Dans un débat idéologique dominé par les penseurs libéraux, les livres de Noam Chomsky témoignent, aux Etats-Unis, de l’existence d’un courant intellectuel alternatif. De la même manière, outre-Atlantique, celui qui est à l’origine linguiste a gagné fortement en popularité auprès des cercles intellectuels de gauche, s’imposant comme le héraut de la contre-pensée américaine. A titre d’exemple, sa réflexion sur la construction de l’opinion, qui repose sur une supposée collusion implicite élites/médias, continue de faire référence, certains y voyant une filiation avec la pensée de Bourdieu, voire de Marx.

La relecture à l’aune de l’actualité de certains des écrits ou des conférences de Chomsky – un peu moins présent sur le devant de la scène ces dernières années – peut donner à ses idées une autre saveur. Reprenons l’introduction de l’ouvrage-clé de son œuvre, Manufacturing Consent (1988, traduit et publié en français en 2008 sous le titre La Fabrication du consentement), co-écrit avec Edward Herman : « L’objet de ce livre est de proposer ce que nous appelons un modèle de propagande. […] Nous pensons qu’entre autres fonctions, ces médias se livrent à une propagande qui sert les intérêts des puissantes firmes qui les contrôlent en les finançant et dont les représentants sont bien placés pour orienter l’information ». Autrement dit, certains médias étant contrôlés par les élites économiques et les grands groupes, ils imposeraient un cadre de référence dans lequel un semblant de débat se jouerait. Un semblant seulement.

Si tout est contrôlé, voire « fabriqué », par la main invisible des puissants, n’est-ce pas qu’on nous cache quelque chose ? L’intention de Noam Chomsky n’était sans doute pas celle-là, mais dans le contexte contemporain que l’on connaît, ces assertions contribuent hélas à nuire fortement à la crédibilité des organes d’information professionnels auprès des citoyens… dont certains préfèrent alors se tourner vers des sources alternatives qui, parfois, véhiculent des théories du complot. Aujourd’hui, la défiance à l’égard des émetteurs traditionnels d’information, en parallèle de l’émergence de nouveaux canaux de communication, a, en effet, entraîné la résurgence de courants conspirationnistes, internet donnant un nouvel élan à ces thèses et leur offrant une plus large diffusion en les mettant quasiment sur un pied d’égalité avec les médias traditionnels.

Cette invocation du complot, sur laquelle certains commentateurs ont construit leur notoriété, a pris une ampleur particulière après les attentats du 11 septembre 2001. Ceux mettant en doute la « version officielle » des faits se sont d’ailleurs réclamés de la pensée de Noam Chomsky… au point qu’il se sente obligé de réagir aux lettres dont il est assailli à ce sujet, dans un livre d’entretiens, L’Ivresse de la Force (2008), en condamnant ces théories : « Pour qu’il y ait une once de vérité dans les théories sur le 11 septembre, il faudrait qu’il y ait eu un énorme complot, incluant les compagnies aériennes, les médias, la préparation des faux avions. Il aurait fallu mettre au courant quantité de gens dans l’administration. Ils ne s’en seraient jamais tirés. Même une dictature n’aurait pas pu […] Et pour gagner quoi ? Un prétexte pour faire ce qu’ils auraient fait de toute manière, sous un autre prétexte qu’ils auraient pu trouver. »

Pourtant, Noam Chomsky n’a pas toujours été aussi clair au sujet du 11-Septembre. En novembre 2010, il tient des propos ambigus, dans le cadre d’une interview à une chaîne satellitaire iranienne, en affirmant que les Américains sont intervenus militairement en Afghanistan sans apporter aucune preuve de l’implication d’Al-Qaïda dans les attentats du 11-Septembre, « parce qu’ils n’en avaient pas ». Evidemment, la sphère complotiste s’est emparée de cet entretien, pour se servir de la caution morale qu’apporte l’intellectuel à leurs thèses.

