Transmué en « complot juif », l’assassinat d’un diplomate allemand à Paris par un jeune Juif d’origine polonaise sert de prétexte aux nazis pour déclencher la « Nuit de Cristal », étape cruciale de la persécution anti-juive dans l’avant-guerre.

Incendie de la synagogue de Hanovre (Allemagne), le 9 novembre 1938 / photographie de Herschel Grynszpan

Le 7 novembre 1938, Herschel Grynszpan, Juif allemand d’origine polonaise âgé de 17 ans, pénètre dans l’Ambassade d’Allemagne en France, rue de Lille (Paris, VIIe arrondissement), et tire sur un diplomate du Reich, Ernst vom Rath. Ce dernier décède deux jours plus tard à l’hôpital. Grynszpan, réfugié, a expliqué, dans une lettre rédigée le 7 novembre au matin, avoir voulu venger ses coreligionnaires expulsés d’Allemagne vers la Pologne à la fin du mois d’octobre précédent, parmi lesquels se trouvaient les membres de sa famille.

La LICA en ligne de mire

Pour les nazis, le crime de Grynszpan constitue une nouvelle preuve de la haine qu’éprouveraient les Juifs à l’égard de l’Allemagne. Le 8 novembre, Hugues de Montbas, diplomate à l’ambassade française de Berlin, transmet au Quai d’Orsay des informations sur la tonalité générale de la presse allemande. Montbas explique que le meurtre est présenté comme le fait d’une clique d’émigrés juifs qui « va de capitale en capitale semant la haine contre l’Allemagne nationale socialiste. » La Ligue internationale contre l’antisémitisme (actuelle LICRA, fondée en 1927), surveillée depuis plusieurs années par les services de propagande nazie, se voit rapidement désigner comme la main agissante de l’attentat. Le Deutscher Dienst, le Deutsche Nachrichtenbüro, agence d’information officielle nazie, désignent l’organisation et son président, Bernard Lecache. Le 9 novembre, le correspondant du Temps à Berlin confirme que cette thèse a été reprise par l’ensemble de la presse allemande.

En France, l’ambassadeur allemand a lui-même affirmé que Grynszpan « avait été excité par la propagande de l’immigration juive en France. » Cette ingérence est aussi celle du Berliner Illustrierte Nachtausgabe, qui préconise l’expulsion de tous les éléments « suspects et malpropres » de France. En son édition du 8 novembre, un article de L’Humanité se montre sceptique : « Comme sur un signal, la presse hitlérienne s’empare le jour même de l’affaire pour s’immiscer insolemment dans la politique intérieure française. » Le même journal dénonce le lendemain l’audace des nazis : « Voir des citoyens français nommément désignés comme “coupables” par les organes allemands, voilà où nous en sommes ! »

La presse allemande explique par ailleurs que le meurtre survient à l’approche d’une rencontre diplomatique franco-allemande : ceux qui ont commandité le meurtre – car il ne peut s’agir que d’un complot – auraient donc cherché à saboter cette initiative de rapprochement. Mais le plus inquiétant réside dans les menaces explicites de représailles annoncées par les journaux qui promettent aux Juifs d’Allemagne, accusés de haïr et d’assassiner leurs compatriotes, d’être « les premières victimes de cet acte de basse vengeance » (sic).

Autodéfense juive

Les journaux allemands et les publications antisémites françaises sont prompts à rappeler deux précédents. Le 25 mai 1926, Samuel Schwartzbard a abattu rue Racine, à Paris, l’hetman [chef des forces armées – ndlr] ukrainien Simon Petlioura, accusé d’avoir commis ou couvert des pogroms au cours de la guerre contre les bolcheviks (1918-1921). Le 4 février 1936, David Frankfuter a assassiné le nazi Wilhelm Gustloff à Davos, en Suisse. Ces actes isolés visaient à venger les victimes juives. Ils ont chacun donné lieu à des théories du complot.

Tout semble désigner la LICA comme l’inspiratrice de l’acte de Grynszpan : l’organisation n’a-t-elle pas été créée à la suite de l’acquittement de Schwartzbard par la justice française en 1927 ? N’a-t-elle pas, dix ans plus tard, ardemment défendu Frankfurter ? Pour la LICA, ces figures de meurtriers sont avant tout réductibles à une énergie morale : celle de Juifs qui refusent de courber l’échine face à leurs persécuteurs. Dans les faits, l’autodéfense mise en œuvre par l’association ne dépassa jamais le stade des bagarres de rue contre les membres des ligues d’extrême droite et leurs slogans antisémites. Elle consistait à ne pas laisser les paroles injurieuses sans réponse.

En novembre 1938, les détracteurs de l’organisation s’empressent naturellement de confondre ce principe d’autodéfense avec le terrorisme. Grynszpan ne peut être à leurs yeux qu’un militant de la Ligue. « Que lisait-il ? », demande l’hebdomadaire Gringoire le 10 novembre au sujet du meurtrier : « N’était-il pas lecteur de la feuille d’excitation que publie un certain Lekah, dit Bernard Lecache ? ». Pour la Flamme d’Alger, organe du Parti social français du colonel de La Rocque, la chose ne fait aucun doute : l’assassin était forcément un lecteur assidu du Droit de Vivre [la revue de la LICA – ndlr]. La France enchaînée, de Louis Darquier de Pellepoix, L’Action française, ou encore La Libre Parole d’Henry Coston défendent la même idée.

