(crédits : Frédéric Sapp)

Avec le 11-Septembre et les premiers pas de l’homme sur la Lune, l’assassinat de Kennedy est la mère de toutes les batailles conspirationnistes.

Soyons clairs, un auteur a tous les droits, même quand il utilise du matériau historique comme base de ses propos. Comme le disait Dumas dans une formule de soudard, « on peut violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants ». Donc, si on veut affirmer que Napoléon avait les pieds palmés et qu’il a envahi le Kamtchatka à bord du Nautilus, on peut. On peut même, de manière plus insidieuse, imaginer que l’Empereur a payé ses ennemis à Austerlitz et Eylau afin de passer pour un grand stratège. Ou, à l’inverse, qu’en fait, le petit officier d’artillerie corse était un agent de l’Angleterre, chargé de fédérer les ennemis de la Révolution Française afin de l’empêcher de se répandre en Europe. On peut raconter tout cela. À condition d’appeler ça un « roman ».

Tenez, par exemple, le sympathique Marc Dugain vient de faire paraître un opus titré Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard, 2017) et qui véhicule allègrement toutes les théories complotistes concernant la mort des deux frères Kennedy. Tout y passe, les agences secrètes américaines, FBI et CIA confondues, les anti-castristes, la Mafia, Lyndon Johnson… bref, tout un catalogue de méchants potentiels et qui obsèdent un tantinet l’auteur de La chambre des officiers. Et, encore une fois, il a bien le droit d’être obsédé par cette volonté de croire que derrière toute l’Histoire se cachent de sombres pouvoirs occultes. C’est un roman, somme toute.

« Ils vont tuer Robert Kennedy », de Marc Dugain (Gallimard, 2017)

C’est même un roman qui a un succès critique – et peut-être public, l’avenir nous le dira – important en cette rentrée 2017. Et donc, c’est un roman qui mérite un passage à la tribune du Masque et la Plume, le champ de tir de la critique de France Inter, où se fait et se défait la réputation d’un livre sous les crocs acérés et parfois partiaux de ses participants.

En ce cas précis, la troupe endosse le paquetage de l’auteur sans se poser de questions. L’aimable Jean-Claude Raspiengeas lance : « tout le livre met à mal la version officielle des tueurs solitaires » ; suivi par Olivia de Lamberterie qui apporte l’argument implacable : « Il y a une espèce de preuve, c’est que quand on lui [George Bush senior – ndlr] demande où il était le jour de l’assassinat de Kennedy, il ne s’en souvient plus, alors que tout le monde s’en souvient » [c’est faux – ndlr] ; avant qu’Arnaud Viviant ne conclut, ex cathedra : « Et qu’il nous dit très clairement que c’est la CIA qui a assassiné John Kennedy et c’est la CIA qui a assassiné Robert Kennedy » ; ainsi que : « Ce qu’il raconte là, est d’abord la vérité et ça change radicalement notre vision de l’histoire américaine ».

Bien, bien, bien.

Sauf que.

Sauf que si un romancier est libre de dire et d’écrire tout ce qu’il veut sur n’importe quel sujet, un historien ou quiconque veut faire œuvre historique doit fonder ses dires sur des documents, des témoignages, des faits et des dates et non pas sur des anecdotes et des opinions. Et que si quelqu’un ne se souvient pas de ce qu’il faisait le jour de la chute du Mur de Berlin, comme c’est mon cas, ça ne fait pas de lui un agent de la Stasi par défaut. L’histoire, en tant que science, nécessite autre chose que des affirmations et des sous-entendus, elle exige des preuves, pour avoir une quelconque valeur scientifique. Ce que nos amis critiques appellent « histoire officielle » ou « version officielle », c’est avant tout l’histoire scientifique, celle qui depuis plus de cinquante ans n’a pas trouvé la moindre once de preuve de ce complot gigantesque.

D’un point de vue romanesque, je le reconnais, c’est très décevant.

D’un point de vue scientifique, c’est franchement important.

Car à force de penser que l’« histoire officielle » n’est qu’un tissu de mensonges et de tromperies, on va finir par croire qu’Hitler est mort dans un cinéma à Paris ou que l’affaire des missiles de Cuba a été réglée par les X-men

Même au Masque et la Plume, on peut comprendre la nécessité de laisser les romanciers raconter des histoires et les historiens faire de l’histoire.

 

[MàJ : en réalité, George Bush a répondu à la question portant sur l’endroit où il se trouvait lorsqu’il a appris l’assassinat du président Kennedy le 22 novembre 1963. Il a déclaré être à Tyler au Texas pour y prononcer un discours. Merci à Bertrand Maury pour la précision.]