Il y a cinquante ans aujourd’hui, le 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné. Ironie de l’histoire, la réécriture conspirationniste de l’événement conduira des proches du pasteur, icône de la lutte pour les droits civiques, à donner crédit aux affabulations de son assassin, un raciste partisan de la ségrégation…

Un rêve est mort à Memphis, Tennessee, en une soirée du printemps 1968. Pasteur flamboyant, icône de la lutte des Noirs américains pour l’égalité des droits, Prix Nobel de la Paix, prophète pragmatique, révolutionnaire non-violent, adversaire de toute forme de racisme, n’ayant pas hésité à critiquer les dérives antisémites de certains nationalistes noirs, Martin Luther King s’était rendu sur place pour soutenir une grève des éboueurs noirs de la ville. Mais le 4 avril 1968, vers 18 heures, il est abattu d’une balle – une seule – alors qu’il se trouve sur le balcon du Lorraine Motel, où il avait élu domicile. Sa disparition enflamme les Etats-Unis, nation en quête de repères alors que son armée s’enlise au Vietnam et que les tensions sociales et raciales s’exacerbent.

Durant 65 jours, son assassin reste introuvable. On sait seulement qu’il s’agissait d’un tireur embusqué, ayant ouvert le feu depuis la chambre d’une modeste pension de famille sise à proximité du Lorraine Motel. L’homme s’est enfui en abandonnant derrière lui son fusil et des jumelles, filant à toute allure à bord d’une Mustang blanche. Le FBI ne tarde pas à l’identifier toutefois, en la personne de James Earl Ray, jeune désaxé ségrégationniste. Et le 8 juin sonne la fin de la course : Ray est arrêté à l’aéroport d’Heathrow, en Grande-Bretagne. Alors que le fantôme de King est transfiguré en martyr, les circonstances de son assassinat suscitent d’emblée une floraison de théories du complot, lesquelles perdureront jusqu’à nos jours.

Un assassin isolé…

Parlant d’assassins politiques tels que Ravaillac ou Lee Harvey Oswald, Alain Decaux écrivait : « Tous ces hommes sont des instables, des inadaptés, ils essaient de leur mieux de donner à leur acte un motif politique, mais ils n’ont en vérité qu’un seul but : se “valoriser” à leurs propres yeux. » Le constat, à l’évidence, vaut pour James Earl Ray. Né le 10 mars 1928 dans une famille pauvre, rongée par l’alcool et le crime, l’homme a, comme Oswald, tenté de trouver sa raison de vivre dans l’armée, avant de sombrer dans la délinquance, et de connaître la prison. Personnalité violente et raciste, menteur pathologique, manipulateur confirmé et adepte de prostituées, Ray ne s’est jamais expliqué sur les motifs qui l’ont poussé à assassiner Martin Luther King : rêverie apocalyptique ? Appât du gain, dans la mesure où des groupes d’extrême droite avaient effectivement mis à prix la tête du pasteur noir ? On ne sait, et pour cause : l’individu s’est acharné à promouvoir des théories du complot, parfois contradictoires, pour tenter de se disculper en tout ou partie. Sans être le père des légendes paranoïaques qui courent sur son geste meurtrier, James Earl Ray les a sans cesse nourries, infusées, relancées, perpétuées, jusqu’à intoxiquer la famille King elle-même – un comble, quand on connaît la haine viscérale qu’il vouait aux Noirs en général, et à King en particulier.

Mais n’anticipons pas. Car lors de son procès, qui se tient le 10 mars 1969 à Memphis, Ray plaide coupable sur les conseils de son avocat, Percy Foreman, lequel juge vain de contester l’impressionnant dossier à charge. De fait, les investigations ont établi que Ray, usant de pseudonymes différents, a acheté l’arme du crime, sur lesquelles ont été retrouvées ses empreintes, et loué une chambre lui donnant vue sur le balcon où se trouvait King lors de son assassinat ; en fuyant les lieux, il a abandonné à proximité une couverture contenant ce fusil, des jumelles, ainsi qu’un sac où ont été retrouvés des vêtements lui appartenant ; il était effectivement propriétaire de la désormais célèbre Mustang blanche, dans laquelle ont été identifiés des fragments de ses cheveux. Et ainsi de suite. Mais Ray, au cours de l’audience, suggère d’un air entendu qu’il n’était pas seul dans le coup… N’importe : en plaidant coupable, il met un terme au procès, sauve sa tête, et écope d’une peine de 99 ans de prison.

