L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques est la cible d’une campagne de désinformation au sujet de son enquête sur l’attaque chimique de Douma. Une campagne émanant de personnalités connues pour relayer les propagandes de Damas et de Moscou sur la Syrie.

Max Blumenthal interviewé sur RT (capture d’écran, 27/09/2019).

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a-t-elle falsifié son rapport sur l’attaque chimique de Douma, en Syrie ? Selon WikiLeaks, des éléments de l’enquête auraient été injustement rejetés du rapport final. L’organisation de Julian Assange a publié des documents internes divulgués par deux prétendus « lanceurs d’alerte ». Un sujet complexe sur lequel il est facile de semer la confusion.

Le 7 avril 2018, au moins une quarantaine de civils sont tués dans une attaque chimique présumée sur la ville de Douma, alors que l’Armée arabe syrienne tente de reprendre cette localité aux rebelles de Jaych al-Islam. Dans la nuit du 13 au 14, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France mènent des frappes de représailles contre le régime, sur la foi de leurs propres renseignements.

La Mission d’établissement des faits (MEF) de l’OIAC, chargée d’enquêter sur les cas d’attaques chimiques, n’arrive à Damas qu’après ces frappes, le 14 avril. Mais le régime et la Russie interdisent aux enquêteurs de se rendre immédiatement à Douma, prétextant des « problèmes de sécurité ». Les investigations ne commenceront finalement que le 17.

L’Organisation publiera un rapport provisoire en juillet 2018, puis son rapport final l’année suivante, en mars 2019, concluant qu’il existe « des motifs raisonnables pour penser qu’un agent chimique a été utilisé », et que « cet agent chimique était vraisemblablement du chlore moléculaire ». Des conclusions aussitôt rejetées par les gouvernements syrien et russe.

Ce que révèlent (vraiment) les « leaks »

L’OIAC avait établi que deux bouteilles de gaz retrouvées sur les deux sites ciblées par l’attaque avaient probablement été larguées par les airs. La force aérienne syrienne devenait alors, de facto, le suspect principal. Mais aucun responsable n’est formellement désigné par l’OIAC, qui n’en a alors plus le mandat. La propagande russe y répond avec différents récits alternatifs : il n’y aurait tout simplement eu aucune attaque chimique, ou celle-ci aurait été mise en scène par les rebelles.

En mai 2019, une expertise balistique produite par un certain Ian Henderson, prétendument membre de l’équipe de la MEF de l’OIAC, est publiée sur le site web du « Working Group on Syria, Propaganda and Media » (WGSPM). Selon cette expertise, absente du rapport final, les bouteilles n’auraient pas pu être larguées depuis les airs, mais placées manuellement. Le récit russe semble ainsi trouver une forme de validation. Le dossier sera également publié par WikiLeaks en octobre, suivi par des courriels et d’autres documents internes à l’organisation à partir de novembre. Un deuxième « lanceur d’alerte », surnommé « Alex », fait également son apparition.

La publication de ces documents montre de supposés désaccords internes sur des détails extrêmement techniques de l’enquête a priori difficiles à comprendre pour des non-scientifiques. Il suffit pourtant, comme l’a abondamment démontré Bellingcat, de lire attentivement ces documents et de les remettre dans leur ordre chronologique pour se rendre compte que tout est faux.

>>> Voir aussi, sur Bellingcat : Les fuites de l’enquête de l’OIAC sur Douma (janv.-fév. 2020)

Outre le fait que le document de Ian Henderson contient des biais scientifiques majeurs et semble avoir été réalisé sans autorisation, les autres points mentionnés par WikiLeaks ne concernaient en réalité que le rapport provisoire qui n’avait pas vocation à formuler des conclusions définitives, mais à constituer une sorte de rapport d’étape. De nombreux résultats d’analyses étaient en effet encore attendus. Or, chacun des points soulevés à ce moment-là a ensuite bien été pris en compte pour la publication de la version finale du rapport.

Enfin, le rôle réel des deux « lanceurs d’alerte » au sein de l’OIAC a été exagéré. Selon l’enquête interne de l’Organisation – et comme le prouvent également certains des courriels révélés par WikiLeaks – Ian Henderson ne faisait tout simplement pas partie de l’équipe chargée d’enquêter sur l’attaque de Douma. Il aurait réalisé son travail de son propre chef, en violant les consignes de sécurité, et sans avoir accès à toutes les données. Il sera finalement suspendu en mai 2019.

