Actuellement jugé à La Haye devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Radovan Karadzic a suggéré que les services secrets français étaient derrière le massacre de Srebrenica. D’où vient cette théorie du complot ?

La presse serbe s’interroge : « Les Français ont-ils donné de l’or pour le massacre de Srebrenica ? ». C’est ce qu’a clairement laissé entendre Radovan Karadzic le 28 février dernier devant les juges du TPIY. Inculpé de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, notamment pour sa responsabilité dans le massacre de 8000 musulmans de Bosnie après la chute de la zone de sécurité des Nations unies de Srebrenica (juillet 1995), l’ancien président de la Republika Srpska a décidé de procéder, lui-même, au contre-interrogatoire de Drazen Erdemovic.

Ce dernier, qui a déposé comme témoin dans le cadre du procès Karadzic, est un ancien soldat du 10ème Détachement de Sabotage de l’Armée des Serbes de Bosnie – dont Karadzic était, par ses fonctions, le commandant suprême. A ce titre, Erdemovic a pris part à l’exécution de 1000 à 1200 Bosniaques le 16 juillet 1995 dans la ferme militaire de Branjevo. Après avoir fait des aveux complets devant le TPIY, il été condamné à une peine de cinq ans d’emprisonnement – qu’il a fini de purger.

Face à Karadzic, Drazen Erdemovic rappelle qu’à l’époque où il portait l’uniforme de l’armée des Serbes de Bosnie, il a eu vent de rumeurs selon lesquelles le commandant de son unité aurait reçu plusieurs kilos d’or retrouvés à Srebrenica. Dans des déclarations antérieures, Erdemovic avait parlé de « 12 kilos d’or » précisément. C’est contre ces 12 kilos d’or que le commandant du 10ème Détachement de Sabotage aurait envoyé ses hommes à Branjevo pour éliminer des centaines de prisonniers musulmans.

Radovan Karadzic fait alors valoir ce qu’il appelle lui-même « [sa] version des faits » (1) : celle, ni plus ni moins, d’un false flag (une «opération sous faux pavillon») impliquant les services secrets français. Selon l’ancien président des Serbes de Bosnie, « cet or-là est arrivé de l’étranger ». En effet, puisque Karadzic juge impossible que ces hypothétiques 12 kilos d’or aient été trouvés parmi la population déshéritée de Srebrenica, la seule explication logique est qu’ils ont été acheminés par les services de renseignement français. Pourquoi français ? Parce que, toujours selon Karadzic, les services français étaient « en contact » avec l’unité à laquelle appartenait Erdemovic, dont certains vétérans auraient, après la guerre en Bosnie-Herzégovine, poursuivis une carrière de mercenaire au Zaïre.

L’ancien chef des Serbes de Bosnie n’a pas abordé la question du mobile. On peut toutefois deviner ce qu’il avait en tête : la France aurait commandité le massacre pour faire porter le chapeau aux Serbes et précipiter, contre eux, une intervention militaire qui soit justifiée aux yeux de l’opinion publique. Intervention qui a commencé dès le mois d’août 1995…

Le procès Karadzic et la théorie du complot sur Srebrenica

Du conspirationnisme au négationnisme

La théorie du complot de Radovan Karadzic n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été évoquée par Slobodan Milosevic lors de son procès. On la retrouve évidemment dans les cercles ultra-nationalistes serbes, avec ses relais en langue française comme Balkans-Infos et les Editions du Verjus (2). On la retrouve, aussi, sous la plume des membres du Srebrenica Research Group (Groupe de recherche sur Srebrenica) qui, dans des écrits de facture révisionniste, s’évertuent à minimiser drastiquement le nombre de victimes du massacre de Srebrenica, rejoignant les inconditionnels de la cause serbe dans leur contestation de l’impartialité du TPIY et développant, en creux, une véritable théorie du complot dans laquelle l’unité de la Yougoslavie et les Serbes auraient été sacrifiées sur l’autel des intérêts impérialistes occidentaux.

