Superman et Spirou ont respectivement 80 ans cette année. Ils sont l’un et l’autre célébrés avec le faste qui leur est dû. Mais sait-on que Le Journal de Spirou avait publié l’enfant de Krypton sans discontinuer entre 1939 et 1941 dans un récit aux accents progressistes qui finirent par tourner court avec l’arrivée de l’occupation allemande ?

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir cet hebdomadaire pour la jeunesse, créé en avril 1938, par Jean Dupuis, un éditeur qui passe l’Occupation à Londres quasiment par erreur tant ce grand catholique aux opinions maurrassiennes, qui avait acquis ses machines d’impression auprès d’entreprises allemandes, ne comprenait par que l’on ne puisse pas composer avec les occupants, publier des « comics » américains traduits par un rédacteur en chef, Jean-Georges Evrard alias Jean Doisy (1900-1955), aux idées « subversives », entendez par là : communistes. Ainsi, Paul, le propre fils de l’éditeur, resté au pays avec son frère Charles et son beau-frère René Matthews pour préserver l’entreprise, en vient même à devoir défendre Doisy, connu avant-guerre pour ses opinions progressistes, en affirmant qu’il est un bon chrétien, « resté croyant et même s’il faut l’en croire, pratiquant ». Jean Doisy n’en fut pas moins le rédacteur en chef émérite du journal, créant pour lui notamment le personnage de Valhardi. Si Dupuis avait su qu’en plus les auteurs de Superman étaient d’origine juive, lui dont les revues n’échappaient pas à l’antisémitisme ambiant, peut-être aurait-il été plus vigilant.

Un journal au goût américain

Le personnage de Spirou avait été créé en 1938 par le Français Robert Velter (alias Rob-Vel) qui avait été auparavant l’assistant à New York du grand dessinateur américain Martin Branner, l’auteur de Winnie Winkle. Ils s’étaient rencontrés sur un transatlantique sur lequel Velter servait comme « chef de rang » avec une multitude de grooms à son service, d’où le costume du « champion de la bonne humeur ». Quand il crée Spirou pour les éditions Dupuis, celles-ci veulent un personnage qui leur appartienne, comme on dit en termes modernes, une « marque-propriétaire », sur le modèle américain : on prête le personnage à des artistes, mais il reste la propriété de l’éditeur. Ce sera aussi le cas ultérieurement pour les personnages de Tif & Tondu ou de Valhardi.

On n’est donc pas étonné de voir Le Journal de Spirou publier des bandes dessinées américaines achetées à une agence de presse à l’occasion de son passage à 20 pages en 1939 : le classique de la SF Brick Bradford de William Ritt et Clarence Gray, le polar « hard boiled » Dick Tracy de Chester Gould, le western Cavalier rouge (Red Ryder) de Fred Harman, et d’autres encore. Red Ryder est si populaire qu’il apparaît souvent en couverture du journal.

Et puis, il y a ce Superman qui arrive dans Spirou le 2 mars 1939, créé par Siegel et Shuster l’année précédente dans Action Comics (juin 1938) et qui n’a pas encore connu son propre Comic Book (mai 1939) bien qu’il soit déjà distribué dans une centaine de quotidiens dans le monde. Il prend dans cette version belge le titre de « Marc Costa, Hercule moderne », ça nous change de Superman et Clark Kent !

Un super-héros humaniste

À lire ces histoires aujourd’hui, on est étonné par la dimension sociale qui y est véhiculée : la première aventure de Marc Costa consiste à innocenter une femme battue par son mari, injustement accusée de l’avoir tué. Dans le second épisode, il combat un sénateur au service d’industriels de l’armement qui veulent entraîner le pays dans une guerre étrangère. Dans le suivant, il arrête une guerre en Amérique du sud fomentée par des industriels capitalistes. Les auteurs font écho à la Commission Nye qui, entre 1934 et 1936, enquêta sur le rôle des « marchands de la mort » dans l’engagement des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale, prétexte à une ligne neutraliste jusqu’en décembre 1941.

Dans les épisodes suivants, le super-héros devient le porte-parole de la politique sociale du gouvernement américain en faveur des pauvres : on voit Superman prendre la défense de mineurs blessés au travail, d’enfants mis clandestinement au travail, combattre des financiers corrompus qui tentaient de manipuler la bourse au profit d’une puissance étrangère, promouvoir la sécurité routière, mettre hors d’état de nuire des établissements financiers qui imprimaient des faux billets de loterie (en forçant un malfrat à avouer que « la Compagnie du Crédit Général [le] paie pour dévaliser ses clients »), expliquer à des gamins de rue que ce n’était pas entièrement de leur faute s’ils étaient délinquants, que la société en était en partie responsable et qu’il entendait bien y remédier ! Mais ce combat pour la justice sociale affronte une administration apathique et corrompue. Superman devient alors une sorte de porte-parole des quartiers populaires ! Et tout cela paraît dans Spirou entre 1939 et 1940 !

Aujourd’hui que l’on connaît le rôle exact de Jean Doisy, le « chrétien pratiquant » rédacteur en chef du Journal de Spirou, en réalité un dirigeant clandestin du Parti Communiste Belge, future figure de la Résistance, qui fut à l’origine du premier rapport sur le sort des Juifs envoyés à Auschwitz (Rapport Martin, 1942), on ne peut que sourire à la lecture de ces bandes dessinées pas si naïves, mais qui firent long feu : du fait de l’invasion de la Belgique et de la France en mai 1940,  la coupure avec l’Agence France Presse de Paris qui fournissait les flans d’imprimerie, ajoutée à la pression de la censure allemande qui tentait de prendre le contrôle de l’entreprise, les aventures de Marc Costa, Hercule moderne s’arrêtèrent le 30 janvier 1941. On demanda au dessinateur Joseph Gillain alias Jijé, chrétien croyant et pratiquant patenté, d’achever les aventures du héros américain, qu’il exécuta en une page rapidement torchée pour offrir la place dans le numéro suivant à la biographie d’une autre figure sociale mais en soutane celle-là : Saint Jean Don Bosco. Le surhomme était remplacé par un saint.