juif », le « péril maçonnique » (ou « judéo-maçonnique »), le « péril rouge » (ou « judéo-bolchevique »),  la « finance internationale » (le « judéo-capitalisme », la « judéo-ploutocratie », etc.). Le « complot juif » joue ainsi le rôle du proto-complot, du grand complot chronologiquement premier, en même temps que celui du complot paradigmatique et celui encore de la dimension cachée de tous les autres complots. C’est pourquoi cette construction symbolique est au principe d’une refonte de la haine idéologisée des Juifs, qu’on appelle ordinairement « l’antisémitisme » depuis les années 1880.

Dans son livre sur l’histoire des Protocoles des Sages de Sion, Norman Cohn a proposé de caractériser « l’antisémitisme exterminateur » par l’attribution aux Juifs d’une conspiration mondiale de nature satanique :

« L’antisémitisme le plus virulent [the deadliest form of antisemitism], celui qui aboutit à des massacres et à la tentative de génocide (…), a pour noyau la croyance que les Juifs – tous les Juifs, et partout – sont partie intégrante d’une conspiration décidée à ruiner puis à dominer le reste de l’humanité. Et cette croyance est simplement une version modernisée et laïcisée des représentations populaires médiévales, d’après lesquelles les Juifs étaient une ligue de sorciers employée par Satan à la ruine spirituelle et physique de la Chrétienté » (Cohn, 1967, p. 18 ; trad. fr. modifiée).

Cette vision satanisante des Juifs comme secte internationale conspirative n’aurait pu se constituer cependant sans la diabolisation par l’Église de la franc-maçonnerie, ni sans l’assimilation, sous différentes formes, des francs-maçons au Juifs, pour faire surgir le spectre de la « judéo-maçonnerie ».

Du « complot juif » au « complot judéo-maçonnique »

Le mythe théologico-religieux du « complot juif » existait depuis plusieurs siècles lorsque commença à se former, à la fin du XVIIIe siècle, le mythe politico-religieux du « complot maçonnique », avant tout pour expliquer un événement apparemment inexplicable, la Révolution française. Pour les premiers auteurs contre-révolutionnaires, cette dernière ne pouvait s’expliquer que comme le résultat de l’action concertée de membres d’une formidable conspiration obéissant à un même centre de direction, et selon un programme fixé à l’avance. Ce fut l’invention du « complot maçonnique », qui va rapidement s’amalgamer avec le « complot jacobin », dans un moment historique caractérisé par l’incertitude, l’inquiétude et le désarroi. La mythologie conspirationniste moderne commence ainsi à prendre forme dans un discours prétendant conjurer le « complot maçonnique » dont l’objectif serait de détruire la civilisation chrétienne et de bouleverser l’ordre social jugé « naturel ». Ledit « complot maçonnique » commence à être élaboré dès 1790-1791, avec notamment le livre de l’abbé Lefranc : Le Voile levé pour les curieux, ou le Secret de la Révolution de France révélé à l’aide de la Franc-Maçonnerie (1791), pour arriver à maturité dans les années 1797-1799, lorsque l’abbé Barruel publie ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, d’abord à Londres (4 vol.), puis à Hambourg (5 vol.). Il y donne la formulation canonique de la lecture conspirationniste du cours de l’histoire moderne, affirmant qu’il devait aboutir à la Révolution française, effet et preuve du « complot maçonnique » : « Dans cette Révolution française, tout jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. »

Les complots juifs dénoncés depuis l’époque médiévale étaient des complots locaux, dus à l’initiative de Juifs censés vouloir assouvir une soif de vengeance ou poursuivre leurs intérêts particuliers. Tout complot juif dénoncé était attribué à des Juifs particuliers, et non aux Juifs en général : son sujet n’était pas un sujet universel. En outre, les Juifs, dans l’œil du monde chrétien, ne formaient qu’un peuple-vestige, et à ce titre pouvaient jouer le rôle d’un peuple-témoin. Pour devenir au cours du XIXe siècle un complot universel, le complot juif a dû fusionner avec le complot maçonnique. Car la franc-maçonnerie, dans la pensée conspirationniste d’obédience catholique, a été polémiquement construite comme le symétrique inverse de l’Église. À la bonne catholicité de l’Église répondait l’existence inquiétante de la mauvaise universalité de la Contre-Église que paraissait être la franc-maçonnerie, acteur collectif posé en rival satanique de l’Église. L’idée d’une collusion judéo-maçonnique a permis au complot juif de sortir des limites du local et du particulier, de se constituer en complot mondial attribué à un sujet universel, acteur de l’Histoire, en même temps que le peuple juif perdait son statut de survivance pour prendre l’allure d’une puissance émergente, incarnation d’une menace présente et future.

L’idée d’un « complot judéo-maçonnique », à savoir celle d’une alliance secrète entre les hauts dirigeants du peuple juif et les chefs de la franc-maçonnerie, est apparue longtemps avant la formation de l’amalgame polémique « judéo-maçonnerie » ou « judéo-maçonnisme ». Mais cette idée-force sera diffusée confidentiellement, en France comme en Allemagne, jusqu’à la fin des  années 1850. Elle deviendra, au cours des trente dernières années du XIXe siècle, un modèle interprétatif de l’histoire contemporaine, en même temps que la matrice de thèmes d’accusation, de stéréotypes négatifs et de slogans visant les Juifs, alimentant le discours proprement « antisémite », fondé sur l’amalgame pseudo-scientifique « Juif = Sémite » définissant la judéophobie racialisée qui passe au politique, notamment en Allemagne et en France, dans les vingt dernières années du XIXe siècle. Mais la racialisation du Juif n’est qu’une composante du mythe politique moderne qu’est le « péril judéo-maçonnique », fondé sur la dénonciation d’un grand complot ordonné à des objectifs d’exploitation, de corruption, de domination, voire d’extermination. C’est autour de cette accusation alors devenue centrale que s’organise la vision antisémite de l’Histoire qui « présente le Juif comme une force satanique, comme la source de tous les maux de l’humanité, depuis ses origines jusqu’à nos jours » (Lewis, 1987, p. 23).

Le surgissement du « complot judéo-maçonnique » : la « lettre de Simonini » à Barruel 

Dans son explication de la Révolution française par un complot maçonnico-jacobin où les Illuminés de Bavière, conduits par Adam Weishaupt, jouent un rôle central, l’abbé Barruel n’accordait guère d’importance aux Juifs. Il en va tout autrement en 1806, lorsque Napoléon 1er décide de réunir le « Grand Sanhédrin », afin de trouver une solution à ce qui paraît déjà être la « question juive », ce qui inquiète divers milieux antijuifs. La fameuse « lettre de Jean-Baptiste Simonini au Père Augustin de Barruel », datée du 1er août 1806 et qui aurait été reçue par Barruel le 20 août 1806, témoigne de l’existence de la représentation d’une inquiétante « secte judaïque » présentée comme l’alliée de toutes les autres sectes, en particulier de celle des francs-maçons, toutes ennemies du christianisme (Cohn, 1967, p. 31-36 ; Taguieff, 2004a, p. 109-113, 2005, p. 148-149, et 2013, p. 273-274). Ladite lettre sera publiée avec des commentaires du Père Grivel, un proche de Barruel, dans la revue catholique Le Contemporain, en juillet 1878, dans un contexte marqué par les interférences entre la campagne antimaçonnique lancée par l’Église et les débuts du mouvement antisémite, en France comme dans d’autres pays européens.  La thèse de la collusion secrète est ainsi énoncée : « Les Juifs donc avec tous les autres sectaires ne forment qu’une seule faction, pour anéantir, s’il est possible, le nom chrétien. »  Les membres de la « secte judaïque » sont accusés d’être mus par le projet de devenir, « dans moins d’un siècle », « les maîtres du monde », quitte à « abolir toutes les autres sectes pour faire régner la leur ». On trouve donc déjà dans ce faux, vraisemblablement fabriqué soit par la police secrète (Fouché), soit par Barruel lui-même, la thèse selon laquelle les Juifs manipulent ou instrumentalisent la franc-maçonnerie dans leur combat contre la chrétienté et la monarchie. Dans Le Contemporain, on trouve également une note de Barruel faisant allusion à l’existence d’un grand complot remontant aux Templiers, alliés supposés des Juifs : « Pour concevoir cette haine des Juifs contre les rois de France, il faut remonter jusqu’à Philippe le Bel, qui en l’année 1306 avait chassé de France tous les Juifs et s’était emparé de tous leurs biens. De là, dans la suite, cause commune avec les Templiers (…). J’ai su par la voie d’un franc-maçon initié aux grands mystères de la secte qu’il y avait beaucoup de Juifs surtout dans les hauts grades. »

Dans la « lettre de Simonini », on trouve ainsi la plupart des ingrédients du « complot judéo-maçonnique » tel qu’il se constituera en cible principale des polémistes antijuifs au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle. L’idée centrale est la suivante : loin de n’être que l’ensemble des croyants du judaïsme, les Juifs forment en réalité une « secte antichrétienne » ou une société secrète internationale mue par le projet de dominer le monde, et la franc-maçonnerie est l’une de leurs créations sataniques. En 1815 paraît un libelle anonyme titré Le Nouveau Judaïsme ou la Franc-Maçonnerie dévoilée, qui réaffirme l’existence d’une sombre alliance entre Juifs et francs-maçons contre la religion chrétienne et la royauté. L’auteur, fortement influencé par l’antimaçonnisme de Barruel, et partisan déclaré de la Restauration, énonce la thèse d’une communauté de nature entre Juifs et francs-maçons, comme dans cette remarque faite à propos du grade de Rose-Croix : « Ne nous étonnons donc plus si les francs-maçons sont si hardis persécuteurs des Enfants de l’Église : ils sont juifs, ils en font l’aveu. » Mais ce libelle conspirationniste, notamment en raison de son faible tirage, reste sans écho (Lemaire, 2006). L’année suivante, en Allemagne, un pamphlet paraît anonymement (dû à Johann Christian Ehrmann), qui dénonce « la juiverie dans la franc-maçonnerie » : l’intention affichée de son auteur, maçon antijuif, est de mettre en garde ses frères contre les Juifs, qui pénétreraient dans les loges maçonniques afin de les transformer en instruments de domination du monde.

L’élaboration doctrinale : apocalyptisme et satanisme

En France, il faut attendre la fin des années 1860 et les années 1870 pour voir la thèse de la collusion judéo-maçonnique largement diffusée dans les milieux catholiques. C’est avec l’ouvrage de Henri Roger Gougenot des Mousseaux (1805-1876), Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens (1869),  qu’est offerte au public catholique une vision élaborée de la conspiration juive universelle dans laquelle la franc-maçonnerie, supposée d’origine juive, joue le rôle d’une alliée privilégiée (Cohn, 1967, p. 45-49 ; Katz, 1995, p. 250-255 ; Taguieff, 2005, p. 141-144, et 2008, p. 329-333). Sa thèse centrale est la suivante : « La maçonnerie, issue des mystérieuses doctrines de la cabale (…), n’est que la forme moderne et principale de l’occultisme, dont le Juif est le prince, parce qu’il fut dans tous les siècles le prince et le grand maître de la cabale. Le Juif est donc naturellement (…) l’âme, le chef, le grand maître réel de la maçonnerie, dont les dignitaires connus ne sont, la plupart du temps, que les chefs trompeurs et trompés de l’ordre. » Ce catholique traditionaliste et contre-révolutionnaire est un antimoderne résolu, qui réduit le monde moderne au résultat de la « judaïsation » de la civilisation chrétienne, c’est-à-dire de sa destruction progressive. « Le Juif », prophétise-t-il, est « celui qui nous prépare, à l’ombre des sociétés secrètes dont il est l’âme et le prince, un prochain et redoutable avenir ».

Les francs-maçons apparaissent dès lors comme les alliés ou les complices privilégiés des Juifs, comme le suggère Édouard Drumont (1844-1917) en 1886, dans un passage de La France juive où il traite de la Révolution française : les Juifs « rentrent derrière la Franc-Maçonnerie, en 1790, et deviennent les maîtres absolus d’un pays qu’ils ont détaché peu à peu, avec une astuce prodigieuse, de toutes les traditions qui faisaient sa grandeur et sa force. »  Pour le chanoine Emmanuel Chabauty (1827-1914), auteur, sous le pseudonyme de C. C. de Saint-André, de Juifs et Francs-Maçons. Sixième âge de l’Église d’après l’Apocalyse (1880), somme résumée dans Les Juifs, nos maîtres ! Documents et développements nouveaux sur la question juive (1882),  l’alliance des « Princes de Juda » et des sociétés secrètes vise à établir la « domination universelle » des Juifs, grâce à la « formidable armée maçonnique » qui permettra, à travers des bouleversements soigneusement programmés comme la Réforme ou la Révolution française, la destruction de « l’idée chrétienne » et de « tout l’ordre social chrétien » (Cohn, 1967, p. 49-51 ; Katz, 1995, p. 255-259 ; Taguieff, 2004b, p. 714-716, et 2005, p. 153-156). En 1882, Chabauty reformule l’une des thèses qu’on trouvait déjà dans la « lettre de Simonini » : « Par leur or, leur habileté, leur persévérance, les Princes Juifs sont arrivés à s’emparer de toutes les sociétés secrètes. Ils en sont devenus les suprêmes et uniques directeurs. Ils les tiennent entre leurs mains depuis qu’ils les ont unifiées et rattachées toutes, par des liens plus ou moins secrets, à la Franc-Maçonnerie templière. Ils ont ainsi enrégimenté et organisé, sous leur autorité, tous les éléments du mal et de la Révolution qui existent dans le monde entier. » Il expose clairement la thèse du caractère instrumental de la franc-maçonnerie : « C’est au moyen de ce formidable engin de destruction, que j’ai nommé la “Maçonnerie judaïque”, qu’ils [“les Princes Juifs”] veulent faire disparaître tous les obstacles à leurs séculaires desseins, à savoir : les idées, les institutions et les nations chrétiennes. Leur infernal travail est grandement avancé. Plus que jamais ils espèrent le mener à fin, et devenir les uniques maîtres du monde. » Si les « hauts chefs de Juda » mènent la danse antichrétienne de la franc-maçonnerie, ils ne sont eux-mêmes que les rejetons de Satan, le « roi des révolutionnaires », celui qui, en dernière instance, mène le « formidable combat » contre l’Église catholique. Dans la perspective apocalyptique de Chabauty, auquel on peut attribuer une responsabilité majeure dans la banalisation de la thèse d’une collusion judéo-maçonnique, le « triomphe du Juif » signifie l’installation de l’Antéchrist sur le trône du « roi du monde ».

Les rapports entre Juifs et francs-maçons vus par leurs ennemis communs 

Il importe de s’interroger sur les ressemblances ou les analogies, structurales et fonctionnelles, concernant les positions idéologiques non moins que les arguments récurrents, entretenues par l’antisémitisme moderne et l’antimaçonnisme. La question peut être abordée sous divers angles. En premier lieu, les Juifs et les francs-maçons sont censés partager le même ennemi : la chrétienté. Ils sont accusés les uns et les autres de haïr le christianisme et de vouloir détruire l’Église. Ils agissent donc comme des complices. C’est l’argument développé en Allemagne par l’antimaçon complotiste (et catholique) Eduard Emil Eckert dans les années 1850 et au début des années 1860 (Katz, 1995, p. 216-218, 243-249). On le retrouve dans la somme de Nicolas Deschamps (1797-1873), Les Sociétés secrètes et la société, complétée et publiée entre 1880 et 1883 par Claudio Jannet, lui-même auteur d’un libelle à succès : Les Sociétés secrètes (1877). Le même schéma d’accusation peut fonctionner pour expliquer la « conquête juive » de la France par la manipulation des esprits, comme chez Drumont, dans La France juive (1886) : « Les Juifs (…), reliés entre eux par la Maçonnerie, s’installent dans tous les comités, mènent le corps électoral et créent cette opinion artificielle que l’on prend pour l’opinion véritable. »

En deuxième lieu, antisémites et antimaçons appliquent à leurs ennemis une seule et même représentation de la « secte » ou de la « société secrète », fantasmée comme une puissante organisation internationale complotant dans l’ombre pour la domination du monde. Riches, puissantes et cyniques, les deux « sectes » utilisent l’une et l’autre la corruption, les bouleversements révolutionnaires et la manipulation (par la presse notamment) pour parvenir à leurs fins. C’est ainsi, affirme un rédacteur de La Croix du Nord le 4 octobre 1898, que la France entière est « enjuivée » à cause du ministère maçon, « séide des Juifs », qui la dirige. Dans le même journal antidreyfusard, on avait appris le 13 juin 1898 que la France catholique était « rançonnée par les Juifs et les francs-maçons » (Delmaire, 1979, p. 215-216). Ces deux « sectes » alliées obéissent au même principe tactico-stratégique : « La fin justifie les moyens. » En quoi elles fonctionnent comme les organisations révolutionnaires recourant au terrorisme.

