Cossiga, l'ancien président italien enrôlé de force par les conspirationnistes
L’enrôlement forcé est une technique de désinformation éprouvée chez les théoriciens du complot, prompts à interpréter la moindre citation comme un soutien à leurs thèses. La manière dont les propos de Francesco Cossiga ont été tronqués et sortis de leur contexte l’illustre à merveille…

Selon l’ancien président de la République italienne Francesco Cossiga (1), le Mossad et la CIA seraient derrière les attentats du 11 septembre 2001 : cette fausse information circule sur le web conspirationniste depuis trois ans (2). Elle refait surface ces jours-ci dans un article des Inrocks consacré aux théories du complot sur le 11-Septembre.

En réalité, les propos de Cossiga ont été sortis de leur contexte et tronqués de manière à en gommer la portée ironique et à leur faire dire, par conséquent, l’exact inverse de ce qu’ils signifiaient.

Les propos en question ont été recueillis par l’agence de presse Ansa et reproduits par le quotidien milanais Corriere della Sera dans son édition du 30 novembre 2007. Avant de les traduire ci-dessous, il convient de rappeler quelques éléments de contexte : en 2007, le gouvernement italien est dirigé par le social-démocrate Romano Prodi. Silvio Berlusconi, qui a gouverné l’Italie de 2001 à 2006, est le leader de l’opposition de droite. Il est soutenu par Francesco Cossiga, sénateur à vie depuis qu’il a achevé son mandat de président de la République en 1992. Voici l’intégralité des déclarations de Cossiga :

« D’après ce qu’on me dit, le groupe de presse quotidienne le plus puissant de notre pays devrait fournir, dès demain ou après demain, la preuve, dans un scoop exceptionnel, que la vidéo (en fait, l’enregistrement audio – NDLR) dans lequel apparaît Oussama Ben Laden, leader du "Grand et puissant mouvement de Revanche islamique Al Qaïda", qu’Allah le bénisse !, dans laquelle des menaces sont faites contre l’ex-Président du Conseil Silvio Berlusconi, n’est rien d’autre qu’un montage vidéo fabriqué dans les studios de Mediaset (3) à Milan puis communiqué à la chaîne islamiste Al Jazeera qui l’a largement diffusé. Selon le groupe de presse susmentionné, le ‘‘piège’’ a été monté afin de soulever une vague de solidarité envers Berlusconi à un moment où il se trouve en difficulté notamment à cause d’un autre scoop en provenance du même groupe de presse au sujet des liens étroits entre la RAI et Mediaset. Du côté du Palazzo Chigi (4), centre névralgique de la direction des renseignements italiens, on note que la non authenticité de la vidéo est prouvée par le fait qu’Oussama Ben Laden confesse qu’Al Qaïda est l’auteur de l’attentat du 11-Septembre des deux tours à New York, alors que tous les milieux démocratiques d’Amérique et d’Europe, au premier rang desquels le centre gauche italien, savent bien que cet attentat désastreux a été planifié et réalisé par la CIA américaine et le Mossad, avec l’aide du monde sioniste, pour accuser les pays arabes et pour inciter les puissances occidentales à intervenir en Irak et en Afghanistan. Pour cela, aucun mot de solidarité envers Silvio Berlusconi, qui serait le créateur de cette brillante falsification, n’est arrivé, ni du Quirinal (5), ni du Palazzo Chigi, ni des représentants du centre gauche ! » (6)

Décryptage : Cossiga témoigne sa solidarité avec Berlusconi. Il s’offusque de ce que les menaces dont ce dernier a fait l’objet de la part d’Oussama Ben Laden n’aient pas été dénoncées comme elles auraient dû l’être selon lui par le gouvernement de Romano Prodi et la majorité de centre gauche. Surtout, il tourne en dérision ceux qui laisseraient entendre que Berlusconi profiterait de cet enregistrement en suscitant sur lui une vague de sympathie. Au passage, il les renvoie dos à dos avec les partisans de la théorie du complot sur le 11-Septembre, qui prétendent que ce sont les services secrets occidentaux qui sont derrière les attentats.