A l’appui de sa demande visant à interroger Erdemovic qu’il a formulé aux juges du TPIY en mars 2011, Karadzic a ainsi produit un article d’Edward S. Herman (3), le principal animateur du Srebrenica Research Group, recensant l’ouvrage d’un journaliste allemand (4) tout entier consacré à discréditer la véracité du témoignage de Drazen Erdemovic, le « témoin star » (« The Star Witness »). Celui-ci y est présenté comme un « charlatan, un escroc et un mercenaire » doublé d’un malade mental (5) dont les dépositions successives seraient entachées de contradictions insurmontables prouvant que « les procureurs et les juges du TPIY ont effectivement conspiré ».

Herman reprend même à son compte la rumeur des 12 kilos d’or : le TPIY aurait, dit-il, « réussi à enterrer le fait qu’Erdemovic a déclaré au cours d’un entretien que ses collègues avaient reçu une grosse somme d’or, peut-être 12 kilos, en rétribution de services rendus. Ce paiement, qui évoque des activités de mercenariat, et non un paiement par l’armée des Serbes de Bosnie, n’a jamais été explorée par les procureurs ou les juges dans aucun des procès auxquels Erdemovic a participé ». Or il est désormais clair, au regard du compte-rendu d’audience du 28 février 2012, qu’Erdemovic a cité ce paiement en or comme faisant partie des rumeurs qui circulaient à l’époque et non comme un fait établi dont il aurait été le témoin direct.

Le procès Karadzic et la théorie du complot sur Srebrenica

Dans un texte publié dans Le dossier caché du « génocide » de Srebrenica (Editions du Verjus, 2005) et repris sur les sites conspirationniste Mondialisation.ca et Le GrandSoir.info, Edward S. Herman allait, déjà, jusqu’à écrire que « les dépositions [d’Erdemovic] et d’autres [témoins] ont beaucoup souffert du procédé de marchandage préalable selon lequel les prévenus peuvent négocier une réduction de peine en échange de leur collaboration avec le tribunal », insinuant que le TPIY a mis dans la bouche d’Erdemovic ce qu’il voulait entendre. Herman – faut-il le préciser ? – conteste l’ampleur du massacre de Srebrenica, qui se limite, selon lui, à « quelques centaines d’exécutions ». Dans l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, The Srebrenica Massacre (2011), il va jusqu’à affirmer que « le bilan de 8000 tués, souvent avancé dans la communauté internationale, est une exagération insoutenable. Le vrai chiffre pourrait être plus proche de 800 » (sic).

En juillet 2010, la Commission internationale des personnes disparues (ICMP) avait identifié les ADN de 6.481 personnes à partir des restes humains trouvés dans les quelques 50 charniers de Srebrenica (6). La liste des personnes portées disparues après le siège de Srebrenica comporte un peu plus de 8.100 noms. Plus de la moitié d’entre elles ont été inhumées (7).

