François Furet : « un discours imaginaire sur le pouvoir »
Extraits de François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978, rééd. coll. Folio/Histoire, 1985, pp. 91-92 :

On n’en finirait pas de recenser les usages et les acceptions de l’idée de complot dans l’idéologie révolutionnaire : c’est véritablement une notion centrale et polymorphe, par rapport à laquelle s’organise et se pense l’action ; c’est elle qui dynamise l’ensemble de convictions et de croyances caractéristique des hommes de cette époque, et c’est elle aussi qui permet à tout coup l’interprétation-justification de ce qui s’est passé. Dès les premiers événements de la Révolution française, on peut la voir fonctionner dans ces deux sens, et envahir, en les unifiant, tous les niveaux de culture : les paysans de la Grande Peur s’arment contre le complot des brigands, les Parisiens prennent successivement la Bastille et le château de Versailles contre le complot de la Cour, les députés légitiment l’insurrection en invoquant les complots qu’elle a prévenus. L’idée est propre à séduire à la fois une sensibilité morale à fond religieux, habituée à considérer le mal comme produit par des forces cachées, et la conviction démocratique nouvelle, selon laquelle la volonté générale, ou nationale, ne peut rencontrer d’opposition publique des intérêts particuliers.

Surtout, elle s’ajuste merveilleusement bien aux configurations de la conscience révolutionnaire. Elle opère cette perversion du schéma causal par laquelle tout fait historique est réductible à une intention et à une volonté subjective ; elle garantit l’énormité du crime, puisqu’il n’est pas avouable, et la fonction sanitaire de son élimination ; elle dispense d’en nommer les auteurs et d’en préciser leurs plans, puisqu’elle est indéterminée dans ses acteurs, qui sont cachés, et dans ses buts, qui sont abstraits. En somme, le complot figure pour la Révolution le seul adversaire qui soit à sa mesure puisqu’il est taillé sur elle. Abstrait, omniprésent, matriciel, comme elle, mais caché, alors qu’elle est publique, pervers, alors qu’elle est bonne, néfaste, alors qu’elle apporte le bonheur social. Son négatif, son envers, son antiprincipe.

Si l’idée de complot est taillée dans la même étoffe que la conscience révolutionnaire, c’est qu’elle est une partie essentielle de ce qui est le fond même de cette conscience : un discours imaginaire sur le pouvoir. Ce discours naît, comme on l’a vu, au moment où l’espace du pouvoir devenu libre est investi par l’idéologie de la démocratie pure, c’est-à-dire le peuple devenu pouvoir ou le pouvoir devenu peuple. Mais la conscience révolutionnaire est une conscience de l’action historique : s’il a fallu l’intervention du peuple pour que cet avènement soit possible, c’est qu’il était empêché, et qu’il reste menacé par un contre-pouvoir quasiment plus puissant que le pouvoir, et qui est celui du complot. Le complot recompose ainsi l’idée d’un pouvoir absolu, abandonné par le pouvoir démocratique. Mais à la suite du transfert de légitimité opéré, qui est le signe même de la Révolution, ce pouvoir absolu est désormais caché, quoique redoutable, alors que l’autre est régnant, quoique fragile. Comme la volonté du peuple, le complot est un délire sur le pouvoir ; ils composent les deux faces de ce qu’on pourrait appeler l’imaginaire démocratique du pouvoir.