En troisième lieu, la franc-maçonnerie est souvent présentée comme une « secte juive », comme une secte dont les origines sont juives, dont l’esprit est juif et où les Juifs sont nombreux. Gougenot, radicalisant Eckert, insiste sur l’origine judéo-occultiste du symbolisme et de la doctrine maçonniques. Dans son livre paru en 1893, La Franc-maçonnerie, synagogue de Satan, Mgr Meurin (1825-1895) affirme que « tout ce qui se trouve dans la franc-maçonnerie est foncièrement juif, exclusivement juif, passionnément juif, depuis le commencement jusqu’à la fin », précisant que  « les dogmes de la franc-maçonnerie sont ceux de la Kabbale juive, et en particulier, du livre Zohar », et que les Juifs sont « les vrais auteurs de la franc-maçonnerie ». Or, le « Juif actif » est « le missionnaire du mal » (Gougenot). En 1885, dans La Franc-Maçonnerie démasquée, revue fondée en 1884 par Mgr Armand-Joseph Fava (1826-1899) et publiée par La Bonne Presse (qui édite La Croix et Le Pèlerin), on apprend que « c’est le Juif, chef dirigeant de la Maçonnerie universelle, qui règne en Autriche, qui prépare la Révolution ». Drumont affirme également en 1899, au début de son pamphlet La Tyrannie maçonnique, que « la Franc-Maçonnerie est une institution d’origine juive », qu’elle est « restée juive » et qu’elle est « aujourd’hui plus enjuivée que jamais ».

En quatrième lieu,  l’un des thèmes partagés par les antisémites et les antimaçons est celui des Juifs comme maîtres secrets de la maçonnerie. Qu’elle ait été fabriquée ou infiltrée par le « peuple déicide », la franc-maçonnerie serait aux mains des Juifs, et travaillerait au seul profit des Juifs. La première théorisation du thème se rencontre chez Gougenot, en 1869. L’abbé Chabauty développe longuement, en 1880 (Francs-Maçons et Juifs) et en 1882 (Les Juifs, nos maîtres !), la thèse de la franc- maçonnerie soumise aux Juifs (Byrnes, 1950, p. 128-129 ; Verdès-Leroux, 1969, p. 137- 138 ; Wilson, 1982, p. 409, 419, 553 ; Katz, 1995, p. 250-259 ; Schreiber, 2005, p. 134-137). Dans La France juive, Drumont affirme que les Juifs « n’aiment guère à attaquer ouvertement » et que leur stratégie ordinaire consiste à se servir d’une « association puissante », qu’ils créent ou corrompent quand elle existe déjà, comme « machine de guerre » : « Ordre des Templiers, Franc-Maçonnerie, Internationale, Nihilisme, tout leur est bon. » Cette dissimulation, qui multiplie les masques à travers les manipulations, rend le décryptage antisémite interminable : si « l’œuvre  latente du Juif est très difficile à analyser », c’est parce qu’« il y a là toute une action souterraine dont il est presque impossible de saisir le fil ». L’omniprésence du Juif est à l’image de son omnipotence : « Sous des formes diverses et des déguisements différents, le Juif est en réalité partout. » Et, pour l’idéologue conspirationniste,  tout se tient, comme le postule par exemple un certain J.-F. Debauge en 1890, dans son libelle intitulé La Vermine. Francs-maçons, révolutionnaires, libres-penseurs, juifs, politiciens : « L’Internationale n’est qu’une branche détachée ou non de la franc-maçonnerie qui elle-même a été organisée par la juiverie pour bouleverser les nations chrétiennes. » Mgr Meurin décrit la franc-maçonnerie comme un simple instrument des Juifs : « La franc-maçonnerie n’est qu’un outil entre les mains des Juifs qui y tiennent la haute main. » Et de préciser le rôle majeur de la « secte » dans les révolutions : « L’histoire ne manquera pas de raconter un jour que toutes les révolutions des derniers siècles ont leur origine dans la secte maçonnique, sous la direction suprême des Juifs. Ceux qui entrent dans la loge participent, sciemment ou inconsciemment, à la guerre de la Synagogue moderne contre les trônes et les autels de nos patries. » Drumont réaffirme en 1899 la thèse de la « machine de guerre » au début de La Tyrannie maçonnique : « À quiconque ne se pénètre pas de cette idée que la Franc-Maçonnerie n’est qu’une machine de guerre inventée par les Juifs pour conquérir le monde et réaliser leur vieux rêve d’universelle domination, la Franc-Maçonnerie demeurera une énigme incompréhensible. » C’est le thème qu’on rencontrait déjà dans la « lettre de Simonini », chez Gougenot, l’abbé Chabauty ou Mgr Fava (Le Secret de la Franc-Maçonnerie, 1883), et qu’on rencontrera encore chez l’abbé Isidore Bertrand (1829-1914), auteur d’un pamphlet paru en 1903, significativement intitulé La Franc-Maçonnerie, secte juive (Taguieff, 2004a, p. 130-131).

En cinquième lieu, Juifs et francs-maçons sont accusés de partager le même rêve de domination universelle, comme l’affirme Drumont en 1899, dans La Tyrannie maçonnique : « Le rêve de la Franc-Maçonnerie n’est pas autre chose dans le fond que le vieux rêve d’Israël des flancs duquel elles est sortie (…) : c’est toujours l’éternel rêve de la conquête du monde, de l’universelle domination, et la politique maçonnique, comme la politique juive, n’a pas d’autre but que la réalisation de ce plan gigantesque. »   Ces différentes interprétations polémiques des rapports entre Juifs et francs-maçons s’entrecroisent dans le discours antisémite à la fin du XIXe siècle. Ainsi, dans La Croix du Nord, le 24 février 1898, un article dénonce les francs-maçons comme les « valets de la juiverie », tout en affirmant que la franc-maçonnerie est « fille d’Israël ».

En sixième lieu, Juifs (talmudistes et kabbalistes avant tout) et francs-maçons sont dénoncés comme des enfants ou des suppôts de Satan. Un certain Pierre Gandoux, dans un pamphlet intitulé La République de la franc-maçonnerie, ou la franc-saloperie devant la Raie-publique [sic], paru à Bordeaux en 1885, affirme : « L’espèce d’église dont Satan est le chef invisible fut édifiée sur la pierre maçonnique, par la haine des Juifs contre le Christ. »

Dans son bel essai publié en 1902, Les Doctrines de haine, l’historien Anatole Leroy-Beaulieu, après avoir établi que, sur le plan historique, l’assimilation entre les Juifs et les francs-maçons s’avérait dénuée de fondement, concluait : « L’obstination des antisémites à identifier les francs-maçons et les Juifs, dans ce qu’ils appellent la Judéo-maçonnerie, montre seulement leur mauvaise foi ou leur ignorance. Si l’histoire et les faits interdisent de considérer la maçonnerie comme une institution juive, fondée ou dirigée par les Juifs, dans un intérêt juif, l’antisémitisme se rabat sur la parenté de l’esprit juif et de l’esprit maçonnique. » Ce déplacement de la question ne change rien au caractère chimérique des accusations : « Lors que nous voulons analyser ce qu’on entend, le plus souvent, par esprit juif, nous trouvons que, sur nombre de points, l’esprit juif incriminé par les antisémites est la négation des doctrines et des traditions du judaïsme. » Mais l’essentiel est ailleurs, comme le note Leroy-Beaulieu, il est dans « l’esprit » qui porte les « doctrines de haine » : l’esprit qui anime les polémistes dénonçant la fictive « judéo-maçonnerie », liée ou non à un « protestantisme » imaginaire, n’est rien d’autre en effet que « l’esprit d’intolérance, nourri de l’esprit de guerre et de haine ».

L’Église entre la propagande antimaçonnique et la mobilisation antijuive

La formation, le développement et les usages du mythe du « complot judéo-maçonnique » ne peuvent être étudiés et compris sans accorder à l’Église catholique un rôle majeur. Celle-ci, en effet, a entrepris dès 1738, vingt-et-un après l’installation de la Grande Loge de Londres, de construire un modèle répulsif de la franc-maçonnerie, qui deviendra à la fois un mythe littéraire dans le Joseph Balsamo (1849) d’Alexandre Dumas et un mythe politico-religieux dont l’importance ne cessera de croître au cours des années 1860-1900. L’antimaçonnisme, en tant que configuration idéologico-politique, doit sa naissance et sa large diffusion au XIXe siècle au Saint-Siège et à son cercle d’écrivains propagandistes. Rappelons les principales bulles pontificales et encycliques  contre la maçonnerie, constituant autant d’étapes dans le processus de diabolisation qui la vise : In Eminenti (Clément XII, 1738) – qui condamne et excommunie les francs-maçons -, Providas Romanorum (Benoit XIV, 1751), Ecclesiam (Pie VII, 1821), Quo Graviora (Léon XII, 1825), Traditi (Pie VIII, 1829), Qui pluribus (Pie IX, 1846), Multiplices inter (Pie IX, 1865), Apostolicae Sedis (Pie IX, 1869), Humanum Genus (Léon XIII, 1884), Praeclara (Léon XIII, 1894), Annum ingressi (Léon XIII, 1902).  L’Église s’engage  publiquement dans un grand combat politique et intellectuel contre la franc-maçonnerie dans les années 1870 et 1880. En témoignent la lettre apostolique Etsi multa (1873) du pape Pie IX (influencé par les thèses de Gougenot), qui qualifie les loges maçonniques de « synagogues de Satan »,  et l’encyclique de Léon XIII,  Humanum Genus (1884), qui dénonce la franc-maçonnerie comme le suppôt d’une conspiration internationale contre l’Église (Schreiber, 2010).

L’affaire est d’importance : « Démasquer la franc-maçonnerie, c’est la vaincre », affirmait Léon XIII, convaincu que le diable, sous divers visages (dont le maçonnique), assiégeait réellement le Vatican. Il s’agit plus profondément d’expliquer globalement à la fois « le malheur des temps et les reculs de l’Église », en y voyant les résultats d’une « conspiration ourdie par une secte entourée de ténèbres (ou plutôt par un chef d’orchestre invisible) » (Angenot, 2010, p. 30), comme l’affirme Léon XIII dans Humanum Genus : « Son action seule peut expliquer la marche de la Révolution et les événements contemporains. » Il s’agit donc non seulement de reconnaître « cet ennemi capital du moment », mais aussi de le connaître le mieux possible. La figure de l’ennemi occulte est construite sur le modèle de celle du diable, antagoniste et rival de Dieu : « Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. » C’est pourquoi la redoutable « secte » fait « revivre parmi nous l’esprit de révolte, l’incorrigible perfidie et la ruse du démon ». À la théorie de la « main invisible » (des conspirateurs) s’ajoute la thèse de l’enchaînement fatal : dans la doctrine synthétique de Léon XIII, « la théorie de la conspiration, dans ses ressorts rhétoriques comme dans l’argumentaire théologique déployé », est présente tout entière (Schreiber, 2010, p. 171-172). En 1885, une Ligue antimaçonnique est lancée, avec sa bénédiction (Mola, 1993, p. 41-42). Elle publie un Manuel l’année suivante. Le pamphlet de Mgr de Ségur (1820-1881), Les Francs-Maçons, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils veulent, paru en 1867, est un best-seller : il en est à sa 62e édition en 1884. Reprenant la distinction barruélienne entre les loges (visibles) et les arrières-loges (invisibles), Ségur y dénonce la « Franc-Maçonnerie occulte », postulant que « la Maçonnerie publique cache la Maçonnerie secrète ». Dans le noyau de la « société secrète », parmi les plus actifs agents de la conspiration,  il désigne « un Juif qui avait pris pour nom de guerre le nom de Petit-Tigre » : ce Piccolo-Tigre est en réalité un personnage fictif inventé par les services du Vatican, et rendu célèbre par Jacques Crétineau-Joly (1803-1875) en 1859, dans son livre L’Église romaine en face de la Révolution (Pierrard, 1997, p. 27-28 ; Taguieff, 2005, p. 165-166). La franc-maçonnerie est dénoncée par une véritable armée européenne de polémistes catholiques comme une « contre-Église » de nature satanique, ou comme la « Synagogue de Satan », formule donnant son titre au livre de Mgr Meurin (1893), qui conclut sur cette prédiction : « La franc-maçonnerie, cette nouvelle Synagogue de Satan, sera, comme l’antique Synagogue, vaincue par la Croix. »  Mais, concernant les jumelages entre antimaçonnisme et « antisémitisme » (le terme, rappelons-le, est créé en 1879 par Wilhelm Marr et commence à entrer dans le vocabulaire français dans les années 1880), l’Église recourt au principe de subsidiarité : elle laisse faire les polémistes qui se déchaînent contre les agents du « complot judéo-maçonnique », quitte à les rappeler à l’ordre de temps à autre. La propagande antijuive intervient comme vecteur de la propagande antimaçonnique, en particulier dans les années 1880 et 1890, lorsque l’antisémitisme, grâce à Drumont, devient un instrument de mobilisation populaire. Du 26 au 30 septembre 1896, l’Union antimaçonnique universelle antimaçonnique, créée à Rome en septembre 1893, organise avec la bénédiction du Saint-Siège le Congrès antimaçonnique international de Trente qui affirme le dogme antimaçonnique à travers la question rhétorique suivante : « Y a-t-il une organisation internationale des francs-maçons sous un chef suprême, dont le pouvoir a une influence sur toute l’action politique sur le globe ? » En 1901, dans Un Siècle de l’Église de France 1800-1900, Mgr Louis Baunard (1828-1919), recteur des Facultés catholiques de Lille (de 1888 à 1908), admirateur de La France juive de Drumont, exprime l’opinion commune des clercs catholiques en affirmant que « l’anticléricalisme a trois têtes bien connues qui sont le maçonnisme, le protestantisme et le judaïsme ». En ce qu’il engage la doctrine antimoderne de l’Église fixée par Léon XIII, selon laquelle les « malfaisantes erreurs » des Modernes entraînent fatalement un « bouleversement universel » et la « ruine de toutes les institutions », l’antimaçonnisme n’est pas une simple affaire de propagande. Le « relativisme philosophique et moral » de la franc-maçonnerie, condamné par Humanum Genus, est la grande tentation du monde moderne. Comme l’a noté Marc Angenot, « l’idéologie antimaçonnique forme (…) une historiosophie, une “explication” de l’histoire en cours qui répond point par point aux historiosophies progressistes et socialistes. Les maçons sont les descendants de ce groupe de criminels qui ont préparé et perpétré la Révolution française et qui, depuis 1789, poursuivent obstinément leur tâche de perdition » (Angenot, 2010, p. 30). Le conspirationnisme catholique, à travers sa rhétorique démonologique, se veut une théorie explicative de la subversion moderne, ou plutôt de la modernité comme subversion.

Milieux d’extrême droite et « complot judéo-maçonnique »

À la fin du XIXe siècle, en France, l’affaire Dreyfus a pour effet de fixer à l’extrême droite la dénonciation du « complot judéo-maçonnique ». Ce qu’il est convenu d’appeler « l’extrême droite » recouvre alors les traditionalistes catholiques héritiers de la pensée contre-révolutionnaire (comprenant les « légitimistes ») et les nouveaux nationalistes antisémites et antirépublicains qui vont bientôt se reconnaître, pour la plupart d’entre eux, dans le royalisme de l’Action française. Dans la presse d’extrême droite, on dénonce la « République Juive », les « grandes escroqueries judaïco-financières », les « mœurs judéo-maçonniques », etc. À gauche, les amalgames polémiques varient sur le thème du capitalisme comme « produit immédiat du sémitisme » (Albert Regnard, 1887), visent le « youtre » comme « l’exploiteur par excellence », ou recyclent la jésuitophobie des athées, libres-penseurs et anticléricaux : on dénonce « l’alliance jésuitico-judaïque » ou « la juiverie des jésuites ». Le couplage entre le « péril juif » et le « péril maçonnique » devient un lieu commun. En 1895, Georges Romain (alias Georges Kestler) publie Le Péril franc-maçon et le péril juif, où il affirme que la guerre contre ces deux figures sataniques complices est « une guerre économique et patriotique contre des envahisseurs qui prétendent dominer chez nous, et accaparer les fonctions, les places et l’or de la France ».

