La nouvelle coalition au pouvoir en Grèce entre la gauche radicale de Syriza du nouveau premier ministre Alexis Tsipras et les « Grecs Indépendants » (ANEL) de Panos Kammenos, petite formation souverainiste, xénophobe et nationale-populiste (qui a obtenu 4,7% des voix et 13 sièges au parlement grec lors des élections législatives du 25 janvier 2015), a créé une certaine surprise. Mais pour les observateurs attentifs, il n’y a là rien de nouveau car l’alliance entre ces deux formations ne date pas d’hier. Elle est le fruit d’une convergence politique et idéologique ancrée tout particulièrement dans l’accompagnement du mouvement des « Indignés » grecs (2011), marqué dans une grande mesure par un national-populisme misérabiliste (comme l’a très bien souligné Pierre-André Taguieff dans son essai, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012) et tourné contre la « Troïka » et l’application des plans d’austérité au cours des dernières années.

Une mobilisation politique, celle des « Indignés », s’est doublée d’une crise politique, pour provoquer l’effondrement du système politique grec et faire surgir une contestation sociale polarisée sur les extrêmes. Si l’on met de côté le parti néo-nazi « Aube Dorée », les « Grecs Indépendants », formation issue d’une scission de la droite parlementaire (« Nouvelle Démocratie »), incarnent à leur façon un radicalisme antisystème situé à l’« extrême droite » et appartenant au champ des forces « anti-Mémorandum », expression d’un nouveau clivage qui s’est formé ces dernières années.

La crise politique a bouleversé les distinctions, héritées du passé, entre forces progressistes et forces conservatrices (le fameux clivage grec « droite/anti-droite »). Le nouveau clivage horizontal a opposé les « pro » et les « anti »-Mémorandum, brouillant ainsi les repères habituels et créant des coalitions inédites. Comme celle entre la Syriza et les « Grecs Indépendants », caractérisée par un intransigeantisme politique à forte connotation nationaliste, mais aussi complotiste. Gauche radicale nationale-populiste et droite nationale-populiste ont convergé à plusieurs reprises, condamnant les « centres étrangers » qui dictent la politique économique du pays, et revendiquant la « souveraineté nationale » confisquée par les « banquiers et usuriers » ainsi que par l’Allemagne, nouvelle figure nationale de l’ennemi extérieur, qui a pris la place de l’« impérialisme américain » dénoncé rituellement depuis la chute de la dictature des colonels en 1974.

Les « Grecs Indépendants » constituent une formation politique europhobe marquée par la défense de l’Orthodoxie et des attitudes ouvertement xénophobes envers l’immigration. Tout récemment, ce parti a provoqué l’indignation de l’instance représentative des communautés juives de Grèce (KIS), quand Panos Kammenos a déclaré que les juifs grecs – à l’instar des « bouddhistes » et des « musulmans » – ne payaient pas d’impôts.

« Nouvel Ordre mondial »

La vision complotiste des « Grecs Indépendants » est en outre omniprésente dans leur discours politique, fondé sur un nationalisme effréné. Les premières lignes de leur manifeste en sont tout à fait révélatrices :

« Les citoyens Grecs que nous avons rencontrés ces deux dernières années, en affrontant les assauts du Nouvel Ordre mondial à travers les mémorandums d’humiliation nationale et une attaque violente contre la famille grecque, sont tombés d’accord pour créer une nouvelle formation politique sous le nom des "Grecs Indépendants" ».

Pour ce parti antisystème, le pays est considéré comme « occupé » et, comme il est souligné dans ses textes officiels, la Grèce « est victime d’un complot ourdi, planifié et exécuté entre le printemps 2009 et le printemps 2010 ». Un complot auquel George Soros, le club Bilderberg et les francs-maçons ne seraient pas étranger selon Kammenos… Les gouvernements successifs, quant à eux, sont considérés comme des « traîtres », des agents aux mains des forces de la « mondialisation ». Selon les mots utilisés dans les documents officiels du parti, par exemple lors de son 2ème Congrès tenu en décembre 2014, « le Nouvel Ordre mondial a utilisé et utilise les gouvernements grecs et les centres idéologiques qu’il contrôle (institutions universitaires, médias, etc.) pour notre dés-hellénisation ». Un processus qui mettrait en péril, au-delà de la souveraineté nationale, l’« essence » même de la « différence culturelle grecque », puisque « l’"Élite Supranationale", en ayant pour but l’appropriation du "Pouvoir financier mondial", agit préventivement pour homogénéiser "les différences culturelles des peuples" ».

On peut donc se demander comment la gauche radicale peut s’allier avec cette formation nationale-populiste située à la droite de la droite du spectre politique, et qui a d’ailleurs des contacts privilégiés au niveau européen avec Beppe Grillo (Mouvement 5 étoiles) et Nigel Farage (UKIP). Le facteur de la culture politique grecque, fortement imprégnée par le conspirationnisme, peut en constituer une première réponse. Mais, sans faire d’amalgame, et comme on a pu l’observer au début, la convergence des « extrêmes » repose aussi sur une considération commune des enjeux, soutenue d’en haut par un discours transpolitique commun. Un code politique, idéologique et culturel commun ainsi qu’un manichéisme moral et idéologique, telle est la base d’une alliance inédite, sur laquelle peut se développer une stratégie électorale aussi douteuse qu’inquiétante.

L’auteur :
* Andreas Pantazopoulos est politologue, maître de conférences à l’Université Aristote de Thessalonique.

Voir aussi :
* Grèce: la convergence des populismes