L’un des plus grands sondages jamais réalisés sur l’adhésion des Européens et des Américains aux théories du complot confirme à nouveau la banalisation de ces croyances dans les opinions publiques. Et le rôle préoccupant des médias sociaux…

Les théories du complot sont devenues des « croyances dominantes plutôt que marginales » dans un certain nombre de pays occidentaux d’après une enquête d’opinion* réalisée par YouGov dans le cadre du projet de recherche CRASSH Conspiracy & Democracy l’été dernier, du 13 au 31 août 2018.

Les résultats, présentés la semaine dernière à Cambridge, suggèrent qu’un grand nombre de personnes dans les neuf pays sur lesquels l’étude a porté – États-Unis, Grande-Bretagne, Pologne, Italie, France, Allemagne, Portugal, Suède, Hongrie – pensent que leurs gouvernements leur « cachent la vérité » sur l’immigration. Les chercheurs ont notamment découvert que ceux des Britanniques qui ont voté pour le Brexit ainsi que les électeurs américains de Donald Trump sont beaucoup plus susceptibles de croire en cette thèse, ainsi qu’à un large éventail d’autres théories du complot, notamment que « l’immigration musulmane dans ce pays fait partie d’un plan plus vaste visant à rendre les musulmans majoritaires », que « le réchauffement climatique provoqué par l’homme est un canular » et que « la vérité sur les effets nocifs des vaccins est délibérément tenue cachée du public ».

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Selon Hugo Leal, chercheur à l’université de Cambridge, les théories du complot anti-immigration gagnent du terrain depuis que la crise des réfugiés a pris de l’ampleur en 2015. « La perception conspirationniste selon laquelle les gouvernements cachent délibérément la vérité sur les niveaux de migration semble être soutenue par une grande partie de la population européenne et des États-Unis », a-t-il déclaré.

En Hongrie, où le Premier ministre Viktor Orban est pourtant régulièrement accusé d’attiser le ressentiment contre les migrants, près de la moitié des personnes interrogées (48%) affirme que leur gouvernement cache la vérité sur l’immigration. L’Allemagne arrive en deuxième position (35%) suivie de la France (32%), la Grande-Bretagne (30%), la Suède (29%) et les États Unis (21%).

47% des Britanniques qui ont voté pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) estiment qu’il est vrai que leur gouvernement cache la vérité sur l’immigration, contre seulement 14% pour l’ensemble des autres électeurs. Le même sentiment est partagé par 44% des Américains ayant voté en 2016 pour Donald Trump contre 13% chez ceux qui ont voté pour sa rivale démocrate Hillary Clinton.

Les chercheurs ont également essayé de mesurer la popularité de la thèse du « Grand Remplacement », dans sa version conspirationniste, un indice important des votes en faveur du Brexit ou de Donald Trump selon Hugo Leal. Ainsi, il apparaît que quelque 41% des électeurs de Trump et 31% des votants en faveur du Brexit approuvent l’idée que « l’immigration musulmane dans ce pays fait partie d’un plan plus vaste visant rendre les musulmans majoritaires », contre respectivement 3% des électeurs de Clinton et 6% des votants britanniques en faveur du maintien de leur pays dans l’UE.

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Les chercheurs ont également examiné un certain nombre d’autres théories complotistes populaires. Les électeurs de Trump et du Brexit sont plus enclins que les autres à croire que le réchauffement climatique causé par l’homme est un canular, que les vaccins sont néfastes et qu’un groupe de personnes « contrôle les événements et dirige le monde en secret ». « Nous avons constaté l’existence d’une vision du monde conspirationniste commune liant ces deux populations de votants », explique Hugo Leal.

Le chercheur décrit les hauts niveaux de « rejet de la science » comme s’inscrivant dans une « tendance internationale alarmante ». Si la thèse selon laquelle le changement climatique est une imposture est plus populaire chez les sympathisants de droite, le scepticisme à l’égard des vaccins semble apparemment moins déterminé par « l’appartenance idéologique ».