Cette pirouette judiciaire déçoit beaucoup l’opinion publique, à commencer par la famille King. Il est vrai que, dans l’entourage du pasteur défunt, beaucoup soupçonnent alors le FBI et son tout-puissant Directeur, J. Edgar Hoover, d’avoir commandité l’assassinat. Hoover, de fait, détestait Martin Luther King. Il avait déclenché une campagne de déstabilisation contre le mouvement des droits civiques, qu’il accusait de saper les valeurs les plus sacrées de l’Amérique blanche. Infiltrations, écoutes, chantages, provocations et propagande digne de l’agit-prop’ stalinienne, rien n’avait été trop beau pour la direction du FBI – mais ces tentatives de meurtre politique sauraient-elles prouver un assassinat physique ?

… ou un complot maximal ?

Toujours est-il que les rumeurs de répandent comme une traînée de poudre. Le contexte n’y est pas étranger : la Guerre du Vietnam est impopulaire, une partie des leaders noirs se radicalisent, la gauche contestataire fait entendre sa voix, tandis que le gouvernement est pris à la gorge par une série de scandales retentissants, du Watergate aux enquêtes du Congrès sur les dérives de l’appareil américain du renseignement. Joue également un « effet miroir » causé par les mystères entourant alors l’assassinat des frères Kennedy : et si Martin Luther King avait, lui aussi, été victime d’une obscure conspiration ? De sa prison, Ray lui-même en rajoute : tantôt innocent, tantôt coupable, il clame à qui veut l’entendre qu’il a été manipulé par un être énigmatique, « Raoul », lequel aurait été l’émissaire d’un groupe plus haut placé.

Dès cette époque, la critique de la « version officielle » se cristallise. En premier lieu, les témoins incriminant Ray ne seraient pas fiables : le « témoin-clé » de l’accusation, Charlie Stephens, qui se trouvait dans la chambre adjacente à celle de Ray lorsque ce dernier a tiré sur King, puis a aperçu un homme lui ressemblant prendre la fuite, aurait en fait été totalement ivre à ce moment, si bien qu’il ne serait pas digne de foi (ce qui est omettre que le dossier de l’accusation ne se fondait pas sur cet unique témoignage). D’autres témoins auraient vu quelqu’un d’autre s’enfuir de buissons situés à proximité du motel, d’où le coup de feu aurait pu être tiré (mais il s’avérera que ces témoignages ne sont pas significatifs). Sans parler des preuves scientifiques : aucune empreinte de Ray n’aurait été retrouvée dans sa chambre ; le FBI n’est pas parvenu à établir que la balle ayant tué King avait été tirée du fusil de Ray. L’imagination s’enflamme : Martin Luther King, dit-on, aurait été obligé de changer d’hôtel à la dernière minute, comme si « on » avait cherché à le placer dans la lunette de visée du tueur ; la sécurité aurait été réduite, et sciemment ; après le meurtre, un mystérieux message radio aurait induit la police en erreur, ce qui aurait facilité la fuite de l’assassin ; et pourquoi ne pas croire Ray lorsqu’il prétend avoir été utilisé par ce « Raoul » ? N’était-il pas un banal cambrioleur, ne sachant que trop peu manier une arme à feu ?

Au cours des décennies suivantes, les avocats successifs de James Earl Ray, tels que Mark Lane (qui s’est fait un nom comme promoteur de théories du complot dans l’affaire Kennedy) et William Pepper, n’ont pas ménagé leurs efforts pour dégoter des témoins aux fins d’étayer une « vérité alternative » passablement délirante, selon laquelle Martin Luther King aurait été victime d’un complot où auraient partie liée la Maison Blanche, le FBI, la CIA, l’armée, la Mafia et des groupes d’extrême droite – rien que ça. Bien que cette thèse fasse davantage appel à l’imagination qu’à la raison, que les « preuves » apportées soient en fait controuvées, ces avocats marquent plusieurs points : en 1993, lors d’un « mock trial » (procès spectacle télévisé n’ayant aucune valeur légale), Pepper arrache au jury un verdict de non-culpabilité pour son client James Ray ; en 1997, le fils du pasteur martyr, Dexter King, rencontre Ray en prison, et l’assure de son soutien ; en 1999, la famille King, assistée de William Pepper, obtient d’un jury de Memphis la condamnation (non pas pénale mais civile) d’un obscur restaurateur local, Loyd Jowers, qui s’était accusé d’avoir participé à un complot dirigé contre la vie de Martin Luther King ; moult documentaires télévisés bâclés recyclent, décennie après décennie, les théories de la conspiration. La communauté noire s’y avère sensible : comme l’a proclamé Stokely Carmichael, leader des Black Panthers, King n’a-t-il pas été victime de « l’Amérique blanche » ?

