Emma Gonzalez et David Hogg (CNN, février 2018)

Ils ont survécu à des fusillades meurtrières, s’engagent pour le respect de la mémoire de leurs proches assassinés ou appellent à une plus grande régulation en matière de contrôle des armes à feu : ils sont pris pour cibles par les complotistes.

Quand, le 23 janvier 2018, un adolescent âgé de 15 ans a tué deux étudiants de son lycée dans l’Etat de Kentucky, faisant également quatorze blessés, ce n’était que la quinzième fusillade de masse – selon le Gun Violence Archive, qui définit ce terme comme un incident comptabilisant au moins quatre victimes – de l’année 2018 aux Etats-Unis. Aujourd’hui, presque vingt ans après le massacre de Columbine, ce type de violence, qu’elle survienne dans une école, une église, un cinéma ou n’importe quel autre endroit, est devenu tristement banal. Mais ce dont on parle moins, c’est de la double peine subie par les victimes de ces fusillades et leurs familles, lorsque les conspirationnistes mettent en cause la réalité de ce qu’ils ont vécu.

Le mois dernier, deux semaines avant la tuerie qui a provoqué la mort de 17 personnes au lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland (Floride), la BBC consacrait un reportage à cette tendance croissante, sur les réseaux sociaux et d’autres forums de discussion, à spéculer sur de prétendus complots immédiatement après l’annonce d’une fusillade de masse. Ce qui s’est passé à Parkland n’a fait que la vérifier, une fois de plus.

L’un des pionniers de ce complotisme en temps réel n’est autre qu’Alex Jones. Le patron du site Infowars a défendu à plusieurs reprises la thèse selon laquelle le massacre de l’école Sandy Hook de Newtown (Connecticut) en 2012, au cours de laquelle vingt enfants ont perdu la vie, n’était rien d’autre qu’une mise en scène. Aujourd’hui, sur Facebook, Twitter, 4chan ou Reddit, des internautes suivent la logique de Jones, incriminant qui « l’Etat profond », qui des « opérations sous fausse bannière » derrière les tueries d’Orlando (juin 2016) ou de Las Vegas (octobre 2017). Avec des arguments parfois déconcertants : pour Alex Jones, le tireur de la fusillade de Las Vegas ne pouvait pas être un sympathisant de Donald Trump, comme cela était présenté dans les médias car… « il buvait du Pepsi ». Un « indice important » selon Jones

Ce complotisme n’est pas sans conséquence pour les survivants des fusillades et les familles des victimes. Car ceux qui croient que ces attentats ne sont que des mensonges du gouvernement finissent par s’en prendre à ces personnes qu’ils considèrent comme les complices d’obscurs desseins. C’est ce qui est arrivé à plusieurs protagonistes de la tuerie de Newtown comme Gene RosenRobbie Parker, père d’une fillette de 6 ans victime du carnage, ou Leonard Pozner, le plus jeune des enfants victimes.

Citons aussi, s’agissant de la fusillade de Las Vegas, les cas de Mike Cronk, pris pour cible par des centaines de vidéos conspirationnistes sur Youtube expliquant qu’il n’est rien d’autre qu’un « acteur de crise » ayant décroché un rôle dans la mise en scène de la fusillade de Las Vegas ; de Braden Matejka, accusé lui aussi d’avoir été un acteur et ayant reçu des messages tels que : « j’espère que tu seras fusillé pour de bon cette fois » ; ou encore de Crystal Huber, une survivante de la tuerie qui, ulcérée, a appelé sur Facebook à respecter davantage « ceux qui ont réellement vécu ces choses ».

David Hogg et Emma Gonzalez, des élèves à la pointe du mouvement anti-armes apparu après la fusillade de Parkland, ont eux aussi été accusés par Infowars d’avoir été « entraînés » par CNN, et choisis pour jouer les « acteurs de crise ». Le site The Gateway Pundit n’a pas hésité à dénoncer des élèves « utilisés comme outils politiques par l’extrême gauche pour faire avancer sa rhétorique anti-conservatrice et anti-armes ». Des accusations relayées sur Twitter y compris par Donald Trump Jr., le fils aîné du président.

Pour David Niewert, journaliste et auteur de Alt-America: The Rise of the Radical Right in the Age of Trump, la droite radicale américaine s’est enfermée dans une « bulle épistémologique » qu’elle a construite tout autour d’elle. Dans cet univers parallèle, les fusillades de masse n’ont pas plus de réalité que des pièces de théâtre, Barack Obama n’est pas né aux Etats-Unis et un vaste complot mondialiste cherche à réduire l’humanité en esclavage.

Niewert suit des cellules d’extrême droite depuis les années 1970. Selon lui, ces « bulles épistémologiques » ne sont pas nouvelles. Mais avec les nouveaux moyens de communications, une idéologie antidémocratique et conspirationniste a trouvé un climat idéal pour proliférer.

 

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