Cette ambiguïté (volontairement entretenue ?) persiste toujours. En décembre 2016, la maison d’édition canadienne Lux a réédité, en français, Comprendre le pouvoir. Déjà parue en trois tomes, cette compilation d’échanges avec des étudiants en marge de conférences est très instructive pour voir que les idées de Noam Chomsky, même si elles datent d’avant 2002, peuvent être interprétées justement, par certains, pour justifier l’existence d’un complot, qui consisterait en une pensée dominante, qui nous manipulerait, pour nous détourner de la vérité.

« Marginaliser l’ensemble de la population en contrôlant ce qu’on appelle l’opinion publique », c’est Noam Chomsky lui-même qui l’affirme, et c’est la rengaine des partis populistes, qu’ils soient d’extrême-gauche comme d’extrême-droite. Nous l’avons beaucoup entendu, en France, lors de la dernière campagne pour l’élection présidentielle. Le linguiste américain va même jusqu’à parler de « propagande d’Etat ». Ce sont aussi les termes qu’utilisent certains pour dénoncer une maîtrise de l’information à propos de la réalité des dangers qui guettent notre modèle, notamment à la suite des attaques islamistes sur le territoire européen.

Dans Comprendre le pouvoir, de nombreux autres sujets sont abordés, au-delà de la question des médias. L’ensemble des prises de position de Noam Chomsky apparaît alors comme la caricature de ce qui peut se faire de mieux en matière de contestation des Etats-Unis. Les passages sur Cuba ou la Corée du Nord peuvent faire sourire tant ils tombent dans le piège du simplisme, entre le méchant américain, dominant et manipulateur, et le gentil, victime écrasée par la puissance de l’autre. Encore une fois, leur lecture contemporaine ne peut qu’aller dans le sens des conspirationnistes. Les récentes déclarations de certains politiques sur les événements au Venezuela le prouvent.

Certes, c’est sortir ce livre de son contexte historique. Pour autant, quelle était l’intention de l’éditeur en ressortant cette production datée de plus de 15 ans aujourd’hui, sinon d’éclairer les défis actuels par la pensée de Noam Chomsky ? C’est la preuve que pour certains acteurs politiques, plutôt de gauche, sa réflexion sur la fabrique de l’opinion continue de justifier intellectuellement certaines thèses… comme Marx et Bourdieu dans un autre temps. Pourtant, ils font fausse route. Comme l’affirme l’universitaire Philippe Corcuff dans « Chomsky et le « complot médiatique » » : « Les échos de la critique des médias d’inspiration chomskyenne s’inscriraient dans un certain renouveau de la critique sociale depuis 1995, mais sous des formes fréquemment moins théorisées que dans les années 1960-1970, pâtissant de la dévalorisation des exigences théoriques associées auparavant au marxisme. »

En effet, les trois approches ne sont pas comparables. Marx parle d’« une domination anonyme et diffuse sur tous, domination qui n’est pas réductible à de la « manipulation » de certains par d’autres », comme l’explique la philosophe Géraldine Muhlmann, citée par Philippe Corcuff. Il existerait en outre une différence de perspective quasi-irréconciliable entre l’idée d’une « corruption structurelle » (chez Bourdieu) et celle d’une « corruption des personnes » (chez Chomsky).

Faut-il voir en Noam Chomsky un « critique néolibéral du néolibéralisme » selon la formule proposée par Corcuff ? « Dans la théorie du complot, écrit Pierre-André Taguieff, la puissance cachée n’est pas une force irrationnelle, elle est celle d’un groupe d’hommes à la fois décidés et dotés d’une faculté supérieure de calcul rationnel ». Et l’historien des idées de repérer, dans les classiques de la littérature conspirationniste, « ce mélange d’attrait pour le caché, de vision élitiste de l’histoire et d’hypothèses relevant de l’école libérale dite du « choix rationnel » » qui font une place déterminante à l’action individuelle. Chomsky, un libéral qui s’ignore ?