Les polémistes catholiques du journal La Croix, très actifs dans l’antidreyfusisme, dénoncent avec virulence ce qu’ils appellent le « Trio de la haine » : Juifs, francs-maçons, protestants (Sorlin, 1967, p. 131-183 ; Wilson, 1982, p. 409-423).  S’y ajoutent les socialistes, puisque « les Israélites ont été presque partout les initiateurs ou les propagateurs du socialisme », comme l’assure Le Réveil du Nord daté du 17 juillet 1898. Par ailleurs, pour ceux qui, comme Drumont dans La France juive, voient dans la Réforme l’œuvre des Juifs et dans le protestantisme un « pont » par lequel ces derniers ont pu « entrer (…) dans l’humanité », il va de soi que « tout protestant ( …) est à moitié Juif ». Le 30 janvier 1898, dans La Croix du Nord, un journaliste dénonce l’action du « syndicat judéo-protestant-maçonnique ». L’affaire Dreyfus est réduite à un complot organisé par ledit « syndicat ». La Croix du Nord laisse entendre que « le Juif Dreyfus » appartient à la franc-maçonnerie, ce qui explique avec une clarté maximale pourquoi « la bande judéo-radico-maçonnique » est dreyfusarde. Une conviction générale : tous les « valets de la juiverie » sont payés par « l’or juif » pour ruiner la « fille aînée de l’Église ». En 1897, l’abbé Jean Anselme Tilloy (1824-1903) publie à la « Librairie antisémite »  Le Péril judéo-maçonnique. Le mal –  Le remède, qui expose ainsi « la question » : « L’influence prépondérante que la secte judéo-maçonnique exerce sur le mouvement de l’économie financière, politique et morale de l’Europe, et principalement de la France, a pris dans ces derniers temps un développement si considérable, je dirai même si alarmant, qu’elle constitue aujourd’hui un péril national d’une gravité exceptionnelle. »

Deux ans plus tard, André de Boisandré (1859-1910), compagnon de lutte de Drumont,  fait paraître à la « Librairie antisémite » son Petit catéchisme antijuif, suivi, en 1903, d’un pamphlet intitulé Socialistes et Juifs. La nouvelle Internationale, où il affirme que la judéo-maçonnerie contrôle les « deux Internationales », celle des riches, des « agioteurs cosmopolites » ou de la « Haute Banque juive », et celle des pauvres ou de la révolution socialiste, « incarnée dans une union mondiale des travailleurs de tous les pays » : « Au fond, les deux Internationales, la plupart du temps, se confondent, elles obéissent aux mêmes chefs occultes, elles exécutent les mêmes consignes mystérieuses. » Dans La Gangrène maçonnique (1899), le spécialiste des « sociétés secrètes » qu’est Louis Dasté (André Baron, dit, 1860-1932) commence par dénoncer « les complots de la Franc-Maçonnerie et les dangers qu’elle fait courir au Pays », avant de  préciser qu’il va monter les francs-maçons « coupables du plus grand crime qui soit, du crime de Lèse-Patrie, dans cette ignoble Affaire Dreyfus, où ils ont été les agents si férocement dévoués de la meute syndicataire d’espions et d’escarpes étrangers, recrutée et nourrie par les Synagogues ». En 1900, Dasté lance, avec Paul Copin-Albancelli (1851-1939), le journal antimaçonnique À bas les Tyrans !, qui, outre les « tyrans maçonniques », dénonce en particulier les « crimes maçonniques », équivalents des « meurtres rituels » dont les Juifs sont mensongèrement accusés depuis le milieu du XIIe siècle (Taguieff, 2008, p. 262-300). En 1906, Dasté (sous son véritable patronyme, André Baron) élargit son propos, tout en privilégiant la dimension criminelle qu’il prête aux « sociétés secrètes », dans un gros livre intitulé Les Sociétés secrètes. Leurs crimes depuis les Initiés d’Isis jusqu’aux Francs-Maçons modernes, où il prétend avoir établi que « la Franc-Maçonnerie actuelle se trouve être un mélange extrêmement complexe de paganisme oriental et de kabbale juive », et « prouvé que, trop souvent, la Franc-Maçonnerie a obéi à de véritables assassinats ».  Quatre ans plus tard, Dasté publie, dans une collection intitulée « Bibliothèque d’Études des Sociétés secrètes », un long pamphlet dédié à la mémoire de Clément XII et des « pères de l’Antimaçonnisme » : Marie-Antoinette et le complot maçonnique (1910), dont Céline, dans une note de L’École des cadavres (1938), se montre un admirateur inconditionnel : « Je ne saurais trop recommander la lecture du libre admirable de Dasté : Marie-Antoinette et la complot maçonnique. » Dans ce livre, Dasté affirme par exemple : « Dans l’Affaire Dreyfus, nous avons vu la Franc-Maçonnerie internationale combiner partout ses efforts avec ceux de la Juiverie universelle. »  En 1912, Dasté publie un nouveau libelle sur le même thème, Les Sociétés secrètes et les Juifs.

Dans sa théorie des « Quatre États confédérés » (1904-1906), constitutifs de ce qu’il appelle « l’anti-France », Charles Maurras va élargir encore le champ du complot : aux Juifs, aux francs-maçons et aux protestants, il va ajouter les « métèques » (Taguieff, 2004a, p. 101-109). Théoricien du « nationalisme intégral », Maurras privilégie cependant ce que Maurice Barrès avait appelé, dans son article-programme paru le 22 février 1890 dans Le Figaro, « la formule antijuive » : « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie » (L’Action française, 28 mars 1911). C’était là reconnaître le caractère instrumental de l’antisémitisme dans la perspective de l’élaboration d’une identité française substantielle, émondée de ses ennemis de l’intérieur (Juifs, francs-macons, protestants et « métèques »). En 1900, paraît à la « Librairie antisémite » un opuscule signé Vanki (alias Trioullaire), L’Antichrist ou Origines de la Franc-Maçonnerie et son But expliqué par ses symboles, où l’on apprend que « la franc-maçonnerie est une institution d’origine juive » et que « le Juif est l’âme de la franc-maçonnerie », car « aucun être humain n’égala jamais le Juif dans la parodie obscène et sacrilège ». Dans sa lettre-préface, Drumont s’émerveille d’avoir découvert le fil conducteur lui permettant de comprendre la marche obscure des événements : « Des choses, qui, au premier abord, ont l’air invraisemblables ou monstrueuses, paraissent, en effet, presque toutes simples et toutes naturelles, dès qu’on réfléchit que le Juif est l’âme de la maçonnerie. » L’action souterraine de la « judéo-maçonnerie » devient ainsi la clef de l’histoire en train de se faire, voire le grand instrument de décryptage de l’histoire moderne.

L’ancien maçon Paul Copin-Albancelli entre dans la polémique en publiant d’abord Le Pouvoir occulte contre la France (1907 ; 29e éd., 1910), longue dénonciation de la franc-maçonnerie et exposition de la « science antimaçonnique » dont les Pères fondateurs sont Barruel, Eckert, Deschamps et Janet. On y trouve une explication conspirationniste inédite de la « révolution russe » de 1905 fondée sur la thèse d’une possible instrumentalisation des Juifs par les francs-maçons (interdits en Russie)  ou par une organisation judéo-maçonnique internationale : « Ce sont les Juifs qui furent les organisateurs visibles des troubles en Russie. Et ces Juifs russes qui marchaient à la tête des grévistes, qui donc les faisaient marcher eux-mêmes ?  – Certains comités juifs qui n’étaient pas russes, mais internationaux, comme la race juive l’est elle-même. » La comparaison avec la Révolution française montre qu’une autre stratégie a été suivie : « La puissance juive ne se laisse guère voir dans notre Révolution. On ne l’y surprend pas agissant ouvertement et violemment comme elle fit récemment en Russie. (…) Si donc les Juifs n’agissent pas ouvertement pendant notre Révolution, ils ont des amis qui agissent pour eux, et ces amis sont les francs-maçons. » Mais la « règle de l’ennemi unique » (Angenot, 1984, p. 126 sq., et 2010, p. 41), appliquée systématiquement par les idéologues conspirationnistes, permet de réduire à la même puissance occulte Juifs et maçons : « En France, Maçonnerie et Révolution, cela ne fait qu’un. En Russie, Judaïsme et Révolution, cela ne fait qu’un. Deux quantités égales à une troisième étant égales entre elles, il s’en suit que Maçonnerie et Judaïsme ne font qu’un également. » Mais Copin-Albancelli  se rallie à la thèse de la direction juive ultra-secrète de la maçonnerie, schéma auquel il suggère de recourir pour expliquer la Révolution française, formulant l’hypothèse « que le Judaïsme fait mouvoir la Maçonnerie, qu’il est le Pouvoir occulte par lequel celle-ci a été créée, et aux suggestions duquel elle obéit ! ». Copin-Albancelli publie ensuite  La Conjuration juive contre le monde chrétien (1909), qui ne fait guère que développer certaines analyses de son pamphlet précédent, ou clarifier sa thèse centrale, à savoir que « le Juif «  est « le vrai Pouvoir occulte ». Ladite « conjuration juive » est cependant de facture « judéo-maçonnique », puisque « l’origine juive de la Franc-Maçonnerie » est à ses yeux établie, et qu’il existe un « plan juif » de domination du monde impliquant nécessairement l’action maçonnique. Ce « plan » est celui du « gouvernement de la race de Judas », gouvernement secret ou « Pouvoir occulte juif » qui « aspire à la royauté du monde ».

En 1910, Mgr Henri Delassus (1836-1921) publie son principal ouvrage, La Conjuration antichrétienne. Le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église, où il postule que, « depuis deux mille ans, les Juifs ambitionnent la conquête du monde tout entier ». La stratégie perverse suivie par les conquérants juifs est ainsi décrite par le protonotaire apostolique : « Pour dominer les nations, il faut détruire les institutions qui constituent l’ordre social, particulièrement l’ordre social chrétien. De là les principes de 89, de là les Droits de l’Homme, de là le Libéralisme dont la Franc-Maçonnerie insinue le virus dans toutes les sociétés. Avec ces poisons, on désagrège toutes les institutions, on les tue : Religion, Famille, Patrie, Propriété, Armée, rien n’y résiste. » Le résultat de toutes ces destructions, ce sera, prophétise-t-il,  « l’institution du collectivisme d’État », aux mains des Juifs, les seuls véritables profiteurs du complot destructeur.

Le B’nai B’rith et surtout l’Alliance israélite universelle (créée en 1860 et présidée de 1863 à 1880 par Adolphe Crémieux, avocat franc-maçon et par là cible privilégiée) sont inlassablement dénoncés comme des organisations judéo-maçonniques ou comme les instruments du complot judéo-maçonnique. L’Alliance israélite universelle est dénoncée comme une puissance occulte redoutable par Jacob Brafman (1824-1879), Juif russe converti à la religion orthodoxe puis recruté en tant qu’indicateur et propagandiste par la police tsariste, comme un instrument mondial de corruption travesti en association philanthropique (Le Livre du Kahal, Vilna, 1869 ; traduit en français à Odessa en 1873) (Cohn, 1967, p. 58-59 ; De Michelis, 2001, p. 20-21, 205 ; Taguieff, 2004b, p. 711-712). Elle est désignée comme le centre de direction du judaïsme mondial par l’aventurier signant « Osman Bey » (pseudonyme de Frederick Millingen, 1836-1901 ?)), dans son pamphlet La Conquête du monde par les Juifs (1873) (Cohn, 1967, pp. 61-63), où il prétend que la  « Société israélite universelle » (sic), à laquelle seraient « affiliées les sommités juives de tous les pays »,  aurait « à sa disposition un état-major considérable, composé de journalistes, agents secrets, mouchards, courriers, etc., tous des hommes d’une haute capacité ». Il en conclut qu’« aucun gouvernement ne saurait être mieux renseigné et plus fidèlement servi que l’est cette Société universelle » située à Paris. Paris devient ainsi la capitale du « complot judéo-maçonnique » mondial (Cohn, 1967, p. 70 ; De Michelis, 2001, p. 80 ; Taguieff, 2004b, p. 716-717). Cette thèse conspirationniste sera reprise en Russie par Hippolyte Lutostansky dans son livre Le Talmud et les Juifs (1879-1880, 3 vol.), puis par nombre d’éditeurs ou de commentateurs des Protocoles des Sages de Sion (publiés pour la première fois à la fin de l’été 1903). Le chanoine August Rohling, dans son pamphlet antitalmudique paru en 1871,  Der Talmujude (« Le Juif du Talmud »), dénonce l’« accord de la Loge et de Juda », dont Crémieux, Juif et franc-maçon, serait l’incarnation, la preuve et le symbole. Il réaffirme l’accusation principale : « Les loges ne travaillent qu’à pousser les peuples à la révolution dans l’intérêt des Juifs ! ».

Durant l’affaire Dreyfus, la presse catholique dénonce avec virulence le couple imaginaire formé par l’Alliance israélite universelle et le Kahal. L’amalgame polémique fonctionne comme un lieu commun : en 1898 et 1899, La Croix du Nord assure que la tête de la « vaste alliance anticatholique dans le monde » n’est autre que l’Alliance israélite universelle, dont les ramifications conduisent au Kahal, « directoire suprême » dont le siège se trouve au « 44, rue de la Victoire », c’est-à-dire au « Consistoire israélite central de Paris », qui dispose d’une « police aveuglément dévouée » et d’un « budget énorme » (cité par Delmaire, 1991, p. 102). En 1905, dans La Franc-Maçonnerie, secte juive, l’abbé Isidore Bertrand, s’inspirant de Gougenot, réitère l’opération de réduction à l’ennemi unique : « L’Alliance israélite universelle et la Société non moins universelle de la Maçonnerie ne forment qu’une seule et même société. (…). La Kabbale est au fond de tous les rites maçonniques, forme moderne de l’occultisme dont le Juif est le grand maître. L’Alliance israélite universelle est l’œuvre par excellence du Judaïsme et de la Maçonnerie. C’est en groupant sous sa bannière tous les adeptes de la libre pensée, quel que soit leur culte d’origine, qu’Israël verra se réaliser ses plus chères espérances. »

En 1872 est traduit en russe, et publié à Saint-Pétersbourg sous la forme d’un document révélateur, un chapitre extrait du roman de Hermann Goedsche (sous le pseudonyme de sir John Retcliffe), Biarritz (Berlin, 1868), chapitre intitulé : « Dans le cimetière juif de Prague » (Cohn, 1967, p. 38-44 ; Taguieff, 2005, p. 161-164 ; Laqueur, 2010, p. 126-127). Publié séparément comme s’il s’agissait de la narration d’une réunion tenue effectivement, ce texte, « Le cimetière juif de Prague et l’assemblée des douze tribus d’Israël », décrit une assemblée nocturne ressemblant fort à une cérémonie occulte, durant laquelle les représentants des douze tribus d’Israël exposent les divers aspects d’un plan de conquête du monde, ainsi que le confirme le Grand Rabbin. À bien des égards, cette scène s’inspire de la réunion maçonnique imaginée par Alexandre Dumas dans son roman Joseph Balsamo (1849), où est relatée la rencontre, le 6 mai 1770, entre Cagliostro, chef des « Supérieurs Inconnus », et d’autres Illuminés. Le complot des Illuminés vise à placer la France des Lumières et de la Révolution future à la tête de l’humanité, grâce aux efforts conjugués de trois cents frères représentant chacun dix mille associés, soit trois millions d’affiliés ayant juré « obéissance et service ». Par une série de transformations, le complot de Cagliostro et des Illuminés deviendra  le complot juif mondial. On trouve dans l’extrait du roman de Goedsche la plupart des thèmes des Protocoles des Sages de Sion,  qui paraissent n’en constituer qu’une version développée :

« Nos pères ont légué aux élus d’Israël le devoir de se réunir, au moins une fois chaque siècle, autour de la tombe du grand maître Caleb, saint rabbin Syméon-ben-Ihuda, dont la science livre, aux élus de chaque génération, le pouvoir sur toute la terre et l’autorité sur tous les descendants d’Israël. Voilà déjà dix-huit siècles que dure la guerre du peuple d’Israël avec cette puissance qui avait été promise à Abraham, mais qui lui avait été ravie par la Croix. Foulé aux pieds, humilié par ses ennemis, sans cesse sous la menace de la mort, de la persécution, de rapts et de viols de toute espèce, le peuple d’Israël pourtant n’a point succombé ; et, s’il s’est dispersé sur toute la surface de la terre, c’est que toute la terre doit lui appartenir. (…) Lors donc que nous nous serons rendus les uniques possesseurs de tout l’or de la terre, la vraie puissance passera entre nos mains, et alors s’accompliront les promesses qui ont été faites à Abraham. (…) Si l’Or est la première puissance de ce monde, la seconde est sans contredit la Presse. (…) Il faut, autant que possible, entretenir le prolétariat, le soumettre à ceux qui ont le maniement de l’argent. Par ce moyen, nous soulèverons les masses, quand nous le voudrons ; nous les pousserons aux bouleversements, aux révolutions, et chacune de ces catastrophes avance d’un grand pas nos intérêts intimes et nous rapproche rapidement de notre unique but : celui de régner sur la terre, comme cela a été promis à notre père Abraham. »

L’extrait du Biarritz de Goedsche sera publié ensuite à Moscou, à Odessa et à Prague, pour devenir le célèbre « Discours du Rabbin » (appelé parfois « Reichhorn », ou « Eichborn ») tel qu’il aurait été rapporté par un auteur britannique, sir John Readcliff (ou Readclif, Retcliffe, etc.). Dans La Russie juive, compilation antisémite signée Kalixt de Wolski (1816-1885) – noble polonais fouriériste réfugié en France (Coleman, 2010) –  et publiée en 1887 dans la « Bibliothèque antisémitique » des éditions Savine (proches de Drumont), le « Discours du Rabbin » est reproduit intégralement dès le premier chapitre, avec ce bref propos introductif : « D’abord, pour avoir une idée du but que les Juifs poursuivent et de leurs aspirations les plus intimes, nous commençons par le discours d’un grand rabbin, prononcé à une réunion secrète. Ce discours, extrait d’un ouvrage anglais publié par sir John Readclif [sic], sous le titre de Compte-Rendu des événements politico-historiques survenus dans les dix dernières années, dévoile la persistance avec laquelle le peuple juif poursuit, de temps immémorial et par tous les moyens possibles, l’idée de “régner sur la terre”. »

Le « Discours du Rabbin » avait été précédemment publié par  Kalixt de Wolski dans Le Contemporain, en juillet 1881. Mais, en reproduisant également dans La Russie juive l’essentiel du Livre du Kahal de Jacob Brafman, le propagandiste russe fournissait à ses homologues français de quoi alimenter leur imaginaire conspirationniste. Le mystérieux « Kahal », prétendu gouvernement juif secret, est ainsi venu s’ajouter à la liste des organisations juives secrètes. La rumeur « autorisée » par le « témoin » Brafman, donnant le mystérieux « Kahal » pour le centre directeur et organisateur de la très paradoxale nation juive, nation internationale dont tous les membres sont supposés solidaires, s’intègre alors dans le mythe du complot juif mondial tel qu’il était esquissé dans le « Discours du Rabbin », faux précurseur des Protocoles des Sages de Sion, à la fois modèle formel et matériau textuel utilisé par les rédacteurs du célèbre « document » pseudo-juif  (Cohn, 1967, p. 38-40, 269-273 ; Taguieff, 2004a, p. 421-426).

