Quand des universitaires « critiques » cautionnent le complotisme.

A partir de la fin des années 2000, une rumeur enfle, notamment sur internet : l’origine de la dette publique de la France a été découverte. La loi « Giscard-Pompidou-Rothschild » de 1973 aurait interdit à l’Etat de se financer à taux d’intérêt nul auprès de la Banque de France, le livrant ainsi aux banques et aux marchés financiers. Ce sont donc les banquiers (Rothschild) qui auraient utilisé des hommes politiques à leur service pour « trahir » la France.

Ce discours a beaucoup de succès dans les milieux d’extrême droite (Alain Soral notamment). Marine Le Pen reprend le thème à son compte (1), tout comme Nicolas Dupont-Aignan (2). Malheureusement, un certain nombre de personnalités de gauche glissent sur le même terrain. C’est le cas de Jean-Luc Mélenchon ou encore de Pierre Khalfa s’exprimant au nom de la fondation Copernic (3). Le discours permet à la fois de désigner les coupables de la dette (les banquiers), de dénoncer les politiciens « corrompus » et d’apporter une solution simple au problème de la dette : emprunter gratuitement et sans limite auprès de la banque centrale en « retrouvant la souveraineté monétaire ».

Le 29 décembre 2011, Le Monde publie sur son site une tribune que je lui avais adressée (4). Bien que nous soyons en pleine « trêve des confiseurs », la tribune a un certain écho. Elle me vaut de nombreux messages d’insultes sur le net et des tentatives de réfutation. Je montre pourtant que la formule la plus attaquée de cette loi (le Trésor ne peut présenter directement à l’escompte ses propres effets) figure déjà dans un décret de 1936. De ce point de vue, la « loi de 1973 » ne change donc rien. J’indique par ailleurs que cette loi a été abrogée en 1994, alors que certains lancent sur internet des pétitions pour demander son abrogation.

Le 24 mars 2012, les Economistes Atterrés (dont j’ai signé le manifeste constitutif) organisent une journée d’étude sur la monnaie. Sur l’insistance des organisateurs, j’y présente une communication qui développe une argumentation théorique et historique à propos de cette rumeur relative à la loi de 1973. Alors que de nombreux et éminents spécialistes de la monnaie sont présents, mon argumentation n’est pas contestée (5).

Le 18 avril 2012, l’édition papier du Monde publie une tribune de Pierre-Cyrille Hautcoeur (économiste et historien de grande réputation) et de l’un de ses étudiants, Miklos Vari, qui dénonce la « légende urbaine » relative à la loi de 1973 (6).

Enfin en juillet 2014, le site La Vie des Idées publie une mise au point sur le sujet (7).

L’affaire semble donc entendue. Au point que certains de ceux qui avaient mis en avant la « loi de 1973 » dans des publications sur le net reconnaissent qu’ils se sont sans doute trompés. Frédéric Lordon écrit à ce propos : « certains parmi les plus acharnés à dénoncer la loi de 1973 commencent à s’apercevoir qu’ils ont poursuivi un fantôme de lièvre » (8).

Les banques créent de la monnaie !

Pourtant, en 2013, une revue académique (Revue internationale et stratégique) publie un article d’un économiste (Gilles Raveaud) dont le titre reprend la légende urbaine : « La loi de janvier 1973 sur la Banque de France : le début du capitalisme financiarisé » (9). L’auteur, enseignant à Paris VIII n’est pas n’importe qui : vice-président de l’Association Française d’Economie Politique (AFEP), il est blogueur et auteur d’articles pour Alternatives économiques. L’article s’ouvre sur une citation de Michel Rocard qui reprend à son compte la rumeur (10). En dépit des responsabilités politiques passées de Rocard, cette déclaration n’a aucune valeur probante. Pour étoffer son argumentation, Raveaud écrit : « Plusieurs commentateurs, comme André-Jacques Holbecq, insistent sur le rôle de cette loi dans l’alourdissement de la charge de la dette, l’État français devant verser des intérêts qui lui avaient été jusque-là évités par la soumission de la Banque aux instructions du Trésor » (pp. 174-175). A l’appui de cette phrase sans fondement historique (11), G. Raveaud cite…un billet de d’André-Jacques Holbecq publié dans le blog de Jean Gadrey sur le site d’Alternatives économiques le 28 novembre 2010. Or, A.J. Holbecq n’a aucune légitimité scientifique. Ancien pilote d’Air France, il a été très actifs dans le monde des ufologues (affirmant même avoir personnellement correspondu avec des extraterrestres). Il s’est ensuite consacré aux questions monétaires prétendant avoir fait une découverte extraordinaire qu’il faudrait (contre « le système ») révéler au peuple : les banques créent de la monnaie (12) ! Très actif sur internet, Holbecq a joué un rôle important dans la diffusion de la légende urbaine sur la loi de 1973.