Courriel du chef de cabinet du directeur général de l’OIAC datant du 28 février 2019  se demandant comment le rapport de Ian Henderson a pu être réalisé « en dehors de l’autorité de la MEF » et « par quelqu’un qui ne faisait pas partie de la MEF ».

Toujours selon l’enquête interne, « Alex » a quitté l’OIAC en août 2018, et n’a donc pas participé aux enquêtes suivant la publication du rapport provisoire en juillet. WikiLeaks n’a d’ailleurs pour l’heure publié aucun document correspondant à la période entre la publication du rapport provisoire et celle du rapport final. L’organisation ne révèle donc rien des travaux qui ont été menés par l’OIAC pendant six mois. Ce que ces documents révèlent réellement, c’est que l’organisation de Julian Assange a, au mieux, mal interprété les données en sa possession.

Qui sont les relais d’Alex et Henderson ?

Pour Fernando Arias, Directeur général de l’OIAC, Henderson et Alex « ne sont pas des lanceurs d’alerte. Ce sont des individus qui ne pouvaient accepter que leurs opinions ne soient pas étayées par des preuves. Lorsque leurs points de vue n’ont pas pu gagner du terrain, ils ont pris les choses en main et ont manqué à leurs obligations envers l’Organisation ». Leurs motivations restent encore inconnues, mais celles de leurs relais sont assez claires.

Le WGSPM, qui a été le premier à publier le rapport d’Henderson, se présente comme un groupe d’universitaires britanniques prétendant lutter contre la propagande au sujet du conflit syrien. « Ils nient l’utilisation d’armes chimiques par le régime d’Assad et remettent en question l’utilisation d’un agent neurotoxique par la Russie contre les Skripal, en Grande-Bretagne », résume Brian Whitaker, ex-rédacteur en chef Moyen-Orient pour le Guardian. Le journaliste est désormais l’auteur d’un blog au sujet des armes chimiques en Syrie sur lequel il a également examiné les fuites de l’enquête de l’OIAC.

« Certains membres du WGSPM soutiennent également d’autres théories du complot », explique-t-il. Son fondateur, le professeur Piers Robinson, est par exemple un conspirationniste du 11-Septembre. En 2019, c’est la blogueuse conspirationniste pro-Assad Vanessa Beeley qui y a été recrutée.

Piers Robinson, fondateur du WGSPM, intervenant sur RT en mars 2018 au sujet de l’affaire Skripal.

La réputation de WikiLeaks, organisation accusée, entres autres, d’être liée à la Russie, n’est plus à faire. Mais la Courage Foundation, l’organisation qui a recueilli le témoignage d’Alex, est moins connue. « La première directrice de la fondation était l’ex-espionne britannique Annie Machon », rappelle Brian Whitaker. « Après avoir démissionné du MI5, elle est partie organiser une “campagne pour la vérité” sur le 11-Septembre et relaie aussi d’autres théories du complot. »

Toujours présente au sein du conseil de l’organisation, elle était apparue après le témoignage d’Alex sur la chaîne RT pour demander une « nouvelle enquête » sur l’incident de Douma. Le journaliste australien John Pilger, également membre de l’organisation, s’est aussi exprimé sur la chaîne russe en mai 2018 affirmant qu’il n’y avait « aucune preuve » d’une attaque chimique à Douma et qu’aucun agent neurotoxique n’avait été utilisé contre les Skripal à Salisbury, en mars 2018. On retrouve ses articles sur le site Les-Crises.fr d’Olivier Berruyer.

Le profil d’un des journalistes qui a collaboré avec WikiLeaks sur l’affaire de Douma, Peter Hitchens, est également parlant. L’éditorialiste du Daily Mail dépense en effet beaucoup d’énergie pour semer le doute au sujet des Casques blancs, insinuant, à l’unisson de Vanessa Beeley et du régime syrien, qu’ils seraient complices des groupes djihadistes.