Les principaux idéologues du « complot judéo-maçonnique » sont des auteurs antimodernes et contre-révolutionnaires, pour qui le seul combat qui vaille est celui qu’implique la défense de l’ordre chrétien. Conformément à l’une des règles du discours polémique, ils pratiquent la réduction de tous les ennemis désignés à l’ennemi unique, à savoir « le Juif ». En 1882, dans Les Juifs, nos maîtres !, Chabauty affirme ainsi :

« À l’heure présente, la Révolution, dans toute sa réalité, c’est la nation juive, agissant dans le monde entier, par les ordres de ses chefs, en plusieurs corps d’armée et sous plusieurs enseignes, au dedans, au dehors et à l’encontre de la société catholique et chrétienne. Dans les deux hémisphères, République, Franc-Maçonnerie, Juiverie, sont une seule et même chose. La République, c’est ordinairement le drapeau, l’étiquette, la montre ; la Maçonnerie, c’est partout l’instrument, le soldat, l’armée ; la Juiverie, c’est toujours l’âme, la direction, le commandement. Notre ennemi, c’est le Juif ! »

Dans un libelle préfacé par Drumont, La Juiverie (1888), l’abbé Georges de Pascal (1840-1917) caractérise ainsi la situation de la France :

« Depuis 1870 particulièrement, elle est, politiquement comme financièrement, aux mains de la Juiverie ; des Juifs comme Raynal, comme Lockroy, se sont assis autour de la table du conseil des ministres ; cela s’était déjà vu. Ce qui est caractéristique, ce qui est le signe éclatant de la conquête de notre pays par la Juiverie, c’est la dictature de Léon Gambetta, le petit-fils d’un Juif wurtembergeois, Léon Gimberlé [pure légende, colportée par des milieux antijuifs qui, à l’instar de Drumont dans La France juive, dénonçaient « le Sémite Gambetta », ou « Gamberlé », comme un « Juif allemand d’origine »] ; c’est le règne occulte, plus actif, plus efficace peut-être, du Juif Crémieux, par l’Alliance israélite universelle. »

Trente ans après, dans un article d’une extrême confusion publié dans La Vieille France (n° 173, 20-27 mai 1920), Jean Drault (Alfred Gendrot, dit, 1866-1951), ancien proche collaborateur de Drumont, laisse entendre que « Gamberlé », « le Juif rebelle », aurait été éliminé par l’Alliance israélite universelle : « La vraie lutte était entre l’Alliance israélite universelle, créatrice maîtresse de l’Empire juif occulte, et son délégué Gamberlé, Empereur juif occulte qui avait fini par pêcher contre la discipline du Consistoire. Oui ! Gamberlé tendait à la dictature personnelle. » La circularité des accusations et des preuves est flagrante : Juif, Gambetta est naturellement franc-maçon ; Gambetta étant franc-maçon (à vrai dire, très peu actif), il est donc bien juif.

En 1890, l’abbé Henri Desportes (né en 1865), auteur d’un pamphlet antijuif sur les meurtres rituels préfacé par Drumont : Le Mystère du sang chez les Juifs de tous les temps (1889),  publie Le Juif franc-maçon. Roman contemporain, roman à thèse où il s’efforce de montrer que les Juifs, mus par un désir frénétique de domination, se servent du levier maçonnique pour devenir les maîtres de la société française. Le thème est développé dans le livre d’un antimaçon attiré par l’ésotérisme, Abel Clarin de La Rive (1885-1914), Le Juif dans la Franc-Maçonnerie, paru en 1895 à la « Librairie antimaçonnique ». Il faut également tenir compte des fantasmes portant sur la sombre alliance judéo-maçonnico-occultiste, dénoncée par Jules Doinel (sous le pseudonyme de Jean Kostka, 1842-1902) dans Lucifer démasqué (1895) : le fondateur, en 1890, de l’Église gnostique universelle était convaincu que la maçonnerie entretenait des liens avec le satanisme. Si Gougenot des Mousseaux avait, sur ce front de la polémique antijuive, ouvert la voie, c’est Ernest Jouin (1844-1932), curé de Saint-Augustin (1899), fondateur de la Ligue franc-catholique en 1913, qui développera, jusqu’à sa mort, le thème de la triple menace incarnée par les Juifs, les francs-maçons et les occultistes.

En 1912, Mgr Ernest Jouin lance la Revue internationale des sociétés secrètes, dont le principal objet est de combattre la « judéo-maçonnerie », sans oublier l’autre front, celui de la lutte contre « l’occultisme » (James, 2008a, p. 156-158 ; Jarrige, 2010, p. 197-206). Dans le premier numéro de sa revue, Mgr Jouin énonce le principe directeur de sa vision du monde : « De nos jours, la société secrète est la maîtresse du monde. (…) Il en va de même aujourd’hui qu’au temps de l’Illuminisme et de la Haute-Vente, et la franc-maçonnerie n’en est que plus indissolublement la concentration des sociétés secrètes ; aussi, prise de la sorte dans un sens élargi, on peut la nommer la maîtresse du monde. » Mais la franc-maçonnerie est « elle-même subordonnée à des groupes supérieurs », précise aussitôt Mgr Jouin, qui ne tarde pas à les désigner : « De nos jours, l’histoire des sociétés secrètes est la page magistrale de l’histoire juive. (…) D’où vient cette alliance ? Si la Franc-Maçonnerie est mondiale, elle est naturellement en contact avec la race juive, race cosmopolite par tempérament et par expiation. » Or, les Juifs se caractérisent par une « triple aspiration » : « La domination universelle, la révolution sociale et la ruine du catholicisme. » Mgr Jouin ne faisait là que répéter Gougenot des Mousseaux.

«  Sages de Sion » et francs-maçons : la leçon des Protocoles

Mais c’est avec la publication, de 1920 à 1924, dans la plupart des langues européennes, des Protocoles des Sages de Sion, que la propagande anti-judéo-maçonnique va s’intensifier et prendre une ampleur inédite (Cohn, 1967 ; Taguieff, 2004a, 2004b, p. 617-817, et 2006, p. 109-142). Elle s’élargit en incluant la lutte contre le judéo-bolchevisme, à laquelle s’adjoint la lutte contre le judéo-capitalisme, comme dans les premiers discours de Hitler (1920-1923) ou dans la revue d’Urbain Gohier (Urbain Degoulet, dit, 1862-1951), La Vieille France (qui disparaît en 1924). Dans le célèbre faux antijuif, où les « Sages de Sion » constituent une « force invisible », on trouve un écho de la thèse de la manipulation juive de la maçonnerie « visible » : « La franc-maçonnerie extérieure ne sert qu’à couvrir nos desseins ; le plan d’action de cette force, le lieu de son séjour même resteront toujours inconnus au peuple. » Entre les « Sages de Sion » (les chefs secrets du peuple juif) et les hauts dirigeants de la franc-maçonnerie, les premiers diffuseurs russes du faux supposaient l’existence d’une alliance ou d’une complicité. Les Protocoles véhiculent certes le thème typiquement conspirationniste du « Programme de la conquête du monde par les Juifs », pour reprendre le titre de la première publication en Russie dans le journal d’extrême droite Znamia (« Le Drapeau »), fin août/début septembre 1903, du faux, par le pogromiste Pavolachi A. Krouchevan (1860-1909). Mais l’on ne doit pas négliger le fait que le « document » était  présenté par son « traducteur » comme les « Protocoles des séances de l’union mondiale des francs-maçons et des Sages de Sion ». Cette attribution des Protocoles aux « judéo-maçons » a été aussitôt concurrencée par l’attribution du « document » supposé « révélateur » aux « sionistes » – ce qui soulève des problèmes d’interprétation (Hagemeister, 2008). Les premiers usages des Protocoles ont ainsi été orientés par l’antimaçonnisme et l’« antisionisme ».

Cette oscillation s’est confirmée en 1905-1906. En décembre 1905, les Protocoles font l’objet de deux publications distinctes. Ils sont d’abord publiés dans un libelle anonyme qui paraît à Saint-Pétersbourg le 13 décembre 1905, La Source de nos maux, sous le titre « Extraits des Protocoles anciens et modernes des Sages de Sion de la société mondiale des francs-maçons » (27 séances). Ils sont ensuite, quelques jours plus tard, publiés à Tsarskoïe Selo en appendice à la 2e édition du livre de l’écrivain mystique Serge A. Nilus (1862-1929), Le Grand dans le Petit, et l’Antéchrist en tant que possibilité politique imminente, où ils sont présentés, dans un style apocalyptique (Hagemeister, 2012), comme un document dérobé aux « archives secrètes de la Chancellerie secrète de Sion qui se trouve maintenant sur le territoire français » (24 séances) (Hagemeister, 1995 ; Taguieff, 2004a, p. 40 sq., et 2004b, p. 646 sq.). En janvier 1906, à Saint-Pétersbourg, paraît une nouvelle édition des Protocoles (comprenant 27 séances), inclus dans la 3e édition du pamphlet de Georges V. Boutmi (1856-1927 ?), Discours accablants. Les Ennemis du genre humain, où le document est intitulé « Protocoles extraits des archives secrètes de la Chancellerie principale de Sion », puis « Fragments des Protocoles anciens et modernes de l’union mondiale des francs-maçons ». Les premiers éditeurs du faux, à l’exception de Nilus,  l’inscrivent ainsi explicitement dans la catégorie des prétendues preuves du « complot judéo-maçonnique » – qui prend déjà la forme d’un « complot sionisto-maçonnique », représentation originelle et vraisemblablement originaire  de celle du « mégacomplot » qui s’est banalisée à la fin du XXe siècle. Les premiers usages des Protocoles ont ainsi été orientés par l’antimaçonnisme et l’« antisionisme ». Dès les premières publications du faux en Russie, entre 1903 et 1906, le « sionisme » était fictionné comme un projet secret de domination du monde, dévoilé notamment par les Protocoles, présentés comme les minutes de séances tenues secrètement au cours du premier Congrès sioniste (Bâle, 29-31 août 1897).  Les commentateurs antisémites des Protocoles ont par la suite oscillé entre les deux principales attributions chimériques : à une union judéo-maçonnique incarnée souvent par l’Alliance israélite universelle, ou bien au « sionisme mondial », dont l’organe visible serait l’Organisation sioniste (fondée au Congrès de Bâle).

Mais le mystérieux Kahal n’est pas oublié. Dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, le juriste et député à la Douma Alexeï S. Chmakov (1852-1916) a la réputation d’être l’un des publicistes antisémites russes les plus virulents.  Ce dirigeant de l’Union du Peuple russe et des Centuries noires – qui diffusaient les Protocoles (Laqueur, 1996) – est l’auteur de plusieurs textes antijuifs, tels que La Liberté et les Juifs (1906) ou Les Juifs dans l’histoire (1907), et d’un pamphlet anti-judéo-maçonnique intitulé Le Gouvernement international secret (1912) (De Michelis, 2001, p. 14, 39, 41, 215). Chmakov devait sa relative célébrité  à ce qu’il avait publié en 1906 un faux antijuif,  présenté comme un document rédigé  par Adolphe Crémieux en 1860, à l’époque de la fondation de l’Alliance israélite universelle : un prétendu manifeste appelant tous les Juifs à coopérer à l’établissement de la domination juive mondiale (Cohn, 1967, p. 164). Au début de 1911, avant de revenir sur le devant de la scène en tant qu’avocat de l’accusation dans le procès Beïliss, Chmakov intervient au Congrès de la noblesse, à Moscou, pour dénoncer les activités criminelles du  Kahal, qu’il présente comme « une organisation juive secrète », avant de déclarer : « Les Juifs continuent leur œuvre révolutionnaire dans le pays (…). Ils se sont emparés de toute la presse. Les Rothschild gouvernent le monde. (…) Il faut donc employer tous les moyens pour empêcher les Juifs et les francs-maçons de mettre la main sur la Russie  » (cité dans La Revue antimaçonnique, 1 (8), juin 1911, p. 87-88). La légende du Kahal ressuscitera après la Première Guerre mondiale lorsque l’hebdomadaire de Henry Ford (1863-1947), The Dearborn Independent,  lancé le 22 mai 1920,  se spécialisera dans la dénonciation des complots fomentés par « le Juif international » et son « gouvernement mondial » occulte, appelé « État panjuif » (Cohn, 1967, p. 156-161 ; Taguieff, 2008, p. 157-161). L’équipe éditoriale de Ford postule que « l’État panjuif est le seul État à exercer un gouvernement mondial » et que les moyens de sa puissance sont « le capital et le journalisme, ou l’argent et la propagande ». Dans le recueil des éditoriaux de l’hebdomadaire, publié sous le titre The International Jew (1920-1922, 4 vol.), le « Kehillah » (ou « Kahal », en yiddish) de New York est présenté comme le centre du « gouvernement occulte » exercé par les Juifs aux États-Unis. Il est « le centre du monde juif  (…) transféré dans cette ville » : « New York est pour les juifs ce que Rome est pour les catholiques et La Mecque pour les musulmans. » Désormais siège du gouvernement de « l’État panjuif », New York a  succédé à Londres, qui avait elle-même succédé à Paris. Il y a là un bon exemple de création d’une chimère : le « Kehillah », érigé en gouvernement juif secret,  n’était rien d’autre que l’auto-désignation d’une petite communauté de Juifs de stricte observance qui avait rompu avec la grande synagogue « Temple Emmanuel » (Cohn, 1967, pp. 160-161).

