Katrina : retour sur la théorie du complot
Nous nous rappelons tous les images du Superdome, le stade géant de la Nouvelle-Orléans, devenu le refuge temporaire de centaines de familles sinistrées par l’ouragan Katrina fin août 2005. Les digues censées protéger la ville, construite sous le niveau de la mer, avaient cédé face à la violence du cyclone. Le bilan s’établit à plus de 1500 victimes pour le seul Etat de Louisiane. Mais pour certains, la catastrophe qui s’est abattue sur la capitale louisianaise, à majorité noire, avait tout d’artificiel. Pis : on aurait profité de la confusion générale pour exécuter sommairement des milliers de détenus américains…

Dès 2005, Louis Farrakhan diffuse la rumeur selon laquelle les digues auraient été dynamitées intentionnellement, sur ordre des autorités, afin de détourner les eaux vers les quartiers des Noirs et d’épargner ainsi les Blancs (1). Une théorie du complot qui n’est pas sans rappeler la fameuse rumeur d’Abbeville, selon laquelle les inondations de la Somme, en 2001, auraient été provoquées délibérément afin de « sauver » Paris. Cinq ans plus tard, force est de constater qu’aucun début de preuve n’est jamais venu étayer la rumeur diffusée par le leader de la Nation of Islam.

Plus récemment, en septembre 2008, l’une des figures centrales du 9/11 Truth Movement, la candidate des Verts aux élections présidentielles américaines, Cynthia McKinney, a déclaré que des soldats américains auraient assassiné pas moins de 5000 prisonniers d’une balle dans la tête avant de se débarrasser de leurs cadavres dans un marais (lire la transcription ci-dessous en note 2). La vidéo de McKinney a fait le tour du web. Faut-il préciser que, là encore, l’ancienne congressiste, très populaire au sein de l’organisation présidée par Farrakhan, n’a jamais apporté le moindre élément venant corroborer ses élucubrations ?

Si ces théories du complot apparaissent dénuées de tout fondement, la facilité avec laquelle elles ont pu se diffuser n’est sans doute pas étrangère au sentiment d’abandon qui a saisi les habitants de la Nouvelle-Orléans pendant les inondations. Le président Barack Obama a ainsi reconnu hier que Katrina était « une catastrophe naturelle mais aussi un désastre provoqué par l’homme ; un raté honteux du gouvernement qui a laissé d’innombrables hommes, femmes et enfants abandonnés et seuls ». Enfin, on peut se demander si l’attitude des forces de police de la Nouvelle-Orléans, entachées par plusieurs affaires d’homicides à connotation raciste (3), n’a pas contribué à briser toute confiance entre les autorités de la ville et ses administrés afro-américains, désormais enclins à prêter foi aux rumeurs les plus folles.

Notes :
(1) Cf. Tara Young, ” Rumor of levee dynamite persists “, New Orleans Times Picayune, 12 décembre 2005.
(2) Voici la transcription des propos de McKinney : « In the wake of Hurricane Katrina, I had a woman, I’ve never really said this in public, out loud, in front of a lot of cameras, and there’s a lot of cameras in this room now. I had a mother to call me because her son had a very gruesome task. Her son’s charge by the Department of Defense was to process 5000 bodies that had received a single bullet wound to the head — and these were mostly males. And her son was afraid to talk because he signed a silence agreement. So, he only complained to his mother. But, the date about these individuals was entered into a Pentagon computer and then reportedly, the bodies were dumped in a swamp in Louisiana. This is as a result of the tragedy of hurricane Katrina. Now I have no…no… I have verification from insiders who wish to remain anonymous, at the Red Cross, that this is true. I suspect that these were prisoners. And so, you know, this investigation of the whole prison industrial complex is extremely important. And it should not end with just a question of the nature of prisons in our country, but these five thousand souls also need some justice too ».
Traduction : « Peu après l’ouragan Katrina, j’ai eu une femme [au téléphone]. Je n’ai jamais vraiment dit cela en public, à voix haute, devant un grand nombre de caméras, et il y a beaucoup de caméras dans cette salle aujourd’hui. Une mère m’a appelé parce que son fils a eu une mission vraiment épouvantable [à accomplir]. La tâche qui a été confiée à son fils par le Département de la Défense était de s’occuper de cinq mille corps qui avaient reçu une balle unique dans la tête – et il s’agissait surtout d’hommes. Et son fils avait peur d’en parler parce qu’il s’était engagé par écrit à ne rien dire de tout cela. Donc, il ne se plaignait qu’à sa mère. Mais, la date à propos de ces individus a été entrée dans un ordinateur du Pentagone et, d’après certaines informations, on se serait ensuite débarrassé des corps dans un marais de Louisiane. C’est une conséquence de la tragédie de l’ouragan Katrina. Maintenant, je n’ai pas… pas de… J’ai la vérification de gens, à la Croix-Rouge, qui souhaitent rester anonymes, que cela est vrai. Je soupçonne que ces cadavres étaient ceux de prisonniers. Et oui, vous savez, cette investigation de tout le complexe industriel pénitencier est extrêmement importante. Et elle ne devrait pas se terminer par une simple question sur la nature des prisons dans notre pays, mais ces cinq mille âmes ont aussi besoin de justice ».
(3) Cf. Campbell Robertson, ” Police Are Charged in Post-Katrina Shootings “, The New York Times, 13 juillet 2010.

Voir aussi, sur Conspiracy Watch :
* ”L’Holocauste noir” : complotisme et sida dans la population noire américaine, par Adrien Minard