Comment un universitaire, dans une publication scientifique, peut-il fonder la thèse figurant dans le titre de son article sur les déclarations radiophoniques d’un ancien ministre et sur les « analyses » de quelqu’un qui ne dispose manifestement d’aucune légitimité en matière d’analyse économique ou historique ? La chose est d’autant plus surprenante que notre auteur écrit par ailleurs, après avoir décrit l’endettement de la France : « La responsabilité de cette situation n’incombe toutefois pas à loi de 1973 » (p. 175). Dans ce cas pourquoi le titre adopté et pourquoi user de références fantaisistes ? D’autant que la thèse générale de l’article qui critique l’orientation de la politique économique dans la zone euro et qui pointe la remise en cause progressive à partir des années 1970 d’une économie mixte où le volontarisme public jouait un rôle important est parfaitement défendable. Cette analyse est d’ailleurs partagée par de nombreux économistes. Dans le domaine monétaire les transformations s’amorcent avec le Rapport Marjolin-Sadrin-Wormser de 1967 et se poursuivent notamment par la loi bancaire de 1984. Il s’agit d’un processus long et complexe qui passe par la création de nouveaux marchés et de nouveaux produits financiers. Pourquoi donc reprendre le fantasme de la loi de 1973 qui n’apporte rien à l’analyse ? S’agit-il de faire un « coup médiatique » ? Mais la revue choisie pour publier ne s’y prête pas vraiment. S’agit-il de caresser dans le sens du poil complotiste les « anticapitalistes souverainistes » ? C’est plus probable et déplorable.

En 2016, les éditions La Découverte publient un livre de Benjamin Lemoine sous le titre «L’ordre de la dette». Le livre est tiré d’une thèse de sociologie soutenue à l’Ecole des Mines (Centre de sociologie de l’innovation) en 2011 sous la direction de M. Callon et Y. Barthe. La thèse a obtenu en 2013 un prix de l’Association Française de Sciences Politiques. Le livre, préfacé par André Orléan (président de l’AFEP), a eu une couverture médiatique importante (Alternatives économiques, Libération, Le Point, Le Monde, etc.) et un écho significatif dans la complosphère. En particulier, Etienne Chouard, un activiste du net qui a joué un rôle important dans la construction et la diffusion de la rumeur se réjouit très longuement de la thèse et du livre de Lemoine où il voit une légitimation de son discours sur la « loi de 1973 ».

« Récit officiel »

