Finie la dénonciation, vive la conspiration !
Par Brice Couturier
« L’année du nouveau siècle et neuf mois/Feu approchera de la grande cité nouvelle/Instant grand flamme éparse sautera » … Incroyable ! Nostradamus avait prédit les attentats du 11 septembre. Autre chose : ce jour-là, les 4 000 juifs travaillant dans les Twin Towers étaient en congé… Bizarre, vous avez dit bizarre, comme c’est étrange. Ben Laden? Un agent de la CIA de longue date, recruté à l’époque où les Etats-Unis appuyaient les guérillas antisoviétiques en Afghanistan. Pas étonnant que les services secrets américains aient délibérément minimisé la menace terroriste avant le 11 septembre.

S’ils n’ont peut-être pas organisé eux-mêmes les attentats, ils les ont laissé commettre, afin d’imposer aux Etats-Unis un tournant sécuritaire fasciste. Bush est-il le grand maître ou l’otage de cette vaste conspiration qui vise, bien entendu, la domination mondiale? Difficile à dire pour le moment. Quant à la guerre en Irak, sa vraie finalité, c’est de créer, dans ce pays, une « réserve » où Israël pourra prochainement déporter les Palestiniens, afin d’annexer leurs Territoires… Car, à la tête de la CIA, du FBI, du Pentagone, etc., s’agitent des comploteurs qui prennent leurs ordres directement à Tel-Aviv. La preuve ? Lors d’une émission de la radio publique Kol Israël, alors qu’on avait oublié de couper les micros, Ariel Sharon a dit à Shimon Pères : « Ne t’inquiète pas des pressions américaines sur Israël. Nous, le peuple juif, contrôlons l’Amérique, et les Américains le savent. »

Le pire refait surface

Toutes ces « informations » ont un point commun: quoique rigoureusement fausses, elles se sont propagées à travers le monde comme une traînée de poudre. Pas seulement dans la rue dite « arabe » . Egalement dans ce cher et vieil Hexagone, réputé pourtant pour son scepticisme. Quand on ne comprend plus rien à un monde qui change trop vite, on cherche des coupables à ses maux et on se raccroche à des bobards. Ces bobards, Antoine Vitkine les démonte un par un dans un excellent livre, les Nouveaux Imposteurs (1), fruit d’un vrai travail d’investigation. A la manière dont avait travaillé Norman Cohn sur les pseudo-Protocoles des Sages de Sion (2), il remonte, chaque fois, jusqu’à la source qui leur a donné naissance. Or, la plupart ont la même origine : la Toile. Sur Internet, tous les fêlés, les paranoïaques, les adeptes du monde version « X-Files » peuvent se défouler. Et le pire refait surface.

La « prophétie de Nostradamus » ? On la doit à un étudiant canadien farceur, Neil Marshall. Les prédictions les plus sûres demeurant celles qui suivent les événements, il l’a mise en circulation le 12 septembre. Mais « Nostradamus » apparaîtra en quatrième position des mots les plus recherchés sur le site Yahoo.fr dès les jours suivants. La rameur était lancée, plus rien ne pouvait l’arrêter. Le faux scoop concernant l’absence des 4 000 juifs travaillant au Worl Trade Center a été inventé par le présentateur-vedette de la chaîne Al-Jazira, Fayçal al-Qassem.

Ils veulent foutre la Terre en l’air

Al-Jazira est regardée par 40 millions de téléspectateurs du monde arabe. Ils demeurent aujourd’hui encore majoritairement persuadés que le présentateur a dit la vérité et que les attentats du 11 septembre ont été commis par l’ennemi sioniste avec l’objectif de nuire à la cause arabe. Ne sont-ils pas également des millions à croire que la princesse Diana a été assassinée par les services anglais parce qu’elle était enceinte de Dodi al-Fayed et qu’elle songeait à se convertir à l’islam? L’intox sur la fausse conversation entre Sharon et Pères a été démentie à plusieurs reprises par Kollsraël. Mais elle va tellement dans le sens d’une opinion chauffée à blanc qu’elle a été reprise tant par des sites d’extrême gauche (Contre la guerre, comprendre et agir bulletin n° 96) que d’extrême droite (Faits et documents), sans oublier les islamistes (l’inévitable oulala.net).

La philosophe Hannah Arendt a montré combien, à l’âge du totalitarisme, les masses étaient friandes de théories fumeuses expliquant l’ensemble des accidents de l’histoire par un mystère central. « Elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui semble à la fois universel et cohérent. En éliminant les coïncidences, on invente un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. » (3) Nous n’en sommes pas sortis, semble-t-il. Le vieil antijudaïsme n’avait d’ailleurs pas attendu Dieudonné pour faire son come-back. Sur Internet comme dans les conversations de bistro, il est à la fête. Or, c’est là que les petits malins de l’ infotainment viennent faire leur marché aux sujets. Us savent dans quel sens caresser le poil d’un public au cerveau passablement essoré par la téléréalité. Ils savent aussi que la complexité ne paie pas. Ni l’exposé rigoureux des faits et arguments en présence. Par contre, l’évocation de quelque puissance maléfique, ourdissant dans l’ombre de noirs complots, la révélation de pseudo-secrets d’Etat, et c’est le jackpot. Il suffit, face à Thierry Meyssan (lire l’encadré ci-dessus), à Me Vergès, d’oublier d’un coup l’incrédulité démystificatrice – le style habituel, face à ses invités, de Thierry Ardisson -, et c’est le carton assuré.