Le meurtrier victorieux

“Killing the Dream: James Earl Ray and the Assassination of Martin Luther King, Jr.”, de Gerald Posner (1999)

Parallèlement à cette prolifération, d’autres enquêtes, plus sérieuses, ont été menées. De 1976 à 1977, le Ministère de la Justice américain s’intéresse plus profondément au rôle du FBI : s’il reconnaît que cette agence fédérale a porté atteinte à la vie privée de King, il ne découvre aucune preuve d’une conspiration, et admet d’ailleurs que les investigations du Bureau ont été conduites rigoureusement. En 1979, une commission d’enquête du Congrès publie son rapport sur les assassinats de John Kennedy et Martin Luther King : après trois ans d’investigations intensives, elle accable la stratégie de harcèlement déployée contre ce dernier par le FBI, mais conclut que James Earl Ray a agi seul, peut-être pour toucher une prime de 50.000 dollars promise par deux hommes d’affaires d’extrême droite américains à quiconque tuerait le pasteur King. D’autres chercheurs indépendants, tels que Gerald Posner et Mel Ayton, ont rouvert le dossier à la fin des années 1990, et établi que James Earl Ray avait effectivement assassiné Martin Luther King. En 2000, nouveau rapport du Ministère de la Justice : pas trace du moindre indice de conspiration.

L’idée même d’un complot gouvernemental ayant manipulé un « innocent » tel que James Ray ne résiste pas à l’analyse. Ainsi, l’argument selon lequel l’appareil de sécurité autour de Martin Luther King aurait été sciemment réduit pour faciliter la tache de l’assassin s’est trouvé discrédité : s’il est exact que la police de Memphis a effectivement retiré ses unités tactiques du secteur du Lorraine Motel le jour du meurtre, il est tout aussi vrai que ces équipes n’avaient pas vocation à protéger King, mais à maintenir l’ordre autour de lui, et qu’elles en ont été éloignées à la requête de son entourage… Un autre inspecteur prétendra également avoir été muté quelques heures avant l’assassinat alors qu’il était chargé de protéger la victime – mais, interrogé par la commission du Congrès, il reconnaîtra qu’il avait été en fait chargé de surveiller Martin Luther King.

Ray lui-même a été pris en flagrant délit de mensonge, notamment lors des auditions de la commission d’enquête du Congrès. Les témoins cités par les avocats de Ray pour conforter la thèse du complot d’Etat se sont révélés des affabulateurs caractérisés : l’un d’eux, Stephen G. Tompkins, journaliste de Memphis, allait notamment prétendre en 1993 qu’une section spéciale des renseignements militaires aurait pu être derrière le meurtre – et, de fait, les renseignements militaires étaient présents à Memphis en avril 1968, non pas pour éliminer Martin Luther King, mais pour surveiller la grève des éboueurs noirs… Quant à Loyd Jowers, reconnu civilement responsable de la mort de Martin Luther King à la suite d’un procès à Memphis en 1999, il s’est contredit trop souvent, et a été trop mal défendu par son avocat (amenant le chercheur Gerald Posner à parler de « défense léthargique »), pour que sa culpabilité soit prise au sérieux.

James Earl Ray est mort en prison le 23 avril 1998, mais les rumeurs d’une conspiration autour de l’assassinat de Martin Luther King ont encore bonne presse, notamment au sein de la communauté noire américaine. Cette dernière, de fait, se révèle particulièrement poreuse aux théories du complot, ce qui ne saurait surprendre après des siècles d’oppression blanche. Un sondage n’avait-il pas révélé que 60% des Afro-Américains suspectaient la CIA d’avoir répandu le crack parmi la population noire ? Là gît peut-être le plus tragique : que les Noirs américains en soient venus à donner crédit aux mensonges répétés d’un suprémaciste tel que James Earl Ray, assassin unique d’un homme qui incarnait ce que l’Amérique avait de meilleur.

 

Bibliographie indicative :

 

L’auteur : Nicolas Bernard est l’auteur de La Guerre germano-soviétique. 1941-1945 (éd. Tallandier, 2013, préface de François Kersaudy). Il co-anime avec Gilles Karmasyn le site Pratique de l’Histoire et Dévoiements négationnistes (PHDN.org).