Dans le livre, la question de la loi de 1973 est présentée en introduction de la première partie (pp. 33 à 44). D’entrée de jeu, on trouve la référence à A.J. Holbecq et à l’un de ses livres (13). On apprend que Holbecq a créé un « réseau d’expertise citoyenne sur les questions monétaires et financières » (p. 33). En note on apprend aussi que Holbecq « milite au sein d’associations variées dont ATTAC » (p. 33). Le lecteur n’apprend pas que Holbecq est adhérent du mouvement de N. Dupont-Aignan « Debout la République » (devenu depuis « Debout la France »). Il faut croire que la référence à ATTAC fait plus « citoyen ». A la page suivante, on nous précise que cette expertise citoyenne est assurée par des « internautes, bloggeurs et intellectuels gravitant en dehors des sphères académiques » (p. 34). On a bien l’impression qu’être en dehors des sphères académiques est en soi un fait positif. En note, sur la même page, Lemoine renvoie au film de Paul Grignon (14) « L’argent dette » sorti en 2006. Ce film d’animation a fait l’objet de nombreuses critiques notamment dans l’Obs et Rue 89 qui ont insisté sur ses aspects antisémites (15). Les responsables d’ATTAC ont mis en garde les responsables des comités locaux contre l’utilisation de ce film dans le cadre des réunions organisées par leur association. A la page suivante, après avoir indiqué que « la contre-expertise parait séduisante », Lemoine renvoie en note à un livre de Pierre-Yves Rougeyron consacré à la loi de 1973 (16). En fait d’expert « citoyen », Rougeyron est un militant d’extrême-droite qui a tenu plusieurs de ses réunions au Local, le bar ouvert à Paris par Serge Ayoub, un leader du mouvement identitaire. Après avoir salué le « succès de cette expertise sur la loi de 1973 » (p. 36), Lemoine lui oppose des « représentants académiques d’une histoire plus classique » (p. 37). On serait donc en présence d’une opposition entre l’expertise citoyenne qui est hors des sphères académiques et des représentants académiques qui « se prévalent (…) de la maîtrise de savoirs historiques et de la "véritable" connaissance des faits monétaires et financiers » (p. 37). Le mot « véritable » est mis en guillemets par Lemoine qui insinue clairement que ces représentants de l’académisme ont une prétention illégitime à la maîtrise des savoirs. D’ailleurs, l’auteur oppose « les profanes qui s’aventurent sur le terrain de l’histoire, en contestant le récit officiel qu’elle livre des causalités de la dette » (p. 39) aux « historiens professionnels » qui discréditent le discours critique en le qualifiant de « légende urbaine ». La référence à « l’académisme » s’accompagne de considérations épistémologiques : « La plaidoirie des historiens se moule dans la défense d’une conception positive de la science historique, neutre et factuelle et dont les résultats doivent instruire la discussion publique autour des questions économiques et financières » (p. 38). L’auteur, manifestement, n’aime pas beaucoup les connaissances positives et factuelles.

Il y aurait donc d’un côté une « expertise citoyenne » contestant la vérité officielle exposée par le système et d’autre part des représentants des savoirs académiques (17) qui, par corporatisme (ils veulent défendre leur pré carré) et par soumission aux intérêts des dominants, défendent le discours officiel. Cette position de Lemoine repose bien évidemment sur un relativisme radical (18). Il écrit à la fin de son introduction de la partie 1 du livre : « L’enjeu de la description développée dans ce livre consiste à prendre au sérieux, en les considérant "à parts égales", les forces qui se disputent l’écriture de l’histoire et la fabrique de la vérité sur les origines de la dette, pour saisir quelles causalités finissent, au terme de disputes, par s’imposer » (p. 44).

Il n’y a donc pas de vérité objective, seulement des « disputes » dont les vainqueurs sont les plus puissants (et non ceux qui disent le vrai). Le « sociologue » face à ces controverses traite les protagonistes « à parts égales » (c’est le fameux « principe de symétrie »), mais on sent bien à le lire qu’il préfère « l’expertise citoyenne » (même quand elle émane de complotistes d’extrême-droite) au discours académique de ceux qui prétendent détenir un savoir légitime.

Commentant l’affaire Sokal, Jacques Bouveresse écrivait : « On peut comprendre, bien entendu, que, dans une culture qui est dominée à ce point par les experts et les spécialistes, les journalistes se sentent naturellement préposés à la défense et illustration des droits du profane à parler, lui aussi de choses qu’il ne connait partiellement ou pas du tout. Mais cela n’autorise pas à considérer, comme ils le font de plus en plus, que le spécialiste, dont la faut principale semble être d’avoir généralement beaucoup plus de compétence que de célébrité, est toujours l’ennemi à combattre et cela prend des formes qui sont parfois ahurissantes (pour les gens qui savent un peu de quoi il retourne, même si le lecteur ordinaire n’a évidemment guère les moyens de s’en rendre compte) » (19).

Que des journalistes succombent à ce travers est une chose, que des universitaires (soumis en principe aux règles du champ scientifique) manifestent le même travers est beaucoup plus inquiétant.