L’opinion selon laquelle « la vérité sur les effets néfastes des vaccins est délibérément cachée au public » va de 10% en Grande-Bretagne à un quart de la population – environ 26% – en France.

La croyance en la théorie selon laquelle une cabale « contrôle les événements et dirige le monde en secret » varie de manière significative selon les pays (42% au Portugal contre 12% en Suède). Hugo Drochon, spécialiste en histoire des idées politiques à Cambridge et membre de l’équipe de recherche du projet Conspiracy & Democracy, estime que ces résultats ont « des implications en termes de politique publique, car des problèmes structurels sont également en jeu ici ». Selon lui, « les pays les plus inégalitaires, où la démocratie est de qualité médiocre, tendent à afficher un degré d’adhésion plus élevé dans cette croyance en un complot mondial, ce qui suggère que les croyances conspirationnistes peuvent également être abordées à un niveau plus “macro” ».

L’équipe de recherche a évalué les niveaux de « scepticisme lié au complot » en examinant ceux qui rejettent tous les énoncés conspirationnistes de l’étude. La Suède affichait les niveaux de scepticisme les plus sains en matière de théories du complot : dans ce pays, 48% des sondés les rejettent. La Grande-Bretagne affiche également un rejet relativement fort (40%) de tous les énoncés conspirationnistes présentés. La Hongrie avait le taux le plus bas, avec seulement 15% de personnes hermétiques aux théories du complot.

S’agissant du comportement électoral, le taux de scepticisme à l’égard du conspirationnisme n’est que de 16% chez les Américains ayant voté pour Donald Trump et de 29% chez les Britanniques ayant voté pour le Brexit.

Les universitaires échappent encore à la crise de confiance

L’enquête s’est également intéressée aux professions considérées comme dignes de confiance par le public. Résultat : près des trois quarts des personnes interrogées en Italie, au Portugal, en Pologne, en Hongrie et en Grande-Bretagne déclarent se méfier des ministres et des chefs d’entreprise. La méfiance à l’égard des journalistes, des syndicalistes, des hauts responsables de l’UE et des chefs religieux est également élevée dans tous les pays sondés.

Cela étant, la confiance dans les universitaires demeure encore relativement élevée, atteignant 57% aux États-Unis et 64% en Grande-Bretagne. « Nous espérons que ces résultats inciteront les universitaires à revendiquer un rôle plus actif dans la sphère publique, en particulier pour éclairer les différences entre les vérités vérifiables et les faussetés démontrables », a déclaré Hugo Leal.

Hormis les universitaires, seuls « la famille et les amis » échappent au climat général de méfiance, la confiance dans cet entourage immédiat atteignant des niveaux compris entre 77% et 90% dans tous les pays. Leal soutient que cela pourrait aider à expliquer la crédibilité accordée aux réseaux sociaux en ligne « gérés par des amis ».

Dans tous les pays étudiés, Facebook, YouTube et Twittter constituent les trois réseaux sociaux les plus consultés. Lorsque ces plateformes sont utilisées comme sources principales d’information, le scepticisme à l’égard du conspirationnisme tend à diminuer. De même, les chercheurs ont constaté que l’usage de YouTube en particulier comme source d’information était associé à une plus grande propension à adopter des points de vue conspirationnistes sur les vaccins ou le réchauffement climatique par exemple.

« Ces résultats fournissent des indices importants pour comprendre la popularité des partis populistes et nationalistes qui participent aux élections dans une grande partie du monde occidental », a conclu Hugo Leal.

 

* Méthodologie : sauf indication contraire, tous les chiffres proviennent de YouGov Plc. La taille totale des échantillons était la suivante : Italie = 1012 ; Portugal = 1003 ; Pologne = 1016 ; France = 1019 ; États-Unis = 1223 ; Suède = 1009 ; Allemagne = 2065 ; Hongrie = 1005 ; Grande-Bretagne = 2171. Les travaux sur le terrain ont été entrepris du 13 au 31 août 2018. L’enquête a été réalisée en ligne. Pour chaque échantillon de pays, les chiffres ont été pondérés et sont représentatifs de la population adulte de 18 ans et plus.

 

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