Finie la dénonciation, vive la conspiration !
Vitkine montre bien le désarroi qui atteint les vrais journalistes face à de tels procédés : démentir, c’est donner du poids à la rumeur et confirmer le public dans l’idée d’un « complot » par lequel les élites – médiatiques comprises – voudraient tenir le peuple dans l’ignorance. Il est vrai, souligne Vitkine, que d’autres journalistes professionnels semblent justifier les discours les plus intolérables – pour peu qu’ils soient tenus par des leaders réputés tiers-mondistes. Ainsi, lorsqu’une journaliste de RFI est invitée, face à une déclaration proprement hitlérienne du dirigeant malais Mahathir, à mettre en cause les médias occidentaux qui auraient mal compris, déformé ou exagérément rapporté ses propos, ce qui doit être mis en cause, selon la vulgate politiquement correcte, ce n’est pas d’avoir proféré : « Aujourd’hui, les juifs gouvernent le monde par procuration et font en sorte que d’autres combattent et se fassent tuer pour eux » (Mahathir). Non, la seule bonne question à poser, c’est: « Qui est à l’origine de cette polémique, qui a sorti ces propos de leur contexte ? » (Juan Gomez, animateur sur RFT).

Et encore s’agit-il ici de véritables journalistes professionnels, informés et de bonne foi. Mais lorsqu’on descend au niveau des plus vulgaires amuseurs – « Les guignols » de Canal+, par exemple -, alors la théorie du complot prend des dimensions délirantes et grotesques. Animateurs et public communient dans le même nihilisme qui se croit supérieur. Il faut lire l’interview faite par Vitkine de Bruno Gaccio, le tireur de ficelles des Guignols, pour comprendre: selon Gaccio, la démocratie n’est qu’une illusion, un théâtre d’ombres.

Derrière les marionnettes des hommes politiques, il croit déceler « un complot international » , des « hommes en noir » qui veulent « foutre en l’air la planète » . L’ennui? Pour toute une génération, ce sont les Guignols – tam-tam de la culture Internet – qui disent la vérité, quand les JT endorment avec des discours convenus et des informations sélectionnées. De surcroît, les Guignols exhibent le label antilepéniste, antiraciste et antiaméricain, à l’abri duquel il est devenu possible de raconter n’importe quoi.

Monde occulte

Il y a, en ce moment, sur la Toile, des sites américains qui expliquent que le grand journaliste Hunter Thomson ne s’est pas suicidé. Non, il aurait été exécuté par la CIA, parce qu’il s’apprêtait à publier un livre démontrant que les Twin Towers avaient été détruites par des explosifs placés dans leurs fondations (prisonplanet.com). Sur Illuminati Conspiracy Archive, on découvre toute sorte d’informations relatives à la présence d’ovnis aux Etats-Unis et au rôle joué par le gouvernement pour en interdire la divulgation. Michael C. Ruppert, longuement interrogé par Christine Rosé pour son film Liberty Bound, affirme que c’est le vice-président américain Dick Cheyney qui a « organisé les attaques du 11 septembre, à partir d’un système de commandement opérationnel séparé » . Et si Cheyney était un monstre venu de l’espace ?

De Meyssan à Ruppert, tous ces boniments s’abreuvent à un même imaginaire de cloaque et témoignent de la profondeur de la crise traversée par la démocratie représentative. Car si celle-ci n’est qu’un rideau de fumée derrière lequel le monde occulte de la finance (« les juifs ») tirerait les vraies ficelles, elle ne saurait se targuer d’aucune supériorité sur les régimes despotiques. La liberté ne vaudrait donc pas qu’on la défende. Puisque tout se vaut, les combattants de le Seconde Guerre mondiale seraient morts pour rien. Au nom de quoi devrait-on s’opposer aux islamistes, qui luttent pour remplacer la « démoncratie », invention satanique de la modernité occidentale, par un califat régi par d’impitoyables « lois de Dieu » ?

(1) Les Nouveaux Imposteurs, éditions de La Martinière, 238 p., 12 € .
(2) Histoire d’un mythe ou la « Conspiration juive » et les Protocoles des Sages de Sion, de Norman Cohn, Folio.
(3) Les Origines du totalitarisme, vol. 3, p. 78. Lire un extrait du livre.

Source : Marianne, n° 414, semaine du 26 mars au 1er avril 2005.