Notes :
(1) Par exemple cette vidéo
(2) Dupont-Aignan (DLR) dénonce la loi 73 (Pompidou/Giscard Rothschild/Lazard)
(3) Pierre Khalfa, « Sortir du piège de la dette », Le Monde, 12 septembre 2011. Voir aussi l’article de Th. Coutrot et P. Khalfa « Comment sortir les Etats de l’emprise des marchés financiers ? » Libération, 3 novembre 2011.
(4) Beitone A. (2011), « La « loi Pompidou, Giscard, Rothschild » votée en 1973 empêcherait l’Etat de battre monnaie », Le Monde, 29 décembre 2011.
(5) Journée d’étude sur la création monétaire. Les contributions sont accessibles à partir de cette page. Ma contribution est accessible à cette adresse.
(6) Hautcoeur P.-C. et Vari M. (2012), « La loi de 1973 et la légende urbaine », Le Monde, 18 avril 2012.
(7) V. Duchaussoy, « L’Etat livré aux financiers ? La loi de 1973 sur la Banque de France », La Vie des idées, 1er juillet 2014.
(8) « Conspirationnisme : la paille et la poutre », Blog de Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, 24 août 2012.
(9) Gilles Raveaud, « La loi de janvier 1973 sur la Banque de France : le début du capitalisme financiarisé », Revue internationale et stratégique, 2013/3 (n° 91), p. 173-181.
(10) «En 1974, on a eu une loi stupéfiante […]. On a obligé l’État à aller se financer sur le marché financier privé à 4% ou 5%, et, du coup, notre dette est maintenant à 90% du produit national brut » (Michel Rocard, «Mediapolis », Europe 1, 22 décembre 2012). Rocard confond manifestement la loi de 1973 et la loi bancaire de 1984.
(11) Rappelons qu’avant 1973, le Trésor plaçait sur le marché des Bons du Trésor et que l’Etat a eu recours à des emprunts dont certains ont eu un coût exorbitant (notamment l’emprunt Pinay de 1952 indexé sur l’or et exonéré de droits de succession). Il est donc faux de prétendre que l’Etat assurait son financement en empruntant à un taux nul auprès de la Banque de France. Il existait il est vrai un « circuit du trésor » qui facilitait la gestion de la trésorerie de l’Etat. Ce circuit du Trésor, ainsi que sa disparition progressive, ont été décrits et analysés de longue date par les économistes et les historiens.
(12) La création de monnaie par les banques de second rang est enseignée à tous les élèves de la série B puis ES des lycées depuis 1967, et bien évidemment dans tous les cours sur la monnaie de l’enseignement post-bac.
(13) A.J. Holbecq et Ph. Derruder (2008), L’arnaque de la dette publique, une affaire qui marche. A qui profite le système, Editions Yves Michel.
(14) Avant de s’intéresser à la monnaie et à la dette, Grignon a fait campagne sur le fait que les traînées blanches laissées par les avions à réaction (chemtrails) résultent d’un programme gouvernemental ultra-secret.
(15) « « L’argent dette », vidéo-star du Net, a une sale petite odeur ».
(16) Selon Lemoine, Rougeyron propose une « alter-histoire » de la dette publique dans le livre Enquête sur la loi du 3 janvier 1973. Comment une élite de banquiers et de hauts fonctionnaires a endetté la France auprès des banques privées avec un texte obscur, Editions Le Jardin des livres, 2013.
(17) Assez curieusement, Lemoine ne cite que deux représentants des savoirs académiques : l’auteur de ces lignes et P.-C. Hautcoeur devenu depuis président de l’EHESS.
(18) Sur la critique de ce relativisme reposant sur une certaine « sociologie des sciences » voir P. Bourdieu (2001), Science de la science et réflexivité, Editions Raisons d’agir.
(19) J. Bouveresse (1999), Prodiges et vertiges de l’analogie, Editions Raisons d’agir, (pp. 71-72).