En mars 1919, Friedrich Wichtl (1872-1922), théoricien autrichien de la conspiration maçonnique mondiale, publie à Munich, chez l’éditeur « völkisch » Julius Friedrich Lehmann, un pamphlet anti-judéo-maçon et antibolchevique qui sera très lu dans les milieux nationalistes en Allemagne : Weltfreimaurerei, Weltrevolution, Weltrepublik (« Franc-maçonnerie mondiale, révolution mondiale, république mondiale »), dont le sous-titre est explicite : « Enquête sur l’origine et les buts derniers de la guerre mondiale ». Sa cible principale était le judéo-maçonnisme international, dont les activités secrètes et malignes suffisaient selon lui à expliquer à la fois la défaite de l’Allemagne et la révolution bolchevique (Katz, 1995, p. 289-291 ; Rogalla von Bieberstein, 2002, p. 25-26, et 2008, p. 219 ; Pfahl-Traughber, 2003, p. 206-207). Au motif de la « trahison des Juifs » pendant la guerre mondiale s’ajoutait donc celui du rôle décisif des Juifs dans la révolution bolchevique. Dans son journal intime, le jeune Heinrich Himmler, âgé de dix-neuf ans, note au milieu de 1919, admiratif : « Un livre qui explique tout et nous dit contre qui nous devons combattre. »

Sous le pseudonyme de Gottfried zur Beek, Ludwig Müller (1851-1926), dit Müller von Hausen – un disciple de Theodor Fritsch (1852-1933), le « vieux maître de l’antisémitisme allemand » (comme l’appellera affectueusement Hitler) –, fait paraître en janvier 1920 sa traduction allemande des Protocoles, Die Geheimnisse der Weisen von Zion (« Les Secrets des Sages de Sion »), qui sera par la suite reprise par les éditions du NSDAP. C’est cette traduction qui sera lue par Hitler en 1920. Dans Mein Kampf (I, chap. XI), il reprend à son compte la thèse de la manipulation juive de la franc-maçonnerie :

« Pour affermir sa situation dans l’État, il [le Juif] cherche à abattre toutes les barrières par lesquelles la race et l’état civil avaient d’abord gêné sa marche. Pour cela il combat avec toute la ténacité qui lui est propre en faveur de la tolérance religieuse et il a dans la franc-maçonnerie, qui est complètement tombée entre ses mains, un excellent instrument pour mener une lutte qui lui permette de parvenir astucieusement à ses fins. Les classes dirigeantes et les hautes sphères politiques et économiques de la bourgeoisie, prise dans le réseau maçonnique, deviennent sa proie, sans qu’elles puissent s’en douter. »

Dans un contexte convulsif marqué par la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique et la création d’un « foyer national juif » en Palestine, le mythe du complot judéo-maçonnique, tel qu’il avait été fabriqué par Gougenot des Mousseaux et ses disciples, redevient central dans la propagande antijuive. On en trouve une attestation dans le chapitre 12, intitulé « Les Juifs et la franc-maçonnerie », du pamphlet publié en 1920 par Alfred Rosenberg (1893-1946) : Die Spur des Juden im Wandel der Zeiten (« La trace du Juif à travers les âges »). En 1921, un an avant de s’imposer comme le « philosophe » du parti national-socialiste, Rosenberg, grand admirateur du livre de  Gougenot, en édite un volume d’extraits traduits en allemand et commentés par ses soins. En affirmant, dans son pamphlet anti-judéo-maçonnique et antijésuite, Das Verbrechen der Freimaurerei. Judentum, Jesuitismus, Deutsches Christentum (1921), que « les Juifs et les francs-maçons sont à la tête du monde actuel et œuvrent en coulisses », Rosenberg se montrait un fidèle disciple du théoricien français du « complot judéo-maçonnique », sauf bien sûr en matière de défense du catholicisme. Car, à la suite de Houston Stewart Chamberlain, Rosenberg dénonçait l’universalisme de l’Église catholique, expression du « chaos ethnique », auquel il opposait la « foi nouvelle : le mythe du sang », plus exactement le mythe du « sang nordique ». Ce sera là le thème central du Mythe du XXe siècle, son livre majeur publié en 1930. Dès lors, le « complot judéo-maçonnique » visait moins la civilisation chrétienne que la « race aryenne » ou la civilisation « nordico-germanique ».

En France, Mgr Jouin publie une édition commentée des Protocoles en octobre 1920, fondée sur la version Nilus, suivie en 1922 d’une traduction de la version Boutmi du faux (Taguieff, 2004a). Ces traductions forment respectivement le premier et le quatrième volumes d’une série intitulée Le Péril judéo-maçonnique (12 vol.). La thèse de Mgr Jouin est que « le plan judéo-maçonnique des “Protocols” comprend un but : l’hégémonie mondiale ; un moyen : l’or ; un résultat : le supergouvernement juif. But, moyen et résultat se retrouvent dans les livres talmudiques. » Il résume d’une phrase sa vision du grand complot : « Israël est le roi, le Maçon est son chambellan et le Bolcheviste son bourreau. » Dans l’introduction de son édition des Protocoles, Mgr Jouin, qui reprend explicitement l’héritage « spirituel » de Gougenot des Mousseaux, insiste sur le fait que le contenu essentiel du document avait été dévoilé par plusieurs auteurs français  : « Les Protocols sont (…) la prédiction d’un plan en voie de réalisation (…). Ce que nous tenons à faire remarquer, c’est que, sous une forme ou sous une autre, ce plan a été depuis longtemps mis à jour et qu’on n’a pas voulu y prendre garde, non plus qu’à la Franc-Maçonnerie. Les Livres de Gougenot des Mousseaux, de Toussenel, de Drumont, de l’abbé Lémann, et d’autres, en font la preuve. » (Jouin, 1920, p. 18).  Urbain Gohier publie sa propre traduction des Protocoles en décembre 1920, avec des commentaires qui inscrivent la paranoïa dans une vision apocalyptique de l’Histoire, accusant les Juifs d’être la cause cachée de tous les bouleversements de l’âge moderne : « Partout, invariablement, la catastrophe est préparée de longue main, puis déchaînée par les Juifs, au moyen de la Franc-Maçonnerie enjuivée. »

En Grande-Bretagne, dans une série d’ouvrages où l’érudition se marie au style pamphlétaire, l’historienne conspirationniste Nesta H. Webster (1876-1960) s’inspire autant de la culture barruélienne que de la nouvelle littérature apocalyptique alimentée par la publication des Protocoles et les interprétations conspirationnistes de la Révolution bolchevique. Dans son livre publié en 1921, World Revolution: The Plot Against Civilization, Webster cite ce passage du programme illuministe d’après Barruel : « Il nous faut établir un régime de domination universelle, une forme de gouvernement qui s’étende sur le monde entier. » C’est la dénonciation de ce projet d’empire mondial, attribué d’abord aux francs-maçons, puis aux « judéo-maçons » ou aux Juifs, enfin aux « judéo-bolcheviques », qui était devenu un lieu commun du discours antijuif. En 1924, Webster publiera un nouveau livre prétendant décrypter « l’histoire invisible » et fournir la bonne explication de la Révolution bolchevique : Secret Societies and Subversives Movements.

La même année, le préfacier, signant « E.R. », d’une brochure du Dr Ansonneau, Les Puissances occultes contre la France. La dictature judéo-maçonnique. Juifs, Francs-Maçons et Libres-Penseurs, écrit : « Les prévisions de Drumont, de Mgr Delassus et de Copin-Albancelli se réalisent, et la Franc-Maçonnerie arrive à étendre sur l’Univers entier le joug judéo-maçonnique. En Orient, la Secte juive est souveraine maîtresse avec la dictature sanguinaire des Bolchevistes. »  En Occident, la politique est dirigée par la « haute banque juive internationale ». C’est pourquoi, face à la « secte judéo-maçonnique », il appartient « aux Catholiques et aux patriotes de faire une propagande incessante pour dévoiler son but et ses projets de destruction ».

En 1931, une collaboratrice américaine de Mgr Jouin, Leslie Fry – pseudonyme de Louise A. Chandor, devenue après son mariage Pacquita Louise de Chichmareff (1882-1970) –, qui avait fait partie du groupe d’antisémites professionnels stipendiés par Henry Ford pour prouver l’authenticité des Protocoles (Hagemeister, 2009), rend un hommage indirect à la « lucidité » de Jacob Brafman dans son livre Le Retour des flots vers l’Orient. Le Juif, notre maître : « L’Organisation sioniste mondiale ou Agence juive ou Alliance israélite universelle – quel que soit le nom qu’elle porte – n’est autre chose au fond que le Kahal avec ses dix-huit siècles d’expérience accumulée. Ses buts et ses principes, qu’ils soient enveloppés dans le mysticisme du Talmud ou brutalement exposés dans les Protocols, sont les mêmes aujourd’hui que sous l’Empire romain. » Leslie Fry participe à la préparation d’un ouvrage de référence de la littérature conspirationniste de langue anglaise, Occult Theocrasy (1933, 2 vol.), signé par son amie Lady Queenborough (alias Edith Starr Miller), dénonçant un vaste complot polymorphe, où prennent place jésuites, Juifs, maçons, gnostiques et Illuminati. Il convient cependant de noter que, dans les gloses qui accompagnent les éditions des Protocoles, le B’nai B’rith est aussi mentionné, même s’il l’est moins souvent que le 1er Congrès sioniste (Bâle, été 1897),  les dirigeants sionistes Theodor Herzl  ou Ascher Ginzberg (sous son pseudonyme Achad Ha-am) étant nommément mis en cause dans la tenue des séances secrètes dont les Protocoles auraient été les minutes. La thèse soutenue par L. Fry, dans La Vieille France de Gohier comme dans la Revue internationale des sociétés secrètes,  était que Ginzberg était le véritable auteur du document. La thèse de l’origine sioniste a été également soutenue par Alfred Rosenberg, mettant directement en cause Herzl lui-même. En 1927, Rosenberg publie aux éditions Franz Eher à Munich un opuscule intitulé  Le Congrès de la conspiration mondiale de Bâle, sous-titré « De l’authenticité des Protocoles sionistes », où il désigne Herzl. Mais la piste du B’nai B’rith gardera ses partisans.

La référence au B’nai B’rith, dans la littérature conspirationniste,  fonctionne comme une dénonciation du « complot judéo-maçonnique ». Trois  interprétations doivent cependant être distinguées : d’abord, celle qui revient à voir dans l’organisation juive internationale une « franc-maçonnerie juive » ; ensuite, celle qui consiste à décrypter ladite organisation comme le centre juif caché de la franc-maçonnerie, à la dénoncer comme la direction secrète de cette dernière ; enfin,  celle qui donne le B’nai B’rith pour une organisation judéo-maçonnique parmi d’autres. Dans sa revue Le Réveil du Peuple, en 1936, le propagandiste antijuif Jean Boissel (1891-1951) publie un article dénonçant le B’nai B’rith en tant qu’incarnation de la « Maçonnerie judaïque » érigée en centre de direction judéo-maçonnique international de toutes les « sociétés secrètes » : « Les B’naï B’rith forment une élite juive de toutes les Maçonneries “nationales” et internationales : ils en sont le centre réalisateur qui, après avoir élaboré les détails du programme juif mondial, donne ses directives à tous les autres Ordres maçonniques, qui en sont les ailes marchantes. » L’antisémite russe Nikolaï E. Markov (1866-1945), dit « Markov II » (Der Kampf der dunklen Mächte/« Le Combat des puissances obscures », 1944), membre fondateur des Centuries noires avant de se rallier au nazisme pour devenir un collaborateur du Welt-Dienst (centre de propagande antijuive créé par les nazis à la fin de 1933), affirmait qu’une alliance avait été contractée  entre les francs-maçons et le B’nai B’rith peu après la création de cette organisation (1843).

Usages politiques du mythe dans les années trente

À la fin des années 1920 et dans les années 1930, le vicomte Léon de Poncins (1897-1975) et le comte Emmanuel Malynski (1875-1938) relancent le mythe du complot judéo-maçonnique en vue de démasquer la SDN, bête noire des contre-révolutionnaires catholiques. En 1928, Léon de Poncins publie son livre le plus emblématique : Les Forces secrètes de la Révolution. Franc-maçonnerie et Judaïsme, qui conclut sur les mesures à prendre pour « lutter contre le danger révolutionnaire », afin d’éliminer définitivement « le microbe judéo-maçonnique » : « Il faut en premier lieu abandonner les mortels principes de 89 que nous ont inculqués les Juifs et les Maçons, il faut abandonner le parlementarisme, le suffrage universel, le libéralisme, la démagogie, l’athéisme considéré comme religion d’État. » Le même auteur catholique traditionaliste publie en 1932 deux nouveaux pamphlets : Les Juifs maîtres du monde et La Franc-maçonnerie puissance occulte. Suit, en 1934, la publication de La Franc-Maçonnerie d’après ses documents secrets. La même année, le journaliste et essayiste Lucien Pemjean (1861-1945), l’un des continuateurs de Drumont, lance le mensuel Le Grand Occident et publie aux éditions Baudinière un pamphlet au titre sans équivoque : La Maffia judéo-maçonnique. Dans son introduction, après avoir dénoncé « l’œuvre souterraine et néfaste de la Judéo-Maçonnerie », à propos de « l’effroyable scandale Stavisky », Pemjean expose son modèle interprétatif, fondé sur une vision manichéenne opposant « l’Anti-France » et ses « mercenaires »  à la vraie France : « Comme au temps du Boulangisme, du Panamisme et du Dreyfusisme, voici donc de nouveau dressés face à face, d’une part un Parlementarisme de décadence, soutenu par toutes les forces occultes des Loges, des Ghettos et des Partis de Plouto-Démagogie, et, d’autre part, un Nationalisme de redressement et de rénovation, en révolte contre l’impuissance et la corruption du régime… de ce régime abject qui, sous les quolibets de l’étranger, ruine, désarme et empoisonne notre pays. »  Le pamphlet se termine par un appel à chasser « la vermine judéo-maçonnique » qui « infeste » et « infecte » la France.

En 1936, Poncins publie un nouveau pamphlet : S. D. N. Super-État maçonnique, ainsi que son ouvrage de synthèse : La Mystérieuse internationale juive, où il dénonce « l’alliance de la finance et de la révolution » en même temps que « la judaïsation du monde », à travers la presse, cette « grande puissance ». Il s’indigne aussi de la « conspiration du silence » sur les ouvrages démasquant les Juifs et les francs-maçons : « Une immense œuvre de destruction se trame ainsi dans l’ombre et bien peu de gens la connaissent car la presse n’en parle jamais. Tous ceux qui, de près ou de loin, se sont occupés de Franc-Maçonnerie ou de Judaïsme, savent par expérience, que dès les premiers pas, on se heurte à une puissante conspiration du silence. » C’est là un topos de la littérature conspirationniste, qui joue le rôle d’une nouvelle preuve de l’existence du complot, selon le raisonnement suivant : si le complot est dévoilé publiquement, il est voué à l’échec ; donc les comploteurs ont intérêt à organiser le silence autour des textes qui dévoilent le complot ; or, la « conspiration  du silence » est observable ; donc le complot existe.  La même année, Poncins et son maître Emmanuel Malynski, aristocrate polonais théoricien de la contre-révolution, publient une sorte de traité portant sur les stratégies, les tactiques et les manipulations de l’ennemi diabolique aux multiples visages : La Guerre occulte, dont le sous-titre explicite d’emblée le contenu : « Juifs et francs-maçons à la conquête du monde ».

L’ouvrage, largement inspiré par les Protocoles, fascine le philosophe traditionaliste italien Julius Evola (1898-1974), qui en fait un compte rendu enthousiaste en décembre 1936 :

« Il s’agit donc là d’un exposé historique ou, pour mieux dire, d’une interprétation de l’histoire visant à saisir l’intelligence secrète qui se dissimule derrière les événements les plus significatifs du siècle dernier, leur logique, qui, inaccessible à l’observateur superficiel, s’avère au contraire précise et inexorable d’un point de vue rigoureusement traditionnel, catholique et aristocratique. La période étudiée va de la Sainte Alliance à la révolution bolchevique ; donc, un siècle d’histoire, rempli de guerres, de révolutions, d’affrontements sans exemple entre forces économiques et sociales, de dévastations de tout genre, dont il est faux de penser, comme on le fait très souvent, qu’ils sont “spontanés” ou qu’ils peuvent s’expliquer par les seuls facteurs historiques apparents, alors que, pour de Malynski et de Poncins, ils peuvent se ramener à un véritable “plan” et se comprendre comme des épisodes d’une lutte à mort contre l’ancienne Europe hiérarchique. À qui doit-on l’initiative et l’organisation d’un tel plan ? Pour les auteurs du livre en question, la réponse ne fait pas de doute : au judaïsme et à la franc-maçonnerie, dont l’action s’est exercée d’abord sur deux fronts apparemment opposés, mais, en réalité, complémentaires, à en juger par leurs buts ultimes : le front de l’Internationale révolutionnaire (libérale, social-démocrate, marxiste, communiste) et le front de l’Internationale financière ou capitaliste ; ensuite, par des moyens encore plus occultes, sur les chefs d’État et de gouvernement, qui ne se sont presque jamais rendus compte des véritables buts que leurs actions et leurs décisions devaient servir. »

Evola traduira l’ouvrage en italien trois ans plus tard, et en signera l’introduction. En Espagne, dès 1935, la Phalange déclenche une campagne contre la franc-maçonnerie, qui va se radicaliser et s’élargir l’année suivante, comme en témoigne cette proclamation d’août 1936 : « Camarade ! Ton devoir est de pourchasser les Juifs, la Maçonnerie, le marxisme et le séparatisme. Détruis et brûle leurs journaux, leurs livres, leurs revues, leurs propagandes. »

En 1938, au début d’un article sur « les instruments de la guerre occulte », le philosophe contre-révolutionnaire italien  souligne la dimension « souterraine » de la guerre menée par les forces occultes : « La guerre occulte est la guerre que les forces de la subversion mondiale mènent dans les coulisses par des moyens qui échappent presque toujours aux méthodes ordinaires d’investigation. » Pour Evola, l’identité de ceux qui mènent la guerre occulte ne fait guère de doute, et il rejoint sur ce point la vision conspirationniste des grands polémistes catholiques ou orthodoxes, sans pour autant exclure que la « judéo-maçonnerie » soit elle-même dirigée à son insu par des puissances plus secrètes. Dans un article intitulé « Sur les rapports entre le judaïsme et la maçonnerie » publié en juin 1937 dans La Vita Italiana – revue dirigée par le plus raciste des idéologues fascistes, Giovanni Preziosi (1881-1945) –, Evola cite, en l’approuvant, la formule de l’un des plus délirants spécialistes russes du « complot judéo-maçonnico-bolchevique », Gregor Schwartz-Bostunitsch (1883- ?), rallié au nazisme : « Le secret de la Maçonnerie, c’est le Juif », avant de conclure :  « Politiquement et socialement, Maçonnerie et judaïsme appartiennent au même front. Et s’opposer à celui-ci est nécessaire. » La raison en est qu’il faut « paralyser l’un des principaux instruments au service de la volonté de puissance occulte d’une race qui n’est pas la nôtre, et dont le triomphe, visible ou invisible, n’aurait d’autre signification que le déclin du plus précieux héritage de la meilleure culture indo-européenne ».