Les propos de Cossiga n’ont suscité aucune réaction particulière en Italie. D’abord parce que tout le monde y a saisi la dimension clairement ironique de son message – attestée en particulier par le « qu’Allah le bénisse ! » lorsqu’il parle de Ben Laden. En second lieu parce que Cossiga, en 2007, est un vieux sénateur un peu excentrique qui n’a plus de poids réel dans la vie politique italienne. Surtout peut-être parce qu’il était peu suspect de sympathie avec les thèses conspirationnistes antiaméricaines. En septembre 2006, dans un article publié dans La Stampa, Cossiga avait d’ailleurs clairement exprimé qu’il lui semblait « improbable voire impossible que le 11-Septembre ait été le fruit d’un complot américain » et avait qualifié la théorie du complot de « contrefaçon de la réalité ».

Tout cela, la journaliste des Inrocks, Emilie Guédé, ne pouvait pas le deviner à la lecture de l’article du Réseau Voltaire qu’elle propose en lien dans son article (pour la petite histoire, nous nous étions nous-mêmes laissé intoxiquer pendant plusieurs semaines avant de retirer de la publication la brève, mise en ligne fin 2007, suggérant que Cossiga avait rejoint les rangs des partisans de la théorie du complot ; erreur de débutant ayant négligé de vérifier l’information à la source). Voici la manière dont le Réseau Voltaire a rapporté les propos de Cossiga :

« On nous fait croire que Bin Laden aurait avoué l’attaque du 11 septembre 2001 sur les deux tours à New York – alors qu’en fait les services secrets américains et européens savent parfaitement que cette attaque désastreuse fut planifiée et exécutée par la CIA et le Mossad, dans le but d’accuser les pays arabes de terrorisme et de pouvoir ainsi attaquer l’Irak et l’Afghanistan ».

Où l’on voit à quel point la longue déclaration dont nous avons reproduit l’intégralité et dont quiconque peut percevoir le second degré a été éhontément falsifiée. Falsification dont Thierry Meyssan, le président du Réseau Voltaire, est coutumier. Faux journaliste, vrai révisionniste, l’homme qui a acquis richesse et célébrité en écrivant que c’est un missile et non un avion qui a heurté le Pentagone s’est spécialisé au cours des huit dernières années dans la chasse aux « complots israélo-américains ». Il travaille aujourd’hui pour une filiale du Hezbollah, la chaîne Al-Manar, officine internationale de désinformation, interdite d’émission en France en raison du contenu violemment antisémite de ses programmes.

Notes :
(1) Francesco Cossiga a occupé cette fonction largement honorifique de 1985 à 1992 avant d’achever sa carrière politique au Sénat, dont il était, en tant qu’ancien chef de l’Etat, membre de droit à vie. Cossiga est décédé au cours de l’été 2010.
(2) Outre le Réseau Voltaire, on retrouve encore des traces de cette intox sur Agoravox, sous la plume de son fondateur Carlo Revelli ; dans le journal d’extrême droite American Free Press, du négationniste Willis Carto ; sur le site PrisonPlanet, de l’animateur de radio Alex Jones ; dans le journal égyptien en langue française Al-Ahram Hebdo (sous la plume de son rédacteur en chef Mohamed Salmawy) ; sur les sites GlobalResearch.ca et Mondialisation.ca, de Michel Chossudovsky.
(3) Mediaset appartient à Silvio Berlusconi. Il s’agit du premier groupe privé de communication italien.
(4) Le Palazzo Chigi est le siège de la présidence du Conseil des ministres d’Italie.
(5) Il s’agit du siège de la présidence de la République italienne.
(6) Dans un dernier paragraphe, le Corriere della Sera rappelle que, contrairement à ce que laissait entendre Francesco Cossiga, le ministre des Relations avec le Parlement, Vannino Chiti, de centre-gauche, a exprimé sa solidarité avec Silvio Berlusconi.