Voir aussi :
* Depuis la loi de 1973, fini la planche à billets ? (FranceTV Education, 13 octobre 2015)

DROIT DE REPONSE (MàJ 16/10/2016) :
Benjamin Lemoine nous a fait parvenir le droit de réponse qui suit :

Il est regrettable que Conspiracy Watch ait relayé ce billet de Monsieur Alain Beitone sans vérifier au préalable l’intégralité des sources qu’il cite. Il est dommage qu’A. Beitone, comme il l’écrit lui-même, se base sur ses « impressions » de lecture et ses « sensations » plutôt que sur le contenu du livre, afin de conclure à ma « préférence » ou mon « goût » pour certains acteurs du débat (évidemment les pires complotistes !) plutôt que d’autres. Cette accusation est grave et inacceptable, tout comme la confusion des discours et des postures à laquelle A.B veut m’acculer – et ce dans un contexte où, sans aucune éthique du débat, des économistes osent jouer sur le sens des mots en qualifiant des approches concurrentes de négationnisme scientifique !

Au-delà des « impressions », L’ordre de la dette contient un long paragraphe (p. 39-40) consacré à démonter la théorie de la loi de 1973. Si A. Beitone ne s’est pas donné la peine de retourner aux archives, j’y ai quant à moi trouvé des éléments neufs à ajouter au dossier de condamnation de la loi de 1973 (sur le mode de la science positive donc…). Ce passage s’ouvre ainsi : « si une loi réformant les statuts de la Banque de France a bien été votée en 1973, il faut bien reconnaître qu’on trouve difficilement une quelconque trace du grand renversement qu’y projettent rétrospectivement les défenseurs d’une histoire alternative de la dette » (p. 39). Analysant ensuite une note de Jean-Yves Haberer (chef de service des affaires financières et monétaires à la direction du Trésor au moment des faits) prouvant que l’amendement devenu célèbre ajoutait un verrou juridique sur une pratique – l’achat direct de bons du Trésor par la Banque de France – dont l’interdiction allait déjà de soi, je conclus ce paragraphe par la phrase suivante, dépourvue de toute ambiguïté : « la loi de 1973 n’a en aucun cas supprimé les prêts et avances de l’Institut d’émission au Trésor (ancien nom de la Banque de France), généralement gratuits mais toujours plafonnés – appelés aussi les « concours directs » (p. 40). Ce passage n’est pas retenu par A. Beitone tout simplement parce qu’il aurait ét
é, à lui seul, de nature à ce que mon livre ne figure pas dans cet exercice de surveillance des complotistes. À plusieurs reprises, je souligne l’aspect souverainiste, d’extrême droite, antisémite et nauséabond des nombreux usages de la thèse de la loi de 1973 (p. 38). Loin de la cautionner, je réaffirme au contraire l’absence de « qualité historique » et de pertinence de la thèse de la loi de 1973, en expliquant les ressorts de son succès social, politique et, dans une certaine mesure, médiatique : sa simplicité en a rendu l’accès aisé et facilité sa reprise par la parole politique – je cite un large spectre de l’extrême gauche à l’extrême droite – au détriment de son exactitude historique (1).

Après cette omission lourde de sens, A. Beitone juge de façon éclair ma posture scientifique, à l’aune de ma manière de présenter ce débat (environ dix pages sur l’ensemble de mon livre qui en fait trois-cents). Il jette sur moi l’anathème épistémologique (mobilisant l’affaire Sokal…). Cette interprétation (qui pourrait donner lieu à un dialogue acceptable) est faite de la pire des manières : c’est-à-dire après avoir assimilé mon récit à une caution des théories du complot et insinué qu’il pourrait faire le jeu du négationnisme historique d’extrême droite. Le court passage du livre que retient A. Beitone de façon tronquée consiste en une sociologie équilibrée de la controverse qui a eu lieu entre certains historiens académiques (par profession) et les porteurs d’une histoire « profane » (n’étant pas historiens de métier) sur cette fameuse loi.