Peu après sa création en 1936, le Congrès juif mondial va s’ajouter à la liste des cibles de la littérature anti-judéo-maçonnique, dans un contexte où les Juifs sont accusés de « vouloir la guerre » et de pousser les démocraties à entrer en guerre contre l’Allemagne nazie. En Italie, Evola, compagnon de route du fascisme et admirateur de la dimension ésotérique du nazisme, écrit en 1938, dans son introduction à la réédition de l’édition des Protocoles due à l’idéologue fasciste et conspirationniste Preziosi : « Des regroupements de forces décisifs se préparent. Ce sont exactement les phases pré-finales du plan des Protocoles. En fait, prendre comme base les idées-mères de cet écrit “apocryphe”, c’est aussi posséder un sûr fil conducteur pour découvrir le sens unitaire le plus profond de tous les plus importants bouleversements de ces derniers temps. »

Dans la France des années trente, Henry (Henri, dit) Coston (1910-2001) semblait avoir pris la relève de Drumont en relançant en 1930 La Libre Parole, présentée comme une « revue mensuelle anti-maçonnique » en 1934, dans un ouvrage anonyme, mi compilation mi pamphlet,  intitulé Les Mystères de la franc-maçonnerie, publié par Les Nouvelles Éditions nationales, dirigée par Coston. Ce dernier, auteur de la compilation antimaçonnique, levait le voile sur les « dirigeants occultes communs » des « Grande Loges maçonniques » en citant les Protocoles (version Nilus, Protoc. 15) : « En attendant notre avènement, nous créerons et multiplierons (…) les loges maçonniques dans tous les pays du monde ; nous y attirerons tous ceux qui sont ou qui peuvent être des agents éminents. Ces loges formeront notre principal bureau de renseignement et le moyen le plus influent (de notre activité). Nous centraliserons toutes ces loges en une administration connue de nous seuls, composée de nos Sages. » Ce passage des Protocoles était cité par Rosenberg dans son essai, paru en 1923,  intitulé Les Protocoles des Sages de Sion et la politique juive mondiale, où il précisait, dans le chapitre 15,  que la direction centrale de la conspiration judéo-maçonnique n’était autre que « l’Ordre des B’nai B’rith ». La revue de Coston sera rebaptisée La Libre Parole anti-judéo-maçonnique, qui titrait 1er novembre 1935 : « Ferons-nous la guerre pour le compte de la maçonnerie ? ». Question ainsi précisée par Coston le 1er janvier 1936 : « Leur guerre. La Franc-Maçonnerie, esclave de la Juiverie et de l’Intelligence Service, nous pousse à la guerre. »  Le 15 mai 1936, à l’occasion du cinquantenaire de La France juive, Coston dénonçait à la une : « Face aux Juifs et aux Maçons, inspirateurs et aux commanditaires du Front populaire. » Le 15 juin, il dressait sa liste noire : « Le ministère Blum et la Judéo-Maçonnerie. Liste des ministres juifs et maçons. » Les citoyens français d’origine juive sont particulièrement visés s’ils sont en même temps francs-maçons, sur le modèle d’Adolphe Crémieux, cible privilégiée de Drumont dans La France juive (t. II, livre IV : « Crémieux et l’Alliance israélite universelle »).

Jean Boissel surgit sur la scène antijuive française en publiant à Aurillac, en 1935, sa conférence prononcée à la salle des Centraux le 4 janvier de la même année : Le Juif, poison mortel, brochure qui sera diffusée par le Centre de Documentation et de Propagande dirigé par Henry Coston. Il y affirme notamment que Hitler, pour avoir « donné congé à la peste juive », est « le seul homme vraiment grand que le monde d’après-guerre ait vu à l’œuvre ». Membre du Welt-Dienst (« Service mondial »), centre de propagande antijuive dirigé par un conseiller « technique » de Julius Streicher (1885-1946), Ulrich Fleischhauer (1876-1960), Boissel participe le 9 mai 1935, à Nuremberg, au premier congrès de la Ligue mondiale antijuive (Antijüdische Weltliga), dirigée par un proche collaborateur de Streicher, Paul Wurm, responsable du service « étranger » du Stürmer. Aux côtés de Streicher, Boissel prononce un discours intitulé « La paix des anciens combattants » où il célèbre Hitler en tant que « titan » et appelle, pour faire la paix, à la lutte contre les « judéo-bolcheviques » ainsi qu’à l’union franco-allemande. Dans ce discours, publié en français quelques mois plus tard (« Mon discours de Nuremberg »), il dénonce à la fois « le Juif » et ses deux rejetons, la franc-maçonnerie et le bolchevisme :

« C’est contre cet ennemi mondial numéro 1 [le Juif] qu’il faut, camarades allemands, mener notre combat. Et contre le bolchevisme aussi, cet enfant de Juif, ennemi acharné lui aussi de tout le genre humain. Mein Kampf doit devenir, pour cette lutte qui doit être une croisade : Unser Kampf. Il faut absolument, pour que le monde puisse vivre et respirer, abattre cette hydre aux têtes sans cesse renaissantes. Et avec cela, dans les pays où elle subsiste, la concubine du Juif et du communisme : la franc-maçonnerie. »

Le 10 mai 1935, Der Angriff, le journal fondé par Joseph Goebbels, titre à la une : « Gegen den Weltfeind ! Julius Streicher und Jean Boissel in Nürnberg ». « L’ennemi mondial » (der Weltfeind), tel était le titre d’un article publié par Goebbels, le 19 mars 1928, dans Der Angriff, qui commençait par la citation d’une phrase célèbre de Walther Rathenau – extraite d’un article paru le 25 décembre 1909 (Cohn, 1967, p. 148 ; Taguieff, 2004b, p. 637-639) – qu’on trouvait dans la plupart des textes d’accompagnement des Protocoles des Sages de Sion : « Trois cents hommes, qui se connaissent tous entre eux, guident les destinées économiques de l’Europe et choisissent leurs successeurs dans leur entourage. » Les « trois cents hommes » se transformeront, dans les textes de propagande antijuive, en « trois cents maîtres du monde », Juifs ou « judéo-maçons », soit les chefs de « l’ennemi mondial ».

Patronné par son ami Streicher, Boissel est reçu par Hitler en 1936. Stipendié par les nazis, Boissel crée en septembre 1936 le « Front franc », groupuscule antijuif arborant la devise « Racisme International Fascisme », dont Le Réveil du peuple est l’organe. Le Front franc se veut « antimaçonnique, antiparlementaire et antijudéométèque ». Boissel fonde également, en juillet 1937, la Ligue antijuive universelle, placée sous le patronage de la veuve Drumont, sa « présidente d’honneur ». Il participe en septembre 1937 au congrès du Welt-Dienst à Erfurt. En février 1938, le Front franc publie sa « charte anti-judéo-maçonnique » dont le but est ainsi précisé : « Mettre fin et par tous les moyens aux méfaits du Peuple juif uniquement destructeur, et coupable, entre autres, de vols, de crimes et de guerres. » On sait que, pour Streicher, « le Juif » était le diable sous une apparence humaine (Bytwerk, 2001, p. 167-168). En février 1937, dans Der Stürmer (n° 9), la thèse était ainsi formulée : « Le Juif n’est ni un humain, ni un animal. Il est le diable. Il ne peut être puni, ni amélioré. Il peut seulement être rendu inoffensif. »

La grande preuve du complot judéo-maçonnique reste le célèbre faux, les Protocoles, même reconnus comme tel. En 1940, dans son pamphlet intitulé L’Étreinte mortelle de la judéo-maçonnerie, recueil d’articles publiés en 1938-1939, et préfacé par Jean Drault, Paul Ganem résumait l’opinion commune sur les Protocoles : « Si les Protocoles sont apocryphes, ils expriment, par contre, d’une manière indiscutable, l’œuvre poursuivie inlassablement par la judéo-maçonnerie. (…) Qui oserait, avec bonne foi, soutenir que l’œuvre de dévastation de la morale et de l’économie en France n’est pas celle de la judéo-maçonnerie ? Cette œuvre néfaste (…) s’identifie absolument avec les concepts et les préceptes mêmes des Protocoles. » Seraient-ils un faux selon la lettre, les Protocoles sont authentiques selon l’esprit, car ils reflètent l’esprit « judéo-maçonnique ». Tel est l’argument le plus souvent avancé par les adeptes de la gnose du grand complot.

L’anti-judéo-maçonnisme institutionnalisé sous l’Occupation

Comme Alfred Naquet l’avait été dans les années 1880 et 1890, Bernard Lecache, fondateur (en 1929) et président très actif de la Lica, devenu maçon en 1937, est traité comme l’homme à abattre par les polémistes antijuifs et antimaçons à la fin des années 1930 et sous l’Occupation. Dans la brochure de propagande antijuive intitulée Je vous hais !, confectionnée par Coston et publiée en avril 1944 grâce à l’aide du PPF, Robert Jullien-Courtine (1910-1998) lui consacre un article virulent, « Une organisation juive de combat : la L.I.C.A. », qui commence ainsi : « Une organisation juive… et maçonnique, devrait-on dire ! Car la “Ligue Internationale contre l’Antisémitisme” du Juif franc-maçon Bernard Lecache offrait un magnifique exemple de l’activité de ce que Mgr Jouin, un des premiers, nomma la judéo-maçonnerie : l’alliance des loges et du ghetto. »

Sous l’Occupation, après avoir adhéré au PPF, Coston devient notamment  directeur du Centre d’Action et de Documentation (C.A.D.), dont l’objectif déclaré est « la lutte contre la Judéo-Maçonnerie, ses agents, ses filiales, et leurs complices », et collabore, comme Léon de Poncins, aux Documents maçonniques (octobre 1941-juin 1944), revue mensuelle dirigée par Bernard Faÿ (1893-1978), avec pour rédacteurs en chef Robert Vallery-Radot (1885-1970) et Jean Marquès-Rivière (1903-2000), scénariste du film de propagande antimaçonnique et antisémite Forces occultes, sorti à Paris le 9 mars 1943. Jumelant l’antisémitisme et l’antimaçonnisme, Coston publie au C.A.D., en 1941, une compilation malveillante intitulée Les Juifs en France et un libelle titré Quand la Franc-Maçonnerie gouvernait la France, puis, en 1942, L’Amérique, bastion d’Israël, et La Franc-Maçonnerie sous la IIIe République, mise en accusation de la « judéo-maçonnerie ». Ce qui ne l’empêche pas de publier en 1942 aux éditions Jean-Renaud un pamphlet anti-ploutocratique dont il confectionnera par la suite de nombreuses versions augmentées et mises à jour : La Haute Finance juive et les trusts. Outre Les Cahiers de la France nouvelle, le C.A.D. publiait un Bulletin d’information antimaçonnique, bénéficiant des services d’un réseau d’informateurs couvrant toute la France. Il s’agissait de « démasquer les Juifs camouflés et leurs complices francs-maçons ». Les rapports du C.A.D. sont transmis notamment au Service des Sociétés secrètes, au PPF, à l’inspecteur Georges Moerschell (directeur du Service spécial des associations dissoutes, et agent de la Gestapo), à l’ambassade d’Allemagne et à la Gestapo. Coston est également membre de la Commission d’études judéo-maçonniques, créée à l’initiative du lieutenant SS Moritz, chef de l’action antimaçonnique allemande en zone occupée, et présidée par le juriste raciste William Gueydan de Roussel (1908-1996), chargé de mission au Service des Sociétés secrètes. En 1943, Coston devient membre du Cercle aryen (présidé par Paul Chack (1876-1945), déjà président du Comité d’action antibolchevique), où il préside la commission des admissions. Dans les activités anti-judéo-maçonniques de Coston, soutenues par les Allemands et financées sur les fonds secrets de Vichy, il faut également inclure sa collaboration, sous son nom ou sous son pseudonyme « Georges Virebeau », à de nombreux journaux de la Collaboration (Le Cri du peuple, La France au travail, Au pilori, Paris-Soir, etc.) (Sabah, 1996, p. 182-186 ;  Lenoire, 1999, p. 375-379 ; Combes, 2001, p. 141-144).

En novembre 1941, Evola publie dans La Vita Italiana un article intitulé « La France a-t-elle surmonté le danger maçonnique ? »,  à l’occasion d’un pamphlet de Poncins qui venait de paraître : La Franc-Maçonnerie contre la France. Il commence par souligner la spécificité de l’anti-judéo-maçonnisme à la française, tenant à sa radicalité :

« Il y a en France une vieille tradition de lutte contre le judaïsme et la Maçonnerie. C’est précisément parce que la France a été la première, parmi les grandes nations européennes, à subir l’action la plus délétère de ces forces subversives, que devaient venir, de ce pays et de ceux qui “tenaient bon” encore, les réactions les plus énergiques. Souvent, l’antisémitisme et l’antimaçonnisme français ont donc présenté un caractère plus radical que dans d’autres nations, ainsi qu’une orientation traditionaliste et conservatrice, donc fréquemment aristocratique, à la différence de certaines formes plus récentes d’antisémitisme et d’antimaçonnisme, dans lesquelles le point de référence principal a été l’idée moderne de nation et de communauté nationale. »

Puis Evola, réaffirmant la thèse conspirationniste canonique sur la marche de l’Histoire (considérée dans sa « dimension souterraine »), repose la question d’une direction secrète, par des « chefs occultes », de la franc-maçonnerie elle-même, sans écarter l’hypothèse d’une direction juive, mais sans la considérer comme entièrement satisfaisante : « Le point de vue de L. de Poncins – auquel nous-même adhérons –, c’est que l’ensemble de la subversion mondiale qui s’est produite au cours des derniers siècles ne saurait être fortuite, due simplement aux erreurs, aux déviations et à l’aveuglement des hommes, donc que cela amène à penser à l’existence d’un centre inspirateur, occulte et international. » Poncins, pour sa part, ne concluait pas : « Ce que l’on peut dire toutefois, c’est que s’il existe, ce centre est au-dessus de la Franc-Maçonnerie elle-même et celle-ci est une arme entre ses mains. » La réponse classique des barruéliens consistait à supposer l’existence ultra-secrète d’arrières-loges, masquées par les loges visibles. Mais qui donc pouvaient occuper les arrières-loges, sinon les « Princes de Juda » ? À moins que les « Supérieurs inconnus » soient voués à rester à jamais inconnus, parce que, pour des raisons mystérieuses,  leur identité ou leur nature serait inconnaissable.

En 1942, André Chaumet, vice-président de l’Association des journalistes antijuifs et directeur du  Cahier jaune (lancé en novembre 1941) publié sous l’égide de l’Institut d’étude des Questions juives, réédite le Petit Catéchisme antijuif d’André de Boisandré, dont il s’efforce de monter l’actualité dans une postface qui se termine ainsi : « Les exploiteurs et les parasites n’ont plus place dans la maison péniblement reconstruite. Il n’y a plus de place pour l’usurier et d’abris pour l’usure. Plus de place pour Israël. Plus d’abris pour ses complots et ses machinations. »  Le dernier mot du conspirationnisme de Collaboration est dû à Coston qui conclut son article intitulé « Du Talmud aux Protocoles », paru en avril 1944 dans la brochure antijuive Je vous hais ! – article reproduit dans Taguieff (dir.), 1999, p. 521-524 –,  par cet avertissement en forme de menace : « Cette guerre constitue l’ultime phase de la lutte millénaire que le Judaïsme mène contre les peuples non juifs. Le triomphe des Juifs et de leurs “alliés” signifierait l’asservissement total de notre planète aux “Sages de Sion”. Français, veux-tu devenir l’esclave du Juif ? »

Avatars contemporains du mythe anti-judéo-maçonnique : courants de l’antimondialisme apocalyptique

Dans l’après-guerre, sur le modèle de la diabolisation de la SDN, le schème du « complot judéo-maçonnique » a été appliqué, sous diverses variantes, à la dénonciation de certaines organisations internationales – à commencer par l’ONU – censées agir en vue d’établir un « Gouvernement mondial » impliquant la destruction des nations, tout en tissant des liens constituant dès à présent un « Gouvernement invisible ». Tel est le leitmotiv de la littérature de combat « antimondialiste » qui fleurit à partir des années 1950 et dont on trouve des variantes dans toutes les sensibilités de ce qu’il est convenu d’appeler « l’extrême droite », des néo-nazis aux traditionalistes catholiques, en passant par les milieux nationalistes. Le conférencier catholique contre-révolutionnaire Pierre Virion (1899-1988), ancien collaborateur de la Revue internationale des sociétés secrètes, reprend du service en dénonçant dans un essai « les forces occultes dans le monde moderne » (1966), texte d’une conférence prononcée à Rome le 25 octobre 1965. Détailler les individus et les groupes faisant partie des « forces occultes » ou de ce que le même Virion appelle « le complot », titre de l’un de ses libelles (1969), c’est là cependant une tâche quasi infinie : ce monde souterrain, celui des « mouvements occultes », est peuplé de très nombreuses familles et tribus. Virion s’impose comme l’un des principaux propagandistes « antimondialistes » de langue française, dans la ligne de Mgr Jouin, auquel il emprunte sa rhétorique, par exemple en publiant un court essai intitulé Bientôt un Gouvernement mondial ? Une super et Contre-Église (1966).

