Conspiration d’Etat ou simple enfumage ? Les partisans de Tariq Ramadan en sont quant à eux convaincus : l’islamologue, incarcéré depuis le début du mois de février après avoir été accusé de viols – l’un commis en 2012, l’autre en 2009, sur personne vulnérable –, fait face à « une machination sans nom ». Il serait même « le nouveau Dreyfus », du nom de ce capitaine d’artillerie condamné à tort pour espionnage en 1894 à la détention à perpétuité. Une analogie assumée par l’agence de presse du gouvernement turc, Anadolu Agency (AA). Dans un texte publié le 19 février dernier sur son site, on peut ainsi lire  :

« Les enseignements tirés de l’Histoire révèlent que cette conspiration complotée contre Tariq Ramadan avec des motivations explicitement anti-musulmanes, ne vise pas seulement la personnalité d’un seul musulman, mais toute la communauté musulmane de France et d’Europe. Et ceux qui ont choisi de ne pas condamner l’injustice évidente commise à l’encontre de Ramadan seront jugés par l’Histoire comme complices d’un crime beaucoup plus grand, commis contre toute une communauté musulmane européenne ».

L’article, signé Saliha Tuna, est la traduction d’un texte paru quelques jours plus tôt sur Insamer.com, le site du Centre de recherche humanitaire et social de l’IHH, une importante organisation islamiste turque, proche du parti de Recep Tayyip Erdogan. Il a été repris en français sur le site de la Radio-Télévision de Turquie (TRT) et partagé plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux.

L’analogie entre l’affaire Dreyfus et le cas individuel de Tariq Ramadan peut sembler hors de propos : Alfred Dreyfus fut condamné, non pour viols, mais pour haute trahison, dans un climat d’antisémitisme virulent et sur la base d’un dossier composé de faux documents fabriqués sur ordre de sa propre hiérarchie. Mais un tel rapprochement a une fonction : faire passer la mise en examen de Tariq Ramadan pour un complot ourdi par ses ennemis politiques, ce que les partisans de l’islamologue martèlent depuis le premier dépôt de plainte en octobre 2017 – non sans avoir parfois recours à une rhétorique explicitement antisémite.

Qu’on la trouve légitime ou obscène – aussi bien pour la mémoire d’Alfred Dreyfus que pour les victimes présumées du prédicateur , l’analogie s’appuyait, jusqu’à il y a quelques jours, sur la « perte », sous-entendue volontaire, d’une pièce du dossier produite par la défense : une réservation de billet d’avion qui aurait été de nature à prouver l’innocence de Tariq Ramadan. Or, cette pièce, présentée comme « une preuve cruciale montrant que Tariq Ramadan n’était même pas présent dans le prétendu lieu de crime à l’heure présumée », a non seulement été réintégrée au dossier, mais elle ne constitue en rien une « preuve » de l’inanité des accusations portées contre Ramadan. Le 23 février 2018, en effet, le Muslim Post a publié le planning relatif à la conférence qu’avait donné l’islamologue à Lyon le 9 octobre 2009. Un emploi du temps compatible avec les accusations portées par Christelle, l’une de ses deux accusatrices. Le site Buzzfeed a ensuite mis en ligne un extrait de la conférence donnée en Espagne par le prédicateur la veille, le 8 octobre 2009, corroborant les informations du Muslim Post.