L’Histoire des 3 Adolf vient de ressortir aux éditions Delcourt-Tonkam. Il s’agit d’un thriller brillant, de près de 1200 pages, écrit et dessiné par le « Dieu des mangas », Osamu Tezuka. Le problème, c’est qu’une fable tenace est au cœur de son intrigue : les prétendues origines juives d’Hitler.

© Editions Delcourt – Tonkam / Tezuka Productions.

En 1983, le mangaka Osamu Tezuka entre de plain-pied dans un domaine qu’il n’avait pas encore exploré jusque-là : le Gekiga. Ce vocable, forgé par Yoshihiro Tatsumi en 1957, désigne au Japon une bande dessinée « dramatique » à thème politico-social, destinée aux adultes. Il le fait avec un sujet aussi curieux qu’inédit pour les Japonais : la Deuxième Guerre mondiale en Europe.

Parmi les « 3 Adolf » de son titre, il y a celui qu’on connaît : le moustachu cinglé qui a réussi à entraîner l’Allemagne dans une des plus grandes folies meurtrières de tous les temps ; il y a Adolf Kamil, le fils d’un boulanger juif de Kobé, là où résidaient la plupart des Juifs au Japon ; et Adolf Kaufman, le fils d’une Japonaise mariée à un diplomate nazi.

Un souvenir d’enfance

Pourquoi Tezuka s’intéresse-t-il à ce sujet ? Sans doute parce que la diffusion en 1978 du feuilleton Holocaust de Marvin Chomsky, gratifié de huit Emmy Awards et de deux Golden Globe Awards, a frappé l’opinion au-delà de toute attente, jusqu’au Japon. Mais surtout parce que cette histoire est liée, pour Tezuka, à un souvenir de jeunesse.

En 1940, alors que les nazis progressaient en Pologne et que les pays baltes avaient été annexés par les Soviétiques, des milliers de Juifs refluèrent vers la Lituanie. Le consul japonais Chiune Sugihara délivra, contre l’avis de sa hiérarchie, des visas qui sauvèrent près de 6000 Juifs. Ceux-ci, passés par Kobé, suscitèrent la curiosité du public japonais, dont le père d’Osamu Tezuka, animateur d’un club de photographie à Osaka, qui emmena son fils de 11 ans photographier les Juifs polonais et baltes arrivés à Kobé, en transit vers des cieux plus cléments. Tezuka s’en souviendra en dessinant cette première histoire pour adultes. L’Histoire des 3 Adolf, la seule bande dessinée à ma connaissance à évoquer le consul Chiune Sugihara et la seule à représenter la « Shoah par balles », comme l’a montré l’exposition au Mémorial de la Shoah « Shoah et bande dessinée » (2017) dont Joël Kotek et moi étions les commissaires.

Ce qui frappe dans cet album, c’est la qualité de la documentation. Tezuka fit plusieurs fois le voyage en Europe, profitant pour se documenter de ses déplacements dans les festivals de cinéma où ses œuvres étaient projetées. Ses intentions sont sans équivoque : c’est un humaniste avéré. Il suffit de lire ses chef-d’œuvres comme Ayako ou MW pour en être convaincu.

Osamu Tezuka (1928-1989)

Hitler, juif ?

Reste que pour être bien documentée, cette saga souffre d’un travers remarquable : tout le « plot » repose sur l’idée que le héros détient des documents prouvant les origines juives de Hitler, ce qui décrédibiliserait sa politique raciale et ce qui justifie que la Gestapo soit à ses trousses. Il n’y a pas malice du côté de Tezuka : la fable courait depuis longtemps et sa démonstration, notamment lorsqu’il fait de l’un de ses protagonistes, Adolf Kaufman, un enfant de sang mêlé entre un Européen et une Japonaise, cherche à prouver l’absurdité de la thèse de la supériorité d’une race sur une autre. La chose était assez peu documentée à l’époque, mais de nos jours, des études d’historiens sérieux, en particulier celles de l’historien britannique Ian Kershaw, ont complètement anéanti cette légende qui trouve sa source dans les origines sociales déjà brouillées d’Hitler : son père, enfant illégitime, prit le nom de son tuteur : Johann Nepomuk Hüttler qu’il transforma ensuite en Hitler. Une enquête minutieuse a cependant permis d’affirmer que les théories sur ses origines juives ne reposent sur aucun fondement. Les négationnistes de la première comme de la dernière heure trouvèrent là une bonne occasion de « brouiller les cartes ».

Une fable négationniste

Hans Frank (Bundesarchiv, 1939)

La thèse des origines juives d’Hitler a été inventée par Hans Frank, gouverneur nazi du Gouvernement général de Pologne et à ce titre directement responsable des ghettos et des camps d’extermination de Majdanek, Treblinka, Sobibor, Belzec, Auschwitz-Birkenau et Chelmno. Condamné à Nuremberg, il rédige, dans l’attente de son exécution (il sera pendu par les Alliés en 1946), des « mémoires » où il affirme avoir découvert qu’Hitler avait des origines juives. La fable persistera dans les années 1980 jusqu’à ce qu’une longue enquête de l’historien britannique Ian Kershaw en démontre l’inanité [1].

Pourquoi cette thèse persiste-elle ? D’abord en raison de la commodité de justifier que cette affaire de Shoah n’était en définitive qu’une « histoire de juifs ». Un écrivain comme Pierre Gripari expliqua, dans un syllogisme pénétré d’antisémitisme, qu’Hitler était non pas juif « par le sang » mais « par la pensée » puisque, selon lui, « le reproche que l’on puisse faire à Hitler, c’est d’avoir été lui-même “Juif”, dans le seul sens valable des mots, c’est-à-dire un Monsieur qui croyait faire partie d’une race élue et qui avait des droits sur les autres » [2]. Hitler étant lui-même juif, l’assassinat de ses propres coreligionnaires par ses soins ne serait en fait qu’une affaire interne qui exonérerait tout autre responsable de la « solution finale », voire du corps social allemand dans son entier.

Heureusement, l’édition française de L’Histoire des 3 Adolf contient une introduction critique signée par Koseï Ono et par moi-même qui signale le petit défaut de ce grand chef-d’œuvre.

 

Notes :

[1] Ian Kershaw, Hitler, Flammarion, 1998.

[2] Pierre Gripari, Défense de l’Occident, n°137, 23e année, mars-avril 1975.