Cependant, pour la plupart des auteurs conspirationnistes, le fondement de la puissance est désormais principalement d’ordre financier : le modèle répulsif de la famille Rothschild tend à détrôner celui de l’Alliance israélite universelle, incarné par Crémieux. Les « banquiers internationaux » ou les « grands banquiers cosmopolites », censés faire partie d’une oligarchie internationale, tendent à remplacer les francs-maçons, ils  sont perçus comme une sorte de franc-maçonnerie de la finance cosmopolite. Mais le postulat demeure : toutes les « internationales » sont liées, elles sont toutes de même nature et ont toutes le même objectif final, la création d’un « Gouvernement mondial », dénoncée comme « le vieux rêve du messianisme juif », le rêve d’un « empire universel sous l’autorité d’une oligarchie apatride », selon la formule de Jacques Bordiot (1900-1984), dans son pamphlet intitulé Une main cachée dirige… (1974). S’il y a un « messianisme de la finance internationale », c’est que celle-ci n’est qu’une émanation de la super-puissance occulte, qu’on la dise « juive » ou « judéo-maçonnique ».

À peine sorti d’un long séjour en prison, Henry Coston entame une nouvelle carrière de publiciste conspirationniste, publiant en 1955 un premier ouvrage de compilation, Les Financiers qui mènent le monde, qui comporte un chapitre intitulé « Rothschild, roi de l’époque » et un autre consacré à un Américain célèbre, autant pour sa richesse que pour son antisémitisme : « Un milliardaire anticapitaliste : Ford ». L’ouvrage a une suite, parue en 1958, sous le titre La Haute Banque et les trusts. Entretemps, Coston lance le mensuel Lectures françaises, qu’il dirige de 1957 à 1977. Le n° 53-54 de Lectures françaises, daté d’août-septembre 1961, consacre son dossier central à « l’éternelle question », titre allusif qu’explicite le sous-titre : « Coup d’œil sur les sociétés secrètes ». Le n° 61-62 du mensuel, daté d’avril-mai 1962, comportant un dossier sur le gouvernement de Georges Pompidou, titre à la une : « La République des Rothschild ». Le dossier est présenté en termes conspirationnistes et populistes, dénonçant la « trahison » des élites au profit du système ploutocratique dont le « roi » se nomme Rothschild :

« Pour mieux faire comprendre entre quelles mains la France est tombée, nous présentons l’Empire rothschildien d’aujourd’hui, cette immense toile d’araignée qui couvre la France entière et retient prisonniers tout un peuple d’ouvriers, de bourgeois, de boutiquiers, de laboureurs et de soldats trompés par leurs guides naturels et trahis par leurs chefs politiques. Nous expliquons enfin comment, par un ingénieux système (…), l’avoir, les biens, les économies de M. Dupont, Français moyen, servent à renforcer la puissance des hommes d’argent, en général, et du banquier de Rothschild, en particulier. »

La même vision complotiste, antimondialiste et antiploutocratique se rencontre dans un n° spécial de Lectures françaises publié en 1968 : Le Secret des dieux, ainsi que dans l’un des derniers ouvrages de Coston, La Fortune anonyme et vagabonde, publié en 1984. La formule dont Coston a fait le titre de son livre est extraite d’un célèbre discours du Duc d’Orléans à San Remo, le 16 février 1899. Elle constitue, chez ce publiciste qui fut un professionnel de la judéophobie de 1929/1930 à sa mort (2001) et un défenseur inébranlable de l’authenticité des Protocoles, une métaphore du pouvoir juif international. Persistance du mythe répulsif du « Juif Rothschild », dont la judéophobie anticapitaliste ne cessera de se nourrir. Mais Coston n’oublie pas pour autant la légende du « complot maçonnique » : en 1979, il publie La Conjuration des Illuminés (rééd., 1992).  En 1983, il patronne la publication d’un pamphlet conspirationniste de son ami Jacques Bordiot, Le Gouvernement invisible, recueil de tous les clichés « antimondialistes » de l’époque. Le même Bordiot, collaborateur du mensuel d’extrême droite Lectures françaises (dirigé par Coston), avait publié en 1974 un autre essai conspirationniste et « antimondialiste » sous le titre Une main cachée dirige… (2e éd., 1976). En novembre 1976, il publie dans Lectures françaises (n° 235) un article intitulé « L’O.N.U. et le Gouvernement mondial », où il dénonce ceux que Coston appelle les « véritables maîtres du monde » : « Quand on sait (…) que (…) l’influence d’Israël est déterminante dans le choix du président des États-Unis (…), on devine qui tirera les ficelles de ce Gouvernement mondial. » Au même genre de pamphlets appartiennent les ouvrages de Yann Moncomble (1953-1990) : La Trilatérale et les secrets du mondialisme (1980), L’Irrésistible expansion du mondialisme (1981), ou Du viol des foules à la Synarchie ou le complot permanent (1983). Moncomble résume sa vision du monde en février 1984 dans Lectures françaises, où il signe un article intitulé « Franc-Maçonnerie, Trilatérale, Bilderberg, Club Le Siècle… même combat ». L’effondrement du communisme soviétique est perçu comme la victoire du « mondialisme ». En octobre 1991, Lectures françaises (n° 414) titre à la une : « Une internationale chasse l’autre. Du communisme au mondialisme ». Mais la vision paranoïaque de la franc-maçonnerie et son « pouvoir invisible » n’a pas disparu du paysage antimondialiste. En avril 1994, Lectures françaises (n° 444) titre à la une: « La puissance de l’Internationale maçonnique ».  Dans l’article qui est consacré à cette sur-puissance occulte, on apprend que « l’Internationale maçonnique est un super-État », « un véritable État supra-national », et qu’en conséquence « le combat contre les sociétés secrètes continue ».

Ces prétendues « sociétés secrètes » à visée « mondialiste » sont censées rassembler les puissants de ce monde, tel le  groupe de Bilderberg, désigné comme l’un des principaux lieux de rencontre, de coordination et de décision de l’oligarchie mondiale ou de « l’élite financière internationale ». Dans la littérature conspirationniste d’extrême droite « classique » (Henry Coston, Gary Allen), le groupe de Bilderberg est inclus dans une série noire d’organisations « mondialistes » supposées omnipotentes et maléfiques : la Commission Trilatérale, le Council on Foreign Relations (CFR), le B’nai B’rith, les Skull and Bones, etc.  (Taguieff, 2005, p. 117, et 2006, p. 15-19, 74-79). Pour les dénoncer, Coston publie dans les années 1980 une série de brochures « antimondialistes » rééditées dans les années 1990, telles que : Une nouvelle Synarchie. La Trilatérale domine les nations et asservit les peuples. Voici ses agents secrets dans le mondeLe monde secret de Bilderberg. Comment la Haute finance et les technocrates dominent les nations.  Mais, parallèlement, l’interprétation satanisante et apocalyptique du « complot judéo-maçonnique » était recyclée par un auteur conspirationniste comme William Guy Carr (1895-1959), fondamentaliste protestant canadien qui, après avoir publié en 1955 son maître livre, Pions sur l’échiquier, a travaillé jusqu’à la veille de sa mort (octobre 1959) à un pamphlet dénonçant la « conspiration luciférienne », moteur du « Mouvement révolutionnaire mondial », conspiration « dirigée contre Dieu et l’homme par ceux qui font partie ici-bas de la Synagogue de Satan » (Satan, prince de ce monde, ouvrage posthume publié en 1966) (Taguieff, 2005, pp. 431-436). Carr a rédigé en 1958 un résumé de sa vision du monde : La Conspiration mondiale dont le but est de détruire tous les gouvernements et toutes les religions en place. Il y précise avec le plus grand sérieux que « la Synagogue de Satan se compose (…) d’hommes et de femmes d’un grand nombre de nationalités qui remontent jusqu’à Caïn, le fils d’Ève ». En France, l’homologue catholique de Carr est le marquis de la Franquerie, auteur de Lucifer & le pouvoir occulte, sous-titré : « La Judéo-Maçonnerie, les Sectes, le Marxisme, la Démocratie : Synagogue de Lucifer & Contre-Église » (1984 ; rééd., 2006). L’ouvrage commence par l’énoncé de la conviction conspirationniste fondamentale de l’auteur, héritier de Mgr Jouin : « Une étude approfondie de la situation actuelle du monde prouve que le Pouvoir occulte, la Franc-Maçonnerie, les sectes, la démocratie, le marxisme et la révolution ne sont que les bras de la pieuvre incarnant la Synagogue de Satan, c’est-à-dire la Contre-Église, et que tous aboutissent très réellement au culte luciférien et en dépendent. »

Auteur de La Face cachée de l’histoire moderne, somme publiée en quatre tomes en langue espagnole (trad. fr., t. 1, 1984 ; rééd., 2008), Jean Lombard (qui signe aussi Jean Lombard Coeurderoy) peut être considéré comme un héritier spirituel de Carr. Dénonciateur du « mondialisme » dans les années 1970 et 1980, Lombard se présente comme un spécialiste de « l’histoire secrète » et de l’action des « forces occultes » ou des sociétés secrètes dans l’histoire universelle depuis la chute de Constantinople (29 mai 1453).  Dans Lectures françaises, en octobre 1984 (n° 330), les mérites de l’ouvrage de Lombard sont ainsi vantés : « M. Lombard (…) se meut avec une aisance étonnante dans le dédale des sociétés secrètes, des complots, des doctrines hermétiques ou des combinaisons financières (…). Il explique comment la Haute Banque, la Franc-Maçonnerie et l’Internationale marxiste dominent le monde, établissant leurs conquêtes grâce au binôme guerre-révolution. » Le bulletin « contre-révolutionnaire » Lecture et Tradition (n° 108, juillet-août 1984), dirigé par Jean Auguy,  n’est pas moins élogieux : « Félicitons l’auteur que la postérité mettra sûrement au rang des grands maîtres de l’Histoire anti-subversive, les Barruel, Crétineau-Joly, Nicolas Deschamps et Mgr Delassus. »

La Russie soviétique, notamment sous le deuxième règne de Leonid Brejnev (1977-1982), n’a pas été épargnée par la paranoïa anti-judéo-maçonnique, agrémentée de motifs « antisionistes » de style démonologique empruntés à la propagande officielle (Spier, 1979 ; Wistrich, 1991, pp. 181-184 ; Korey, 1978, et 1995, pp. 46-73). En URSS, le « sionologue » (« zionologist ») Valeri Emelianov ou, en langue anglaise, Valery Yemelyanov (1929-1999) est l’un des intellectuels soviétiques qui, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, ont acquis une certaine célébrité en partant en guerre publiquement contre les Juifs (et/ou les « sionistes ») et les francs-maçons. Cet orientaliste de formation, réputé être aussi historien et économiste, intellectuel communiste et néo-païen militant, qui fut directeur du département d’arabe à l’Institut Maurice-Thorez de langues étrangères (Moscou), était un écrivain antisémite connu dès les années 1960-1970 (Korey, 1978, p. 66, et 1995, p. 24-26). Il  rejoignit « Pamiat » en 1987 pour en être exclu trois ans plus tard en raison de son extrémisme et surtout de son antichristianisme radical. Le 10 janvier 1977, à Moscou  (section internationale du PCUS), paraît le Rapport d’Emelianov sur le « complot mondial », dans lequel est dénoncée la « pyramide internationale judéo-maçonnique », point d’appui des « sionistes ». C’est ainsi qu’ils contrôleraient 80% de l’économie dans les pays capitalistes et 90-95% des médias. Emelianov pose la question conspirationniste par excellence : «  Qui se tient derrière Jimmy Carter et les eurocommunistes ? », et y répond en dressant la liste de tous les Juifs ou francs-maçons appartenant au gouvernement Carter (Korey, 1995, p. 25-26). Sa thèse est que les « sionistes s’introduisent parmi les goyim grâce aux maçons » et que chaque maçon est « un informateur actif des sionistes » (Emelianov, cité par Wistrich, 2010, p. 144-145). Il s’agit donc pour lui de dénoncer les membres du gouvernement « sionisto-maçonnique » américain ainsi que ceux de la « mafia sionisto-maçonnique du Congrès », initiateurs et acteurs d’un vaste complot visant à étrangler l’Union soviétique. Pour assurer la défense de cette dernière, Emelianov propose la création d’un « Front mondial antisioniste et antimaçonnique (VASAMF), semblable au front antifasciste des années 1930-1940 », car, précise-t-il, « la menace d’une domination mondiale du sionisme, fixée pour l’an 2000, pèse sur tous les goyim du monde ». Emelianov est aussi l’auteur d’un pamphlet intitulé Desionizatsiia (« Désionisation », Paris, 1978 et 1980 ; Korey, 1995, p. 26), traduit en arabe et publié à Damas. On y apprend notamment qu’une vaste « conspiration de sionistes et de maçons » a été organisée il y a 3 000 ans par le roi Salomon, que l’Église chrétienne était une « secte sioniste » et que Jésus-Christ avait été franc-maçon  (Laqueur, 1996, p. 233). La christianisation de la Russie aurait été selon lui le résultat d’un « complot sioniste international » (cité par Wistrich, 2010, p. 145). Ce pamphlet a été réédité à Moscou en 1995 (Rossman, 2002, p. 276, 293).

Les déclarations publiques d’Emelianov sur le « complot judéo-maçonnique » mondial sont parmi les plus délirantes qu’on a pu recueillir au cours des trois dernières décennies du XXe siècle. Quelques extraits suffisent à en donner une idée :

« En soixante-treize  ans de communisme, les Juifs ont liquidé ici cent millions de personnes […]. Les Protocoles des Sages de Sion, écrits en 1905 [sic], sont très exactement le programme des Juifs pour le xxe siècle. Tout coïncide. […] Les Juifs écrasent les autres nationalités, jouissent de privilèges considérables. […] Les Juifs ont pris le pouvoir en Russie en 1917. Toute la tête de la Révolution était composée de Juifs, de sionistes [sic], de nazis juifs [re-sic]. Le plus important, c’est l’idéologie qui les unit. […] Les Juifs sont le peuple élu de Dieu. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’ils sont la race supérieure, que les autres sont des inférieurs et doivent les servir ! […] Chez vous, comme chez nous, ce sont les Juifs et les francs-maçons qui ont fait la Révolution. […] Le complot juif mondial fonctionne sur la notion de “peuple élu”. […] Tout est écrit dans la Bible où le Christ apparaît comme un nazi juif. Quand cette idéologie s’est éteinte, Marx, autre nazi juif, est apparu pour la réactualiser. » (Emelianov, interview, 1990 ; cité in Moati & Raspiengeas, 1991, pp. 126-127).

Avec les écrits et les interventions d’Emelianov, la vison apocalyptique du « péril judéo-maçonnique » a connu une renaissance dans les milieux nationalistes russes les plus extrémistes.