Une campagne de désinformation bien calculée

« La stratégie médiatique est intéressante », note Brian Whitaker. « Le lanceur d’alerte a présenté son témoignage en octobre, un mois avant la conférence des États membres de l’OIAC, a un panel de sympathisants qui ont ensuite publié le rapport ». Lors de cette conférence en novembre 2019, la Russie a tenté d’empêcher les États membres de l’OIAC de valider le budget de l’organisation. Ce budget, qui a finalement été approuvé, doit permettre à la nouvelle Équipe d’identification et d’enquête (IIT) d’attribuer la responsabilité de l’attaque chimique de Douma. C’était autrefois la mission du JIM, mécanisme d’enquête de l’OIAC dont le renouvellement avait été bloqué par un veto russe en 2017, après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun.

« Les documents ont ensuite été publiés en plusieurs fois, ce qui a eu pour effet de prolonger la campagne sur les réseaux sociaux », continue l’ancien du Guardian. La data scientifique Emmi Bevensee a justement analysé environ 10 000 tweets mentionnant l’OIAC fin 2019 et en a réalisé une cartographie.

Tweets récents mentionnant “OIAC”. À gauche, les rapports tenant la Russie et Assad pour responsables des massacres à l’arme chimique. À droite, le nuage du récit alternatif visant à discréditer les conclusions de l’OIAC sur l’usage d’armes chimiques en Syrie. On y retrouve Max Blumenthal, Ben Norton, et Aaron Maté, du site « The Grayzone » (crédits : Emmi Bevensee).

Au centre de cette campagne : le blogueur américain Max Blumenthal. Fils de l’ancien conseiller de Bill Clinton Sydney Blumenthal, il fut autrefois un défenseur de la cause syrienne. En 2012, il avait même quitté le journal libanais Al-Akhbar, qu’il accusait d’être pro-Assad. Puis, tout a subitement changé en 2015, lors d’un voyage en Russie, à l’occasion du 10e anniversaire de la chaîne Russia Today (RT).

C’est à son retour qu’il fonde le projet « Grayzone » – aujourd’hui un site internet à part entière –, où l’on retrouve Ben Norton et Aaron Maté, eux aussi au cœur de la campagne contre l’OIAC sur les réseaux sociaux. Blumenthal commencera alors à s’en prendre aux Casques blancs, à tel point que Vanessa Beeley l’accusera d’avoir pillé son travail. En 2017, il viendra sur un plateau de RT, assurant qu’il était impossible que le régime syrien puisse être responsable de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun. Outre ses voyages complaisants sur le terrain, Max Blumenthal a également été récompensé pour son travail par un lobby pro-Assad et a été identifié comme ami par le compte officielle de la mission russe à l’ONU, sur Twitter.

Sa transformation de défenseur du peuple en soutien de dictateur ne s’applique pas qu’à la Syrie. Sur TheGrayzone.com, on trouve ainsi des articles pour nier l’internement des Ouïghours par le gouvernement chinois, d’autres pour défendre le président vénézuélien Nicolas Maduro, ou encore pour relayer la propagande du Kremlin sur la situation en Ukraine.

Pour Brian Whitaker, si cette campagne de désinformation « n’a pas réussi à saboter le travail de la nouvelle Équipe d’identification et d’enquête (IIT), elle a eu un vrai succès en tant qu’exercice de désinformation, au moins auprès de certains utilisateurs des réseaux sociaux. Au-delà de la question des armes chimiques, elle a également semé la méfiance vis-à-vis des médias mainstream. »

Les théoriciens du complot assurent que les États occidentaux et l’OIAC souhaiteraient faire tomber Assad. Les frappes de représailles aux attaques chimiques de Khan Cheikhoun puis de Douma n’ont pourtant pas mis en danger la survie du régime syrien. Appuyé par son allié russe, il continue d’ailleurs son offensive pour écraser le dernier territoire tenu par les rebelles à Idleb. 400 civils, dont des enfants, ont été tués depuis la mi-décembre et près d’un million ont été poussés sur les routes de l’exode. Le conflit a fait près d’un demi-million de morts depuis 2011, dont près de 225.000 civils.

 

Voir aussi :

Attaque chimique à Douma : le (gros) problème avec le reportage d’Uli Gack

Syrie : une attaque chimique « mise en scène » ? Pourquoi ça ne tient pas