Le discours conspirationniste stalinien : l'exemple de la Pravda en 1930
L’extrait qui suit est la conclusion d’une contribution reprenant les idées développées dans la deuxième partie d’un mémoire de DEA soutenu en 2001 par Vanessa Voisin à l’Université Paris IV, sous la direction de M. le Professeur Francis Conte : « Le mythe du complot en U.R.S.S. Pouvoir, peur et société : 1928-1933 ».

Articulant le mythe du complot intérieur et extérieur avec celui de la révolution prolétarienne capable de venir enfin à bout du « libéralisme pourri » de la NEP, le discours développé lors du Grand Tournant apparaît exemplaire du mode de représentation communiste. Il révèle non seulement un déni de la réalité objective, mais aussi une détermination inébranlable à lui substituer une réalité factice – une « représentation », dont il devient bientôt périlleux de douter, et qui explique le caractère médiatique de ces répressions. En d’autres termes, les représentations de l’Union soviétique imposées par le pouvoir à la population relèvent de deux processus successifs d’éloignement du vrai : la distorsion de la réalité (laquelle peut parfois être « sincère », s’expliquer par une erreur d’analyse), puis le mensonge délibéré.)

Relevant d’une mentalité spécifique reçue par les communistes en héritage de leur passé clandestin, mais aussi de la culture populaire russe, l’omniprésence du mythe du complot dès 1928 s’explique également par un contexte historique d’isolement international de l’U.R.S.S., de sentiment d’encerclement dictant à son tour la nécessité d’une rapide modernisation du pays. Plus largement, comme l’ont montré tant les chercheurs réfléchissant au phénomène des procès politiques (Annie Kriegel) que les historiens du social (Sheila Fitzpatrick), la « Révolution culturelle » du Grand Tournant inaugura une vaste entreprise d’ « ingénierie sociale ». Condamner les compromis de la NEP et les propositions des « droitiers », c’était accorder un blanc seing à la jeune génération radicale impatiente de faire sa révolution, et au-delà lui faire place dans la société… aux dépens des « vieux » spécialistes, « vieux » bolcheviks, « vieux » intellectuels.

L’image de la société russe construite par ce discours fut celle d’une société manichéenne, partagée en deux camps irréconciliables, où tout compromis était vécu comme une « déviation » droitière, et dont toute opposition à la Ligne générale relevait de la trahison d’Etat. Le discours conspirationniste contribua donc à créer un état de siège en temps de paix, à justifier le contrôle par l’Etat de la moindre parcelle de vie privée et à atomiser la société soviétique (impératif de secret et de dénonciation). Il constitue ainsi l’un des piliers essentiels du totalitarisme. Il contribua par ailleurs à la perversion globale des relations de pouvoir entre le Centre et les organes locaux, dont on peut suivre la continuité jusqu’à la fin de l’expérience soviétique (songeons par exemple aux conséquences tragiques des réformes agricoles de l’époque, reposant également sur un mensonge délibéré des dirigeants du Parti au Centre, rendu inévitable par les décisions de ce dernier).