Notes :
(1) Voici l’échange tel qu’il a été officiellement retranscrit dans le compte-rendu de séance du 28 février 2012 disponible sur le site du TPIY :
R. Karadzic : Bien. Monsieur Erdemovic, je souhaite vous poser maintenant ma question suivante : Avez-vous vu votre unité trouver de l’or à Srebrenica ?
D. Erdemovic : Non.
R. Karadzic : Merci. Et vous [inaudible] que dans de telles conditions de pauvreté, Srebrenica ou quelqu’un à Srebrenica était en possession de 12 kilos d’or ?
D. Erdemovic : Je ne peux pas vous répondre que ce soit par oui ou par non. Je ne sais pas si quelque chose de ce genre a été trouvé. J’ai simplement entendu des récits de ce genre, Monsieur Karadzic.
R. Karadzic : Merci. Je vais maintenant vous donner ma version des faits. Monsieur Erdemovic, cet or-là est arrivé de l’étranger. C’est par le truchement d’un service de Renseignement que cela est arrivé pour que certaines choses soient accomplies. Qu’avez-vous entendu dire à ce sujet ou que savez-vous à ce sujet ? (…) Pour pouvoir exécuter des hommes en juillet 1995, avez-vous découvert ou avez-vous entendu parler du fait que les services de Renseignements étaient en contact avec votre détachement, et est-ce que vous savez d’où provenait cet or ?
D. Erdemovic : Non.
R. Karadzic : Vous n’avez jamais entendu parler de cela ?
D. Erdemovic : Je ne me souviens pas avec précision. Mais je n’ai jamais entendu quoi que ce soit qui ressemble d’une manière ou d’une autre à ce que vous racontez.
R. Karadzic : Mais avez-vous entendu dire que votre groupe était en contact avec les services de Renseignements français, et qui ont fait que vos collègues sont partis au Zaïre, et ces contacts ont été maintenus pendant longtemps ?
D. Erdemovic : Comme je vous l’ai déjà dit, pendant ma déposition aujourd’hui, les informations provenant du lieutenant-colonel ou du colonel qui était l’interlocuteur qui a permis à certains individus de mon unité d’aller au Zaïre, au moment où j’étais au quartier pénitentiaire, là où vous êtes aujourd’hui. Ces informations-là sont des informations que j’ai obtenues au niveau des journaux. Ce n’est pas quelque chose que j’ai recueilli en étant en contact des hommes de mon unité, je ne peux ni affirmer ni confirmer ce que vous dites et ce qui s’est passé. Je ne peux pas vous l’expliquer.
(2) Le directeur de Balkans-info, Louis Dalmas, collabore depuis 2009 au site Riposte laïque. En mai 2011, il signait un article intitulé : « Mladic n’est pas le « boucher des Balkans », c’est un patriote qui s’est battu contre l’invasion islamique ».
(3) Edward S. Herman,  » The Star Witness, by Germinal Civikov  » (Review), Z Magazine, January 2011, Volume 24: Number 1, pp. 44-47. Article repris sur Dissident Voice.org le 4 janvier 2011 sous le titre  » The Demolition of the Yugoslav Tribunal « .
(4) Srebrenica: Der Kronzeuge [Srebrenica : le témoin principal] (éd. Books, 2009), de Germinal Civikov. Publié en anglais sous le titre Srebrenica: The Star Witness (Belgrade, Srebrenica Historical Project, 2010), ce livre a été traduit par le très controversé John Laughland (Lire David Aaronovitch,  » PR man to Europe’s nastiest regimes « , The Guardian, 30 novembre 2004). L’éditeur de Civikov, Srebrenica Historical Project, est une ONG pro-serbe fondée par Stefan Karganovic, décrit par le Srebrenica Genocide Blog comme « l’un des négateurs de génocide les plus manipulateurs jamais vu » cherchant « à démontrer que le génocide de Srebrenica n’a pas eu lieu ».
(5) Le jugement portant condamnation de Drazen Erdemovic évoque la question de son équilibre émotionnel et psychique, écartant l’idée qu’il aurait livré son témoignage sans disposer de toute sa conscience. On peut lire : « La Chambre a tenu à s’assurer dès la comparution initiale que le plaidoyer était fait volontairement et en pleine conscience de la nature de l’accusation et de ses conséquences. En outre, elle a demandé aux experts désignés si “l’examen du sujet (révélait) chez lui un trouble psychique ou neuro-psychique ou une perturbation émotionnelle qui affectent son discernement et/ou sa capacité volitive?” Bien que les experts – dans leur premier r
apport discuté par la Défense – aient constaté chez Drazen Erdemovic les conséquences d’un stress post-traumatique, ils ont néanmoins affirmé dans leur second rapport que “sa conscience (était) claire ” et qu’“il ne (présentait) aucune perturbation dans sa compréhension” »
.
(6) En juin 2011, l’ICMP a actualisé ce chiffre qui s’élève, depuis lors, à 6.595. Sur ce point, lire George Monbiot,  » Naming the Genocide Deniers « , The Guardian, 14 juin 2011.
(7) On se reportera avec profit au reportage de Morad Aït-Habbouche diffusé dans l’émission Envoyé Spécial, « Srebrenica : un Français sur les traces d’un massacre », toujours visionnable sur le site de France 2.

Voir aussi :
* Attentat du 6 avril 1994 : la théorie du  »complot tutsi » annihilée