Un geste individuel

Face à ces accusations directes, qui viennent principalement des milieux d’extrême droite, la riposte de Lecache est immédiate. Le 8 novembre 1938, le président de l’organisation adresse aux directeurs de journaux un communiqué qui paraît le lendemain dans les grands quotidiens et qui récuse les attaques venues de Berlin : le meurtrier, affirme-t-il, est totalement inconnu de son organisation. À l’accusation de complot, le président de la LICA répond par une autre accusation : « Ce n’est point chez les adhérents de la LICA ou parmi les collaborateurs du Droit de vivre qu’on trouve des partisans de l’attentat individuel. La manœuvre est grossière. S’il y a complot, c’est à Berlin qu’il a été forgé. » L’enjeu est donc d’importance : le moindre lien entre Grynszpan et la LICA ferait l’effet d’une bombe. Les vérifications rapidement effectuées en interne permettent d’établir que ce lien n’existe pas. Lecache aura beau répéter que l’adhésion de Grynszpan à la Ligue n’aurait rien changé à l’affaire, il est fort probable que, au regard de la politique d’apaisement du gouvernement, l’organisation aurait été mise sur la sellette.

Que lisait donc Grynszpan ? Interrogé le 7 novembre 1938, le jeune Allemand évoque devant les fonctionnaires de police l’émotion qui avait été la sienne à la lecture du Paryzer Haynt, organe en langue yiddish, détaillant le sort de ses coreligionnaires. Dix jours plus tard, l’oncle du meurtrier confirme les dires de son neveu, qu’il hébergeait à Paris : « J’achetais la Journée parisienne [Paryzer Haynt], tous les jours. Mon neveu le lisait presque tous les jours aussi. » Il n’est, à l’évidence, pas nécessaire d’être abonné au Droit de Vivre pour haïr le régime hitlérien et souhaiter sa destruction. Le journal de la LICA n’est en l’occurrence pas le seul à dispenser des informations sur les exactions hitlériennes et à rapporter les paroles des hauts dignitaires du Reich. Quant à l’expérience de la persécution, un réfugié comme Grynszpan l’a éprouvée dans sa chair. Malgré les évidences, la presse antisémite française tient absolument à ce que le jeune Juif ait été « endoctriné ». Mais on chercherait en vain un début de preuve dans une propagande antijuive faisant feu de tout bois. Les affiches placardées par le militant Henri Lautier sur les murs d’Alger dénoncent les assassins juifs dont Grynszpan, en appelant au meurtre contre la « pourriture hébraïque venue des quatre coins de l’Univers morpionner sur notre sol. » Les attaques outrancières de Branlebas, qui qualifie la LICA de « ligue sanguinaire dont la principale occupation semble bien être de faire l’apologie de l’assassinat, à condition, bien entendu, que l’assassin soit un Juif », appartiennent au même registre haineux.

Il est en revanche vraisemblable que l’assassinat de vom Rath et son écho politique viennent renforcer l’idée que l’immigration juive constitue un ferment d’agitation et une menace pour la paix. La presse généraliste française en témoigne. Le 9 novembre 1938, Le Petit Parisien annonce par exemple que « la pègre internationale installée en France va être balayée. » « Assez d’étrangers ! », titre le lendemain un journaliste de L’Intransigeant, appelant à des mesures radicales pour « empêcher l’invasion de la France par des hordes étrangères »

Prétexte

Dans un contexte peu favorable aux réfugiés et en réponse au geste de Grynszpan, le gouvernement choisit de durcir sa politique à l’égard des étrangers par la signature d’un décret-loi, le 12 novembre 1938. Le décret renforce les conditions d’acquisition de la nationalité française, simplifie la procédure de déchéance de nationalité des « naturalisés qui se montreraient indignes du titre de citoyen français ». Les textes prévoient « l’élimination rigoureuse des indésirables » ainsi que des mesures d’expulsion, d’assignation à résidence, d’enfermement dans des « centres spéciaux » et des peines de relégation.

L’assassinat d’Ernst vom Rath sert de prétexte aux dirigeants du Reich pour organiser des émeutes antijuives dans les villes du Reich, la nuit du 9 au 10 novembre 1938, « Nuit de Cristal » (« Kristallnacht »), et le 11 novembre 1938. La propagande officielle s’efforce de faire croire à des réactions populaires spontanées alors que les SA et SS sont à la manœuvre. Des centaines de synagogues sont détruites sur le territoire du Reich ; une centaine de Juifs sont assassinés. Près de 30 000 autres sont envoyés en camp de concentration. Étape cruciale de la persécution antijuive dans l’avant-guerre, la « Nuit de Cristal » est, à bien des égards, annonciatrice de ce que sera la Shoah.

Le 18 juillet 1940, Herschel Grynszpan sera livré aux Allemands par le gouvernement du maréchal Pétain et transféré à Berlin. Les circonstances de sa mort demeurent incertaines, les dernières traces le concernant ne remontant pas après 1942. Il mourut vraisemblablement en prison avant la fin de la guerre.

Des négationnistes comme l’Allemande Ingrid Weckert et le Britannique David Irving ont défendu dans les années 1980 et 1990 la version nazie d’un attentat contre vom Rath ourdi par la LICA. Leur démarche visait à accréditer la thèse d’un « complot juif » : de mystérieux provocateurs auraient poussé aux pogroms, à la suite de l’agression mortelle de vom Rath, avec pour fins de déclencher un vaste mouvement de sympathie internationale en faveur des Juifs. Si bien que les premières victimes de la «Nuit de Cristal » auraient été les Allemands eux mêmes… Cette inversion victimes/bourreaux, ressort central du négationnisme, ne repose que sur des assertions sans preuve, motivées par un antisémitisme viscéral.

 

L’auteur : Emmanuel Debono est docteur en histoire. Il est l’auteur de Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940 (CNRS Éditions, 2012). Il anime le blog « Au cœur de l’antiracisme ».