Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (2/4)
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Conspiracy Watch : Les « théories du complot » ont-elles une histoire ? De quand peut-on dater leur apparition ?

Pierre-André Taguieff : Elles n’ont pas une histoire autonome, car elles sont fortement dépendantes des contextes, mais leurs représentations et leurs schèmes majeurs ont bien une histoire, qui est celle de leur transmission et de leurs métamorphoses. Et l’affaire se complique, en ce que la plupart des complots réels s’accompagnent de récits complotistes visant à les légitimer. Attribuer à un ennemi qu’on veut éliminer tel ou tel complot imaginaire est une vieille arme symbolique utilisée par les États aussi bien que par les minorités subversives. C’est la dimension fonctionnelle de toute « théorie du complot ». C’est pourquoi les « théories du complot » n’ont pas une naissance historique bien identifiable : on peut soutenir qu’elles sont aussi vieilles que les complots réels.

Plus profondément, dans une perspective anthropologique, on peut faire l’hypothèse qu’elles se confondent avec les multiples et successives tentatives faites par les humains, face à l’incompréhensible, pour comprendre ce qui arrive et ce qui leur arrive, en recourant à des schèmes empruntés à la pensée magico-mythique. Mais elles ont pris des formes historiques qu’on peut distinguer, identifier et analyser spécifiquement : il en va ainsi, par exemple, du « complot jésuitique » ou du « complot maçonnique », dont on peut étudier la formation, la diffusion, la réception et les métamorphoses liées à divers contextes d’emploi. Ces constructions complotistes, aussi diverses soient-elles, marquent cependant une permanence de la pensée magique, qui prend l’allure d’une survivance ou d’une résurgence à l’époque moderne, si l’on accepte le modèle théorique de Max Weber sur le « désenchantement du monde », c’est-à-dire celui de l’élimination progressive de la magie, comme trait majeur de la modernité. Ces survivances peuvent aussi, dans certains cas, être analysées comme des résistances au processus de désenchantement. Dans les grands récits conspirationnistes constituant la nouvelle mythologie fabriquée par les Modernes, les modes de raisonnement propres à la pensée magique sont appliqués à l’Histoire plutôt au monde naturel. L’Histoire se remplit de puissances occultes, de démons, dont on trouve les traces dans les croyances à Satan ou à l’Antéchrist, perçus comme les véritables acteurs de la marche de l’Histoire. Mais, au XXe siècle, surtout après la révolution d’Octobre, ces figures théologico-religieuses se sont transformées en métaphores polémiques destinées à diaboliser certaines catégories d’ennemis, à commencer par les Juifs, les bolcheviks ou les « judéo-bolcheviks ».

Expliquons-nous. Toute interprétation de style conspirationniste se compose, tout d’abord, d’un dévoilement, qui implique l’attribution du phénomène considéré – naturel ou social – à des intentions cachées ou à des influences occultes qui lui donnent son sens, ensuite d’une accusation visant les membres du groupe dévoilés (« c’est leur faute »), enfin, d’une condamnation morale des « responsables » et/ou « coupables » ainsi désignés et démasqués, en tant que porteurs de mauvaises intentions, censés opérer dans les coulisses de la scène historique. Les récits de « révélation » ou de « dévoilement », loin d’être des produits de la modernité, apparaissent à certains égards comme des expressions d’un invariant anthropologique. Il faut rappeler à ce propos que les travaux de Vladimir Propp sur la structure des contes traditionnels montrent que ces récits fonctionnent sur le motif de la « découverte » et de la « révélation ». Le sociologue Emmanuel Taïeb a fort bien résumé la structure narrative mise en évidence : « À l’issue de la narration (…), il arrive fréquemment que le héros démasque un faux héros ou un agresseur, à la fois pour faire éclater la vérité, défaire l’action néfaste de l’ennemi, et signer son échec. »

S’il y a un apport spécifique de la culture moderne à la pensée conspirationniste, c’est celui de la dimension critique/démystificatrice, résultat de la vulgarisation du mode de pensée des « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud). Une révélation démystifiante, fondée sur la croyance fausse selon laquelle « tout événement mauvais est à imputer à la volonté mauvaise d’une puissance maléfique » (Karl Popper), imputation relevant d’une « cognition paranoïde » qui fonde une accusation, et une condamnation hypermorale, qui prend ordinairement la forme de l’indignation, visant les puissances secrètes identifiées : telles sont les deux composantes fondamentales de la pensée conspirationniste, telle qu’elle fonctionne dans le monde moderne.

C. W. : Quels critères retenez-vous pour identifier les contextes ou les moments les plus favorables à l’éclosion de « théories du complot » ?

P-A T. : Les périodes au cours desquelles se multiplient les récits conspirationnistes correspondent à des moments de crise qui ébranlent les fondements de la vie sociale, où les valeurs deviennent indistinctes et ne peuvent plus être hiérarchisées, où les oppositions entre valeurs négatives et positives se brouillent ou s’effacent, le bien se confondant avec le mal, et le vrai avec le faux.

