Quand surgissent historiquement les premières théories du complot ?
Il faut remonter à la Révolution française. Entre 1789 et 1792, plusieurs pamphlets sont publiés sur le thème du complot maçonnique ou illuministe derrière la Révolution française. On y trouve déjà le schéma qui structure toutes les visions du complot, de la simple peur du complot à la mythologie complotiste. Le schéma est le suivant : les événements cachent leur cause ; pour accéder aux causes, il faut savoir décrypter ; pour pénétrer les coulisses du théâtre historique, il faut bénéficier d’une initiation. Le postulat est que des êtres malfaisants, dans les ténèbres, ont élaboré un plan de destruction de la civilisation chrétienne et de l’ordre monarchique. La véritable histoire est une histoire secrète. L’histoire officielle ne peut qu’être mensongère. D’où la proximité du complotisme avec l’ésotérisme, lequel implique, dans les formes qu’il a prises au XIXème, une vision de l’histoire fondée sur l’accès à un sens caché.

Quel est le premier ordre secret accusé de tous les maux ?
Cet ordre politique secret est celui des Illuminati, des « éclairés ». La mythologisation s’opère sur une base empirique : les Illuminés de Bavière ont existé. Cette société secrète de type maçonnique a bien été fondée, le 1er mai 1776, par le juriste Adam Weishaupt (1748-1830), issu d’une vieille famille allemande chrétienne, et ancien élève des jésuites. Le fait qu’il n’est pas juif va beaucoup gêner les auteurs conspirationnistes de la deuxième moitié du XIXème siècle. Mais au moment où la légende se forme, le complot juif n’est pas à l’ordre du jour, les regards inquiets ne se braquent que sur le complot maçonnique ou illuministe.
La diabolisation de l’illuminisme en France, est due principalement à Augustin Barruel, qui, pour rédiger ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), s’est sérieusement informé à propos des Illuminés de Bavière, mais pour les reconstruire comme un mythe, en exagérant leur importance et en fantasmant leur puissance. Il est difficile d’estimer leur nombre, entre 200 et 2000, pour toute l’Europe. On n’a pas fait la Révolution avec quelques centaines d‘Illuminés bavarois. L’ordre des Illuminés est dissous par le gouvernement bavarois en mars 1785. Il n’a plus aucune importance après cette date. Mais la légende a été forgée par l’abbé Barruel et par John Robison, en Angleterre, en 1797-1798 : des conspirateurs, partisans d’une révolution mondiale, veulent détruire la civilisation chrétienne et monarchique.

Théories du complot : un bref survol historique
Quand l’élément juif s’insère-t-il dans la mythologie du complot ?
Avec Barruel encore, lorsqu’il devient, à partir de 1806, un faussaire, qui va d’ailleurs faire école. Il rédige une lettre qu’il prétend avoir reçue, de Florence, d’un certain capitaine Jean-Baptiste Simonini. L’information confidentielle que lui transmet Simonini est que toutes les sectes et sociétés secrètes du monde ont pour tête la « secte judaïque » – ainsi, les juifs formeraient une secte internationale dont la puissance reposerait sur l’or. Ce faux est d’abord diffusé de manière confidentielle. II est republié en 1878, puis largement diffusé en Europe (puis aux Etats-Unis), et utilisé comme preuve de ce que la maçonnerie serait secrètement dirigée par les juifs, à leur seul profit.
Ce premier faux antijuif est accompagné d’un second : le Discours du rabbin (diffusé en Europe à partir de 1872), extrait d’un roman paru en 1868, à Berlin, dont un chapitre met en scène un Grand Rabbin exposant devant les représentants des « douze tribus d’Israël », au cours d’une assemblée secrète (et bien sûr nocturne), le prétendu « programme juif de conquête du monde ». L’Eglise décide de lancer, à ce moment, sa grosse machine de propagande contre la maçonnerie dénoncée comme suppôt d’une conspiration internationale (encyclique de Léon XIII : Humanum genus, 1884), en y ajoutant ce que les stratèges du Vatican pensent être un ingrédient attractif, l’idée que la maçonnerie, dans ses origines et sa direction, est juive.
Lorsqu’en 1886 Edouard Drumont publie son best-seller, La France juive, il reprend la thèse selon laquelle la « judéo-maçonnerie » aurait organisé et mené à bien la Révolution française. Drumont identifie Weishaupt comme juif, et judaïse l’ordre des Illuminés qui, pourtant, ne comportait que peu de membres d’origine juive. Mais les propagandistes n’ont que faire de la vérité historique.

