Une partie de la droite américaine en est convaincue : un complot islamique est actuellement à l’œuvre pour remplacer la Constitution américaine par la Sharia. La plupart des citoyens américains de confession musulmane formeraient quant à eux une « cinquième colonne » disciplinée prête à passer à l’attaque. Parmi eux, une proche collaboratrice d’Hillary Clinton…

Outre-Atlantique, la polémique fait rage depuis deux mois, sur fond de campagne présidentielle. Le 13 juin dernier, Michele Bachmann et quatre autres congressistes du Parti républicain (Trent Franks, Louie Gohmert, Thomas Rooney et Lynn Westmoreland) ont envoyé une lettre à cinq organismes fédéraux exigeant que des enquêtes soient diligentées sur l’infiltration du Gouvernement américain par les Frères musulmans. Selon eux, le mouvement islamiste, qui est aujourd’hui la première force politique en Egypte, aurait « pénétré profondément » l’appareil d’Etat américain.

Ancienne prétendante à l’investiture républicaine et égérie du mouvement des Tea Parties, Michele Bachmann accuse en particulier Huma Abedin, la principale collaboratrice de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton, de travailler secrètement pour la Confrérie islamiste. Plusieurs conseillers du Département de la Sécurité intérieure sont également visés par ces accusations, qualifiées de « grotesques » par le porte-parole du Département d’Etat.

De père indien et de mère pakistanaise, Huma Abedin a été élevée en Arabie saoudite. Directrice de cabinet d’Hillary Clinton lors de la campagne présidentielle de l’ancienne Première dame des Etats-Unis en 2008, il est aujourd’hui reproché à la jeune femme d’avoir « trois membres de sa famille – son père défunt, sa mère et son frère – liés à des agents et/ou à des organisations des Frères musulmans ».

Dans un communiqué daté du 20 juillet, l’Anti-Defamation League, l’une des principales organisations juives américaines de lutte contre l’antisémitisme, a fermement condamné l’offensive conspirationniste des cinq congressistes républicains :

« Ces accusations portées par des membres du Congrès contre des citoyens américains d’origine musulmane sont injustes et malavisées. En l’absence de preuve de liens directs entre ces individus et les Frères musulmans, de telles accusations suscitent la peur et jettent le genre de suspicions qui sapent plutôt qu’elles ne font avancer les efforts de l’Amérique en matière de contre-terrorisme. (…) Tout ce qui suggère que l’importante politique mise en œuvre par le Département de la Justice pour combattre les crimes racistes a été influencée ou inspirée par les Frères musulmans est infondé, et trahit une forme dangereuse de pensée conspirationniste. (…) Nous vous incitons vigoureusement à reconsidérer vos allégations et à vous abstenir de faire la promotion ou de diffuser à l’avenir ce genre de théories du complot anti-musulmanes ».

L’ancien candidat républicain à la présidentielle, John McCain, a également pris la défense d’Huma Abedin contre les attaques venues de l’aile dure de son propre parti :

« Certains ont récemment déclaré qu’Huma, une Américaine de confession musulmane, ferait partie d’une conspiration malfaisante visant à influencer indûment la politique étrangère des Etats-Unis en faveur des Frères musulmans et de l’islamisme en général. [Il ne s’agit de rien d’autre que d’] une attaque gratuite et sans fondement contre une femme d’honneur, une Américaine dévouée à son pays et une fonctionnaire loyale ».

« L’ennemi de l’intérieur »

Ex-candidat aux primaires républicaines, le républicain Newt Gingrich a en revanche apporté son soutien à Michele Bachmann :

« Derrière le maccarthysme, il y avait de vrais espions. Les gens ont tendance à l’oublier… Il y avait beaucoup de gens coupables qui n’auraient jamais été confondus si personne n’avait eu le courage de les dénoncer. (…) [Abedin] est à un poste très élevé au Département d’Etat, et elle a sans doute une certaine influence. Je n’accuse personne de rien. Je dis juste que les citoyens américains ont droit à ce que leurs représentants au Congrès posent la question ».

Les accusations de Bachmann se fondent explicitement sur une vidéo intitulée “ The Muslim Brotherhood in America: The Enemy Within ” [Les Frères musulmans en Amérique : l’ennemi de l’intérieur]. Ce film en 10 parties a été réalisé par le think-tank néoconservateur fondé et dirigé par Frank Gaffney, le Center for Security Policy.

Chroniqueur au Washington Times, Gaffney s’est déjà illustré par le passé pour avoir mis en doute la nationalité ainsi que la religion de Barack Obama, « le premier président musulman d’Amérique » selon ses propres termes (sur ce sujet, lire : « Obama musulman » : pour en finir avec la rumeur), alors même qu’un sondage du Pew Research Center rendu public le 26 juillet dernier montre qu’une proportion toujours plus grande d’Américains (17% contre 12% en 2008) pense que leur président est musulman.

Pour lutter contre les actions subversives des Frères musulmans aux Etats-Unis, Frank Gaffney prône la réactivation de la Commission des activités anti-américaines, une institution emblématique de la parenthèse maccarthyste. Il va jusqu’à soutenir qu’Obama suit un agenda caché visant à affaiblir les Etats-Unis pour transformer à terme le pays en califat islamique. Pour illustrer sa thèse, il a par exemple déclaré sur MSNBC en 2009 que Barack Obama a utilisé, lors d’une entrevue avec le roi d’Arabie Saoudite, un langage codé, compris uniquement « dans les quartiers généraux des Talibans, d’Al-Qaïda et dans le royaume saoudien ». Un langage codé par lequel le président américain aurait signifié à son hôte qu’il adhérait à la Sharia et qu’il comptait soumettre les Etats-Unis à la loi islamique.

Autre fantasme complotiste défendu par Gaffney : le nouveau logo de la Missile Defense Agency a, selon lui, été redessiné de manière à lui faire incorporer un croissant islamique, preuve manifeste de la soumission de Washington à la Sharia…

Voir aussi :
* Le  »péril islamique » existe-t-il ?
* Wanted: Barack Obama (vidéo)

Mise à jour (29/08/2012) :
Lire « Un documentaire accuse Obama de vouloir détruire les Etats-Unis » (Le Monde.fr, 28 août 2012).