L’Amérique du Nord reste cependant l’une des principales terres d’accueil des auteurs conspirationnistes (Berlet, 2004 et  2012). L’un des pamphlets « antimondialistes » d’extrême droite, Descent into Slavery ? (1980 ; édition revue, 1994) de l’éditeur et essayiste américain Des Griffin (né en 1934), centré sur la dénonciation du Nouvel Ordre mondial (New World Order), est ainsi présenté en 2005 sur un site Web l’offrant à la vente : « Dans un livre qui a été décrit comme “dévastateur”,  “magnifique” et “superbement documenté” par des lecteurs des trois continents, Des Griffin se dirige droit sur les banquiers internationaux et présente, avec force détails sur la base d’une documentation approfondie, l’histoire de leur participation au complot des Illuminati en vue de créer un gouvernement mondial unique, de type totalitaire. » L’essayiste canadien Henry Makow (né en 1949), l’un des plus prolixes auteurs conspirationnistes contemporains, ne cesse d’affirmer que les Protocoles sont  « le schéma directeur du Nouvel Ordre mondial ». Il conçoit l’histoire comme « le produit d’un plan occulte à long terme des banquiers kabbaliste (satanistes) pour subjuguer la race humaine en utilisant la guerre (le génocide), la révolution et l’effondrement financier comme leurs instruments principaux » (« La conspiration juive – le dernier moment de lucidité », 5 juillet 2012). Dans l’avant-propos de son livre traduit en français en 2009, Illuminati. Le culte qui a détourné le monde,  il résume ainsi sa vision du mégacomplot : « Le cartel des banques centrales est le seul groupe ayant à la fois le motif et les moyens de conquérir le monde. Constitué principalement de Juifs kabbalistes et de francs-maçons, il est la tête de la pieuvre. Le Sionisme, la Franc-Maçonnerie, la communauté juive organisée, l’impérialisme, les Jésuites, le Vatican les agences de renseignement, les médias, etc., sont parmi les bras innombrables de la pieuvre. » Dans son livre publié en 2012, Illuminati. Le Culte qui a détourné le monde, Makow affirme que les Protocoles des Sages de Sion sont « authentiques » et qu’ils sont « des instructions adressées à une conférence de Juifs lucifériens (Illuminés, Francs-Maçons) détaillant un plan incroyable pour renverser la civilisation occidentale, subjuguer l’humanité, et concentrer “toutes les richesses du monde (…) dans nos mains”. Ils ont été donnés comme une série régulière d’ateliers pour ces francs-maçons juifs à Paris ». Postulant le caractère juif de la franc-maçonnerie, Makow a publié sur son site un article du conspirationniste délirant Fritz Springmeier (né en 1955), « The Jewish Character of the Early Masonic Lodge » (20 octobre 2009), dans lequel, outre Johann Christian Ehrmann (1816) et Eduard Emil Eckert, l’antisataniste Springmeier cite, parmi les pionniers de la dénonciation en Allemagne du « pouvoir des Juifs dans les loges »,  le jésuite allemand Georg Michael Pachtler (1825-1889) – connu pour son engagement dans la propagande antimaçonnique et antijuive, antilibérale et antisocialiste (Katz, 1995, p. 246-247 ; Gugenberger et al., 1998, p. 81-82, 110 ; Rogalla von Bieberstein, 2002, p. 5, 171-173, et 2008, p. 221, 231 ; Reinalter, 2010, p. 121). Springmeier a la réputation, dans les milieux chrétiens-nationalistes et suprématistes américains, d’être un « expert des Illuminati ».

Transferts politiques et culturels du mythe conspirationniste

La mythologie conspirationniste des « sociétés secrètes » est aujourd’hui en train de passer des milieux d’extrême droite à certaines mouvances d’extrême gauche, où elle bénéficie d’une structure d’accueil : la croyance que tous les malheurs du monde s’expliquent par les actions criminelles des « nouveaux maîtres du monde » ou des membres du cercle sans frontières des élites dirigeantes, dont le noyau dur constituerait une sorte de gouvernement secret d’extension planétaire, organisant le « Nouvel Ordre mondial ». Pour certains polémistes « antimondialistes », le « New World Order » ne serait qu’un « Jew World Order ». Le mythe des « Juifs maîtres du monde » s’est ainsi recyclé à l’âge de la globalisation. C’est autour de l’opposition manichéenne entre « l’Empire » et les « nations » ou les « peuples » que, depuis le début du XXIe siècle, sont confectionnés la plupart des pamphlets conspirationnistes. On y reconnaît les principaux éléments constitutifs de l’imaginaire des « sociétés secrètes » censées mener le monde vers le pire. La nouvelle entité diabolisée, « l’Empire », remplace la « Dictature judéo-maçonnique » ou la « République judéo-maçonnique universelle » dénoncée en 1924 par le préfacier du pamphlet du Dr Ansonneau (Les Puissances occultes contre la France), une « dictature » mise en place par « la haute finance cosmopolite » et dont l’objectif était « la mise en esclavage de tous les peuples ». Le polémiste français Alain Soral, ancien communiste devenu nationaliste mais resté anticapitaliste, a exposé en 2011 sa vision antimondialiste dans Comprendre l’Empire, sous-titré « Demain la gouvernance globale ou la révolte des nations ? ». On y trouve tous les poncifs de la littérature conspirationniste produite depuis le début des années 1950 :

« Articulés autour du noyau onusien (…), le CFR, la commission Trilatérale et le groupe Bilderberg, mais encore le FMI (…), l’OMC (…), l’OCDE, les lobbies militaro-industriels, énergétiques, agro-alimentaires et pharmaco-chimiques (servis par l’OMS), ainsi que des clubs plus ésotériques tels que Skull and Bones et Bohemian Club, auxquels il faut encore ajouter d’autres relais français tels que Le Siècle et le Club des Cordelières…Tous ces réseaux de pouvoir, travaillant la main dans la main pour des raisons d’intérêts financiers et de solidarité de caste, constituent ce réseau des réseaux qui est, de fait, la structure combattante de l’Empire. Un Empire travaillant au Nouvel ordre mondial. »

Si l’habillage lexical est nouveau, la rhétorique de la dénonciation du grand complot est la même que celle qu’on trouvait dans les écrits de Mgr Jouin ou d’Urbain Gohier dans les années 1920. Soral et ses semblables se proposent toujours, comme le dénonciateur des « puissances occultes » en 1924, « d’éclairer les peuples, en leur montrant l’œuvre des Sociétés secrètes », qui portent de nouveaux noms.

Parallèlement, de nombreuses prêches du vendredi, dans le monde musulman, dénoncent le « complot judéo-maçonnique » fomenté par l’Occident « impérialiste » contre les pays musulmans. L’accusation n’est pas nouvelle dans les pays arabo-musulmans, qui l’inscrivent dans leur propagande « antisioniste ». En 1950, un pamphlet s’inspirant des Protocoles des Sages de Sion, signé par ‘Abd al-Rahman Sami ‘Ismat et publié à Alexandrie sous le titre Sionisme et franc-maçonnerie (Harkabi, 1974, p. 240 ; Lewis, 1987, p. 13), exposait avec virulence cette vision globalisante et intrinsèquement négative des Judéo-maçons–sionistes, où le thème du complot mondial s’articule avec celui des tendances criminelles : « Le peuple juif et le sionisme ressemblent à un arbre maléfique dont les racines plongent à New York, dont les branches recouvrent le monde entier et dont les feuilles sont les Juifs. Tous sans exception, jeunes et vieux, hommes et femmes, sont autant de feuilles et d’épines distillant un poison violent et mortel. » Les idéologues islamistes contemporains, récusant le projet de « moderniser l’islam », se proposent d’« islamiser la modernité. » Ce qui revient non seulement à la déchristianiser, mais encore à la déjudaïser et à la « démaçonniser ». Car, postulent-ils, la modernité est inséparablement occidentale-chrétienne et « judéo-maçonnique ». Dans un article intitulé « Un coup de massue porté au dogme démocratique » (El-Mounquid, n° 23, septembre 1990), le prédicateur islamiste algérien Ali Belhadj a ainsi résumé sa vision de la démocratie comme un « poison mortel » fabriqué et diffusé par l’Occident :

« L’idée démocratique est au nombre des innovations intellectuelles néfastes qui obsèdent la conscience des gens. […] Il s’agit d’un poison mortel dont le fondement est impie. […] Frères d’islam, sachez que nous refusons tous le dogme démocratique impie, sans la moindre faiblesse. […] Le mot liberté est au nombre des poisons maçonniques et juifs, destinés à corrompre le monde sur une grande échelle. » (Cité dans Al-Ahnaf, Botiveau & Frégosi, 1991, p. 87-90).

Le complot dénoncé prend parfois la forme d’un satanique « complot « judéo-croisé » ou « sionisto-croisé », postulant l’existence d’une super-puissance occulte appelée le « sionisme mondial », dont l’objectif serait de combattre l’islam et les musulmans par tous les moyens. D’autres « savants » musulmans pensent, selon un manichéisme de combat, qu’il n’y a plus rien entre l’islam et la judéo-maçonnerie, l’Occident étant dirigé plus ou moins secrètement par les Juifs dont les francs-maçons sont les instruments.

Dans le discours complotiste de style « antisioniste » diffusé massivement, depuis les années 1990, par des sites islamistes sur le Web, on rencontre de plus en plus souvent la dénonciation du « complot maçonnique » ou « judéo-maçonnique », voire celle des activités sataniques des Illuminati. L’article vingt-deux de la « Charte d’Allah », la Charte du mouvement islamiste palestinien Hamas (« Mouvement de la résistance islamique »), rendue publique le  18 août 1988, fournit une frappante illustration de cette sombre vision de l’histoire moderne (Taguieff, 2006, p. 35-37), empruntée à la mythologie occidentale du grand complot :

« Depuis longtemps les ennemis complotent, habilement et avec précision, pour réaliser leurs objectifs. (…) Avec leur argent, ils ont pris le contrôle des médias du monde entier : presse, maisons d’édition, stations de radio, etc. Avec leur argent, ils ont suscité des révolutions à travers le monde afin de servir leurs intérêts et de réaliser leurs objectifs. Ils étaient derrière la Révolution française, la Révolution communiste et toutes les révolutions dont nous avons entendu parler. Avec leur argent, ils ont créé des organisations secrètes à travers le monde pour saboter les sociétés et servir les intérêts sionistes. Ces organisations sont : les francs-maçons, le Rotary Club, les Lions Club, le B’nai B’rith, etc. (…) Ils ont été derrière la Première Guerre mondiale quand ils ont aboli le Califat islamique, réalisant des gains financiers et contrôlant les ressources. Ils ont obtenu la Déclaration de Balfour, créé la Société des Nations pour diriger le monde. Ils ont été derrière la Seconde Guerre mondiale, dont ils ont tiré d’énormes profits en spéculant sur le matériel de guerre, et ont ouvert la voie à la création de leur État. Ils ont été les instigateurs de l’abolition de la Société des Nations pour la remplacer par les Nations Unies et le Conseil de Sécurité afin de gouverner le monde à travers ces deux organisations. Il n’existe aucune guerre dans n’importe quelle partie du monde dont ils ne soient les instigateurs. »

On trouve une autre illustration involontairement caricaturale de ce complotisme emprunté dans l’article mis en ligne le 18 avril 2004 sur le site islamiste  « La Voix des Opprimés » : « La franc-maçonnerie : la pègre sioniste mondiale…» (texte reproduit et commenté dans Taguieff, 2005, p. 518-522). Cet article se présente comme le résumé d’une « leçon du Sheikh Mamdouh Al Haribi sur les origines, les buts et l’organisation de la franc-maconnerie dans le monde et spécifiquement dans le monde arabo-musulman ». La thèse d’un complot « sionisto-maçonnique » mondial y est clairement affirmée, exposée selon les clichés et les poncifs de la littérature « anti-illuministe » occidentale (référence à Weishaupt, Albert Pike, etc.), telle qu’elle a fait tradition à l’extrême droite : les deux auteurs conspirationnistes cités sont  Jean Lombard et William Guy Carr. La thèse du grand complot s’avère ainsi transférable dans la culture arabo-musulmane :

« Voici une leçon à écouter du Sheikh Mamdouh Al Haribi sur les véritables buts inavoués de la franc-maconnerie dans le monde, son histoire et sa guerre contre l’Islam depuis le début de sa révélation. (…) De nos jours, des groupes satanistes ou lucifériens gouvernent le monde : Théosophes, Rose-Croix, Illuminés, francs-maçons de hauts grades et autres sectes et clubs avec leurs énormes pouvoir financier et industriel (…). Une secte peu connue, l’ordre des Skull and Bones, surnommée aussi “Fraternité de la mort”, est l’une des plus puissantes d’Amérique… et du monde. Issue de l’ordre des Illuminés de Bavière – Adam Weishaupt – , cette secte, dont la loge mère, ou “loge noire”, se trouve à l’université de Yale, “sélectionne” des fils de la haute société protestante et israélite américaine (WASP). Les membres sont recrutés au sein des plus grandes universités américaines, et définitivement sélectionnés au cours de rituels sataniques dans la loge mère, (…) à Yale, portant le numéro 322. Les “élus” sont ensuite “recrutés” par le Council on Foreign Relations (…), le Bilderberg et la Trilatérale, organismes créés par la secte des Skull and Bones, et tout-puissants de nos jours. Ils influent directement sur la politique des pays, dont la FRANCE. (…) Leur ambition est d’imposer un gouvernement mondial, un “Nouvel ordre mondial”. Aujourd’hui, plus qu’hier, les “chefs” d’État ou de gouvernements, les patrons des grandes institutions financières ou industrielles mondiales sont directement influencés par la puissance et le POUVOIR des Skull and Bones, qui n’hésitent pas à détruire ou abattre tout individu, institution ou pays refusant d’entrer dans leur marche forcée vers leur république universelle… La franc-maçonnerie française, et presque tous ses “frères” politiciens républicains, sont directement liés à cette secte mortelle… la forme est différente, la finalité du programme est identique. C’est vraiment la fraternité de la mort. »

Le 18 juillet 2011, sur la chaîne égyptienne Al-Faraeen, était diffusé un débat sur la franc-maçonnerie et le judaïsme qui illustre l’état de l’imprégnation antijuive et antimaçonnique des milieux de la culture dans ce grand pays arabo-musulman. Au cours du débat, le « savant égyptien » Omar Mahmoud Mutawa déclare ainsi : « [La franc-maçonnerie] est une organisation internationale qui œuvre pour restaurer la domination juive dans le monde entier, au moyen de complots à court et long termes. » Un autre « savant égyptien », Abir Abdel Salam Ibrahim, opine dans le même sens : « Son but ultime est de prendre le contrôle du monde pour le remettre aux mains des Juifs. » Mutawa ajoute : « Avec l’avènement de l’islam, [l’islam] est devenu le seul et unique ennemi de la franc-maçonnerie, parce que l’islam est le seul et unique ennemi des Juifs. Les Juifs contrôlent plus ou moins l’intégralité du monde chrétien occidental : son économie, son commerce, ses médias… Ils contrôlent toutes les principaux [secteurs d’] activités. » Le principal vecteur du mythe est encore le faux antijuif européen le plus exporté dans le monde : les Protocoles des Sages de Sion, régulièrement et massivement réédités dans le monde musulman, en particulier au Proche-Orient. Dans le débat télévisé du 18 juillet 2011, Ibrahim précise que les Protocoles constituent la « Constitution des francs-maçons », voire « le fondement de la franc-maçonnerie ». La leçon conspirationniste d’origine chrétienne a été bien apprise par ces « érudits » de l’islam. Mais elle a été retournée contre le monde occidental/chrétien, supposé « judaïsé » ou « enjuivé », certains disent « sionisés ».

Le mythe de la puissance « judéo-maçonnique » occulte, ou plus exactement son ombre, a orienté vers la « théorie du complot » l’imaginaire anti-mondialisation, devenu une composante majeure de la nouvelle culture populaire mondialisée. Depuis le début des années 1990, cette dernière fait l’objet d’une imprégnation conspirationniste, qui déborde largement le public spécialisé ou le cercle des addictés aux « théories du complot » explicites. Une vaste communauté virtuelle de croyants, hors des religions instituées, s’est formée autour de l’adhésion au mythe des « maîtres secrets du monde »,  baptisés « Illuminati » (avec un Weishaupt judaïsé pour l’occasion), dont on trouve d’innombrables variantes dans la nouvelle culture ésotéro-complotiste dont le principal vecteur est Internet. Telle est la nouvelle figure répulsive du monde moderne diabolisée par les nouveaux antimodernes : celle d’une « mondialisation » orchestrée par une oligarchie financière prédatrice, conspirant contre « les peuples » dans des réseaux invisibles. Le mythe du « complot judéo-maçonnique » s’est ainsi largement déchristianisé, en même temps qu’il s’est exporté dans des cultures non occidentales. Il a néanmoins conservé sa forte dimension apocalyptique et sa visée radicalement antimoderne. Satan et l’Antéchrist entament ainsi une nouvelle carrière, au seuil du XXIe siècle. Ils n’ont point cessé de mener le bal, mais ils en ont modifié les règles. De l’intransigeantisme catholique au fondamentalisme islamique, en passant par les visionnaires antisatanistes orthodoxes et protestants du grand complot, l’anti-judéo-maçonnisme aura constitué une critique aussi radicale que fantasmatique de la modernité.

 

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Source : Pierre-André Taguieff (dir.), Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013, pp. 345-375.

 

(Ce texte a été revu et corrigé par Pierre-André Taguieff début octobre 2021 pour la présente publication en ligne).