Théories du complot : un bref survol historique
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C’est d’ailleurs l’un des effets spécifiques de la théorie du complot aujourd’hui : elle n’est plus l’apanage de l’extrême droite, mais est devenue aussi le fait de l’extrême gauche. La mondialisation, avec l’usage fantasmatique qui en est fait, sert-elle de repoussoir commun ?
Ce qui me paraît significatif, c’est la mutation, depuis le début des années 1970, de cette configuration antimaçonnique, antijuive et anticapitaliste en une vision antimondialiste. Cette métamorphose marque le passage au grand complot. La croyance centrale n’a plus pour objet le complot capitaliste, ploutocratique ou maçonnique. Il s’est opéré une fusion de tous les complots en un mégacomplot : le complot mondialiste. Il y a bien toujours des complots réels et particuliers, mais ils sont saisis par la fabulation. De même, la mondialisation, qui est un fait, un ensemble de processus, est mythologisée. Mais elle est mythologisée en rose et en noir. Nous avons affaire à un dualisme manichéen. Le simplisme est au cœur du complotisme, qui annule ou méconnaît la complexité croissante du monde.
Il y a d’un côté ceux qui ne veulent voir la mondialisation qu’en rose, les simplistes d’esprit optimiste : c’est le camp du néoprogressisme libéral. Ils pensent qu’être aujourd’hui dans le camp du progrès, c’est applaudir la mondialisation sans états d’âme (« bouger », disent-ils). Et de l’autre – c’est la mythologie qui est en train de se créer -, il y a ceux pour qui la mondialisation est la cause de tous les malheurs du monde. Cette version cauchemardesque de la mondialisation traverse les lignes idéologiques, rendant obsolète le clivage droite-gauche.
La quasi-totalité de l’extrême gauche s’est reconstituée autour de la posture antimondialisation. Il y a encore une dizaine d’années, elle était partagée face à la mondialisation. Elle
a aujourd’hui basculé dans la diabolisation de la « globalisation chaotique ». Les euphémisations cachent mal la radicalité du refus, où se mêlent étrangement nihilisme (négation du réel) et moralisme solidariste néo-chrétien (reconversion du New Age). Se dire « altermondialiste » plutôt qu’« antimondialiste », c’est tenter de sauver magiquement le vieil internationalisme. Mais il n’y a là qu’artifices rhétoriques : l’altermondialisation, c’est l’antimondialisation, un point c’est tout.
Une partie de la gauche, qui ne peut plus se définir par rapport aux pays du socialisme réel, ou au marxisme, se définit par rapport au néogauchisme. Or le néogauchisme n’a rien d’autre à offrir que cette posture antimondialisation radicale à laquelle une gauche à l’identité problématique est très sensible, par opportunisme ou par appel du vide. D’où l’audience des sirènes antimondialistes.
Quant à l’extrême droite, elle reste elle-même, donc antimondialiste, et fière de l’être comme jamais – jubilant de voir une partie de l’opinion basculer dans ses idées reçues et ses fantasmes. La nouvelle démagogie transpolitique est à la fois conspirationniste et antimondialiste. Elle ne saurait être une politique.
Pour beaucoup de nos contemporains, l’entrée dans la civilisation du risque signifie une plongée dans l’âge de l’anxiété. Or l’imaginaire complotiste interdit tout espoir d’en sortir. Si la religion du progrès ne nourrit plus les âmes, si les promesses du communisme ne font plus chanter les masses, si l’on n’attend rien du libéralisme ou de la mondialisation heureuse, il ne reste plus que la vision du pire.