Contrairement à A. Beitone, j’assume d’écrire une histoire (sur près de 60 ans…) empirique de la naissance de la dette moderne qui prouve l’erreur historique de 1973 mais, dans le même mouvement, ménage une place à la controverse sur les causalités de la dette (et notamment les explications financières et monétaires). Force est de constater que les thèses sur le financement du Trésor par la Banque de France (dont la focalisation sur la loi de 1973 n’est qu’un succédané) visent à déstabiliser la causalité dominante : l’explication strictement budgétaire de la dette par l’« État obèse » ou la « trop grande générosité » de l’État social. D’autres entreprises de réappropriation du débat verrouillé sur la dette ont pu (comme les Comités d’Audit Citoyens, coordonnées par des économistes) rappeler, plutôt que de se contenter d’accuser le volume de la dépense publique, le rôle décisif des baisses de la fiscalité (appliquée à certaines catégories de la population) ou encore l’impact des taux d’intérêt réels des années 1990 dans la dynamique de la dette. Loin d’une conception naïvement positiviste de la science historique ou sociologique, refusant de mobiliser des arguments « d’autorité » scientifique (le rang ou les responsabilités académiques de tel ou tel autre participant du débat…), ce livre présente une histoire réaliste de la dette qui assume d’être embarquée dans le débat public contemporain. Il s’agit alors d’expliquer comment des instruments de gouvernement (de la monnaie, du crédit et des finances publiques), des savoirs économiques et comptables, des discours et des pratiques ont façonné une réalité solidement établie – le financement de l’État par les marchés de capitaux et un diagnostic budgétaire et catastrophiste – dont la contestation s’avère aujourd’hui coûteuse.

(1) Ce que des critiques du livre ont relevé, cf. « Le livre commence par tordre le cou à l’idée répandue selon laquelle une loi de 1973 aurait supprimé toute possibilité de financement de l’Etat par la Banque de France », Christian Chavagneux, Alternatives Economiques, n° 356 – avril 2016. Et : http://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/le-duel-des-critiques-benjamin-lemoine-vs-robin-rivaton-1103-774139.html

DROIT DE REPONSE (MàJ 17/10/2016) :
Réagissant au droit de réponse de Benjamin Lemoine, Alain Beitone nous a adressé les lignes qui suivent :

1/ La partie de mon texte « Loi de 1973 : le retour » consacrée au livre de Benjamin Lemoine porte sur les pages 33 à 38. Je cite de nombreux extraits de ce passage du livre (avec indication de la page pour chaque citation). Les lecteurs peuvent vérifier ces citations et se forger un jugement. Au demeurant B. Lemoine n’en conteste aucune. Le cœur de la question, c’est que B. Lemoine considère que les propos de complotistes notoires relèvent de ce qu’il nomme « l’expertise citoyenne ». A partir de cette expertise, il relativise (c’est un euphémisme) les savoirs défendus par ceux qu’il désigne comme « les représentants académiques d’une histoire plus classique ».

2/ Lorsque j’ai publié mon texte contre la rumeur de 1973 sur le site du Monde, la complosphère s’est enflammée. La très longue et très agressive réponse d’Etienne Chouard a été reproduite sur de nombreux autres sites. On m’a accusé d’être « un pauvre type », « à la solde des banquiers ». Les complotistes ont compris que j’étais un adversaire. J’en suis très honoré ! Force est de constater que les mêmes complotistes ne tarissent pas d’éloges à propos de B. Lemoine. C’est le cas d’E. Chouard qui considère le livre L’ordre de la dette comme « majeur », « passionnant », « décisif ». Même propos élogieux de la part du site Egalité et réconciliation d’Alain Soral. A la place de B. Lemoine, je me poserais des questions. Au fait, a-t-il adressé des « droits de réponse » à ces sites avec lesquels il ne veut pas être confondu ?

DROIT DE REPONSE (MàJ 18/10/2016) :
Réponse de Benjamin Lemoine :

Monsieur Alain Beitone aurait pu considérer que si je lui ai adressé un droit de réponse, c’est parce que j’avais décidé de ne pas ignorer son article – contrairement en effet à ce qui peut se dire sur les différents blogs et supports internet qu’il cite quant à mon livre, ou ma thèse qui, soutenue en 2011 et sans attendre « l’article majeur » d’Alain Beitone dans Le Monde, expliquait l’inanité de la thèse de 1973 sur la base d’archives. Mais une telle éthique du débat n’est visiblement pas à sa portée, puisqu’il préfère considérer que mon absence de réponse à la parole débordante sur internet est un nouveau signe de ma complicité cachée – complicité que lui seul et sa conviction intime sont capables de révéler au public, sans pouvoir la prouver d’aucune manière. Entre la surveillance des complots et le complotisme au carré, il n’y a décidément qu’un pas.