Quels rapports les djihadistes entretiennent-ils avec la rhétorique complotiste ?

« Global Crusaderism » : Dans son allocution du 17 novembre 2017, le leader d’al-Qaïda, Ayman az-Zawahiri, s’inscrit dans la mobilisation victimaire obsidionale des groupes djihadistes [1]. Ce « croisadisme » sous l’égide des Etats-Unis, néologisme empreint de conspirationnisme, est accusé de complaisance envers l’Etat islamique (EI) afin d’accentuer le schisme du djihad international.

Conséquence ou coïncidence, quelques jours plus tard, le 20 novembre 2017, était reprise sur un groupe Telegram de la mouvance djihadiste une rumeur forgée en mai 2017 dans la complosphère (capture d’écran ci-contre) : les Etats-Unis auraient fourni pour 1 milliard de dollars d’armes à l’EI selon un rapport d’Amnesty International. Ce rapport, publié le 24 mai 2017, faisait en réalité simplement état d’une faille de contrôle dans le transfert d’armes en Irak et au Koweït. Reconnue par le Pentagone, cette faille serait due à de multiples facteurs, essentiellement de l’ordre de la négligence : une dispersion des bases de données d’enregistrement, un reporting largement manuel et une absence de suivi des armements livrés à l’armée régulière irakienne.

Au-delà de l’anecdote et du questionnement sur une possible corrélation entre les allégations d’az-Zawahiri et son écho dans la djihadosphère, on peut s’interroger sur les modes d’instrumentalisation de ce genre de théories du complot au sein des groupes djihadistes, aussi bien dans la propagande officielle de groupes comme Al-Qaïda et l’EI que parmi leurs cybermilitants.

Si les théories du complot constituent l’un des vecteurs de la radicalisation, en cela qu’elles nourrissent la thématique de l’humiliation et le ressentiment qui lui est corollaire, polarisant ses membres et son vivier de recrutement contre l’« exo-groupe », les groupes djihadistes adoptent vis-à-vis de celles-ci une posture opportuniste aux contours mouvants.

Certaines de ces théories (en particulier le complot judéo-chrétien visant à dominer les pays musulmans) sont régulièrement abordées dans la propagande et activement exploitées par des recruteurs notoires, comme le djihadiste français pro al-Qaïda Omar Omsen dans ses vidéos 19HH (allusion aux 19 pirates de l’air du 11-Septembre, les deux H symbolisant les Twin Towers) ou encore Rachid Kassim, membre de l’Etat-islamique ayant téléguidé ou inspiré près d’une vingtaine d’attaques en France, par exemple dans une vidéo de la Province de Ninive diffusée le 20 juillet 2016 suite à l’attentat de Nice, où il évoque les lobbies sionistes, pétroliers et ceux des fabricants d’armes qui manipuleraient le gouvernement français.

Parallèlement, néanmoins, les groupes djihadistes rejettent avec virulence ce conspirationnisme dès lors qu’il remet en cause la paternité de leurs actes. La « propagande par le fait » caractérisant l’un des buts affichés de ces organisations, sa remise en cause constitue alors une atteinte à leur légitimité, leur crédibilité et leur capacité d’action. Ainsi l’EI s’insurge-t-il régulièrement dans sa propagande officielle contre les relectures conspirationnistes mettant en doute la réalité de ses actions. Dans une démarche comparable, az-Zawahiri et Ben Laden ont revendiqué – az-Zawahiri encore ces derniers mois – les attentats du 11 septembre 2001 de façon répétée, insistante, de sorte à faire taire les rumeurs de complot florissantes.  Son allocution du 5 janvier 2017 en atteste, où il fustige les Iraniens dénonçant al-Qaïda comme des « agents de l’Amérique et d’Israël » et les pays du Golfe accusant ce même groupe d’être « des agents de l’Iran ». Az-Zawahiri rejette ces accusations, évoquant quelques minutes plus tard une… conspiration visant al-Qaïda : la campagne « croisée-laïque-safavide-chinoise-hindou ».

L’instrumentalisation du conspirationnisme par les groupes djihadistes est donc à géométrie variable, et son usage n’est ni une démarche nouvelle, ni un phénomène rare. A titre d’exemple, dans son allocution [2] du 25 août 2016, az-Zawahiri évoquait la conspiration de « l’occupation safavide-croisée » prétextant l’élimination de l’EI pour attaquer l’Irak et y éliminer les populations sunnites.

Les théories du complot sont également instrumentalisées de façon parfois plus ponctuelle, opportuniste ou tactique par les groupes djihadistes.

Il est notable que les accusations d’entente ou de complaisance des Etats-Unis envers l’EI sont également évoquées par Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, dans son discours du 20 novembre 2017, l’exploitation d’une même théorie par des groupes potentiellement hostiles, voire rivaux, constituant alors une synergie ponctuelle au service d’intérêts communs.

On note également très récemment l’apparition d’une lecture potentiellement complotiste de l’attentat de la mosquée al-Rawda à Bir al-Abd dans le Sinaï du 24 novembre 2017 par le théoricien djihadiste Abou Mohammed al-Maqdissi. Al-Maqdissi a suggéré que cet attentat (bilan de 305 morts à ce jour) pourrait avoir été orchestré par le gouvernement égyptien ou être le fait d’une vengeance tribale. Se posant comme « rassembleur des courants djihadistes », al-Maqdissi pourrait s’appuyer sur cette thèse soit pour continuer à pointer du doigt le président égyptien al-Sisi comme l’ennemi proche à combattre, soit pour ne pas accabler l’EI dans un but de rapprochement, soit encore pour épargner à ses partisans dans le Sinaï, Jund al-islam, qui subira les représailles de l’armée égyptienne, un second front de lutte avec l’EI. Le silence médiatique de l’EI en aval de l’attentat, alors qu’il conserve jusqu’à présent une solide crédibilité en termes de revendication, attise cette thèse reprise dans la djihadosphère (les autorités égyptiennes seraient soucieuses du ralliement de certaines tribus du Sinaï à l’EI et chercheraient à annihiler ce soutien en attribuant leur propre attaque à l’EI).

En parallèle, des accusations à l’encontre d’Israël commencent à émerger (pour l’instant hors de la sphère djihadiste où elles pourraient néanmoins trouver écho), en tant que « partie suspecte […] hostile à un compromis égypto-palestinien », pays déstabilisateur de la région, ou souhaitant reprendre le Sinaï.

Chaque groupe positionne ainsi une lecture de l’attentat le plus meurtrier de l’histoire récente d’Egypte en appuyant directement son agenda politique, stratégique, propagandiste.

 

Notes :

[1] Cette vidéo, consacrée à Umar Abd ar-Rahman, « Le géant qui ne plia pas », a été diffusée par as-Sahab Média.

[2] « Message concis pour une communauté victorieuse – partie 3 ».

 

L’auteur : Laurence Bindner (@LoBindner) est la co-fondatrice d’une expertise de cyber intelligence portant sur l’analyse de la rhétorique et de la dissémination des contenus djihadistes en ligne.