D’une façon générale, on observe que les vagues conspirationnistes surgissent dans des contextes de crise globale ou de bouleversements profonds de l’ordre social, ébranlant le fondement des valeurs et des normes. Révolution française, révolution d’Octobre, crise de 1929, crise financière de 2007-2009 : autant d’événements destructeurs de certitudes et de repères, aussitôt suivis d’interprétations plus ou moins délirantes (bien que rationalisantes) fondées sur l’idée de complot, ces dernières permettant de redonner du sens à la marche de l’histoire.

Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (2/4)
Il faut distinguer, parmi les complots imaginaires dénoncés, ceux qui sont strictement liés à un contexte particulier, et ceux que j’appellerai les grands, les « mégacomplots ». D’où la distinction entre un complot local et le complot mondial. L’idée d’un grand complot subversif est apparue sous une forme élaborée à l’époque de la Révolution française. La vision conspirationniste de l’histoire
a pris forme dans la pensée contre-révolutionnaire ou réactionnaire entre 1789 et 1799. Le premier rôle a été joué par l’abbé Augustin de Barruel (1741-1820), qui, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1798), a exposé la thèse selon laquelle la Révolution française aurait été le résultat d’un complot maçonnique. Le principal acteur en aurait été les « Illuminés » de Bavière, ou « Illuminati », dirigés par Adam Weishaupt. Ledit complot maçonnique sera réinterprété ensuite, au cours du XIXe siècle, comme complot judéo-maçonnique dont l’objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. Le modèle répulsif de l’ennemi est emprunté à la littérature antimaçonnique fabriquée au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, où les « sociétés secrètes » font l’objet de fantasmes d’inspiration apocalyptique sur le grand complot. Mais au chimérique complot franc-maçon ou jacobin répond le non moins chimérique complot contre-révolutionnaire, royaliste ou aristocratique, qui lui-même se métamorphosera au XIXe siècle en un complot réactionnaire, des « forces de la réaction », de la bourgeoisie, ou des puissances financières.

L’époque présente se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu’elles provoquent ou stimulent du fait de leur circulation en temps réel. Nos contemporains se sentent coupés du passé, incertains face à l’avenir et méfiants ou désorientés à l’égard du présent. D’où un profond désarroi, qui dispose les individus à être crédules, tant ils cherchent à se rassurer. Notre époque est aussi celle où les peurs entretenues par des changements rapides, imprévus et incompris s’accompagnent de puissantes vagues de soupçons, qui poussent à interpréter les événements les plus inquiétants (et ils se bousculent !) comme autant d’indices de l’existence de forces invisibles qui « mènent le monde ». C’est parce que les idéologues conspirationnistes partagent avec leurs contemporains ces évidences propres au sens commun de l’époque qu’ils peuvent exercer sur eux une influence en leur offrant des récits attractifs. Ils jouent en ce sens le rôle de miroirs de l’époque.

Comme d’autres époques marquées par des crises touchant les valeurs fondamentales, notamment celles déclenchées par les bouleversements révolutionnaires (Révolution française, révolution d’Octobre, etc.), notre époque, où la guerre se confond avec la paix et où, dans les relations internationales et le monde économico-financier, le mensonge règne sans partage, est particulièrement favorable à la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, à leur diffusion rapide et à leur banalisation.

C. W. : Les « théories du complot » sont-elles une particularité culturelle du monde occidental ?

P-A T. : Il serait naïf de le croire. En Chine ou au Japon, par exemple, l’imaginaire du complot a été fortement imbriqué dans les visions politiques et militaires. À ce constat, il faut ajouter l’hypothèse diffusionniste. Car la grande nouveauté du XXe siècle aura été en la matière la diffusion planétaire de quelques thèmes majeurs de la mythologie conspirationniste occidentale, autour de l’antimaçonnisme et de l’antisémitisme. Son principal véhicule a été le célèbre faux connu sous le nom de Protocoles des Sages de Sion, fabriqués vers 1900-1901, et traduits dans un grand nombre de langues à partir de 1920. Le mythe du complot « judéo-maçonnique » mondial est devenu un thème majeur de la propagande politique, à travers ses deux formes principales : d’une part, la dénonciation du « complot judéo-capitaliste » (ou « ploutocratique »), et, d’autre part, celle du « complot judéo-bolchevique ». Le « complot judéo-maçonnique » s’est transformé à la fin du XXe siècle en « complot américano-sioniste ». Aujourd’hui, l’imaginaire politique du monde musulman, dans toutes ses composantes, en est saturé.

De 1964 à la veille du 11 septembre 2001, dans l’imaginaire politique occidental, le point de fixation de la pensée complotiste est resté l’assassinat du président Kennedy (22 novembre 1963), objet d’interprétations multiples et contradictoires, où dominaient les hypothèses liées à la menace communiste. Les attentats du 11 septembre 2001 ont changé la donne en installant un nouveau paradigme, lié à l’expansion de l’islamisme, qui alimente désormais la perception de la menace. En outre, dans ses différentes versions, l’islamisme radical n’a point cessé de justifier ses appels au jihad par des récits complotistes visant l’ennemi aux visages multiples, réductibles cependant à la figure composite du « judéo-croisé » ou de l’« américano-sioniste ». Mais la nouvelle idéologie conspirationniste comporte toujours une forte dimension antimondialiste, qui s’articule tant bien que mal avec l’anti-islamisme comme avec l’islamisme.

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