Le paranoïaque et sa méthode
AVERTISSEMENT : Le texte qui suit est extrait de Richard Hofstadter, Le style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, © François Bourin Editeur, Paris, septembre 2012 (préface de Philippe Raynaud ; traduit de l’anglais par Julien Charnay). Il est protégé par le droit d’auteur. Merci à François Bourin Editeur d’avoir autorisé Conspiracy Watch à le reproduire.

« La méthode ordinairement employée dans les travaux paranoïaques à prétention intellectuelle consiste à partir de suppositions crédibles et d’une accumulation méticuleuse de faits ou, à tout le moins, de ce qui en possède l’apparence ; les faits en question sont ensuite ordonnancés de manière à établir une «preuve» accablante de la conspiration qu’il s’agit de mettre au jour. Ces travaux sont tout sauf incohérents – à vrai dire, la mentalité paranoïaque présente beaucoup plus de cohérence que le monde réel puisqu’elle ne laisse aucune place aux erreurs, aux échecs ou aux ambiguïtés. Ces travaux sont, sinon totalement rationnels, du moins fortement rationalisants ; il s’agit d’affronter un ennemi disposant d’une rationalité sans faille, qui n’a d’égale que son entière soumission au mal. Ces travaux visent à égaler la compétence absolue qu’on impute à l’ennemi en cherchant une explication à tout et en appréhendant toute la réalité à partir d’une théorie englobante et cohérente. Ils sont tout sauf étrangers à la méthode «académique». (…)

Ce qui caractérise le style paranoïaque n’est donc pas l’absence de faits vérifiables (même s’il arrive parfois que le paranoïaque, dans sa folle passion pour les faits, les fabrique lui-même), mais plutôt ce curieux saut dans l’imaginaire qui se produit toujours au moment décisif de la description des événements. Le libelle de John Robison sur les Illuminés suivait un modèle qui a ensuite été repris pendant un siècle et demi. Page après page, Robison procède à un exposé patient des données qu’il a pu accumuler sur l’histoire des Illuminés. Puis, la Révolution française est soudain présentée comme ayant déjà eu lieu, provoquée par les Illuminés. Le problème ne tient pas ici à l’absence de véritables données au sujet de l’organisation, mais à l’absence de tout jugement sensé sur les causes profondes d’une révolution. Si le style paranoïaque apparaît plausible aux yeux de certains, cela tient à ce qu’il se présente faussement comme guidé par le plus grand soin, la plus grande minutie, la plus grande apparence de cohérence dans l’exposé des détails ; à la laborieuse accumulation d’éléments considérés comme autant de preuves éclatantes validant les conclusions les plus invraisemblables ; à la soigneuse préparation du grand saut consistant à passer de l’indéniable à l’incroyable. Ce laborieux travail a ceci d’étonnant qu’en dépit de toute la passion investie dans l’établissement des preuves factuelles, l’adepte du discours paranoïaque ne s’inscrit pas dans un mode de communication réciproque et efficace avec le monde extérieur à son groupe (et encore moins avec ceux qui doutent de ses vues), mode qui pourtant domine la plupart des échanges intellectuels. Il a réellement peu d’espoir que les preuves dont il dispose puissent convaincre un monde qui lui est hostile. Tous ses efforts visant à accumuler des preuves renvoient plutôt à un comportement défensif qui a pour effet d’éteindre ses mécanismes récepteurs et de le placer à l’abri de toutes les considérations gênantes qui ne viendraient pas conforter ses idées. Le représentant du style paranoïaque dispose de toutes les preuves dont il a besoin ; il n’est pas un récepteur, mais un émetteur. »

Voir aussi :
* Pourquoi il est urgent de lire «Le Style paranoïaque» de Richard Hofstadter