L’équipe d’Akadem m’a demandé de revenir dans une courte vidéo sur les réflexions que m’ont inspirées l’attentat qui a visé la synagogue « Tree of Life » de Pittsburgh samedi 27 octobre 2018.

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Tout d’abord, les mots tuent. A une époque où internet a libéré la parole raciste et antisémite comme jamais dans notre histoire récente, l’attentat de Pittsburgh vient nous rappeler, de la manière la plus cruelle qui soit, que les mots ont des conséquences et que les mots de l’antisémitisme en particulier précèdent toujours le passage à l’acte criminel. C’est ce qu’a souligné dès samedi sur Twitter le sociologue Samuel Ghilès-Meilhac : il ne s’est écoulé qu’un an entre les slogans entendus lors des manifestations d’extrême droite à Charlottesville en août 2017 – dont l’un des mots d’ordre était « les Juifs ne nous remplacerons pas » – et l’attentat antisémite commis par Robert Bowers samedi au cri de « Tous les Juifs doivent mourir ».

Deuxième enseignement : il concerne le choix des mots.  Alors que ce qui s’est passé samedi est l’attentat antisémite le plus meurtrier de l’histoire des Etats-Unis, il semble toujours exister, de manière assez incompréhensible, comme une gêne, une réticence à nommer le mal par son nom. Emmanuel Macron par exemple a posté un premier message vers 20h00 (heure française), samedi, c’est-à-dire à un moment où il n’y avait déjà plus aucun doute sur le caractère antisémite du crime, et dans ce message, les mots « juifs » et « antisémite » étaient complètement absents. Ce premier message a bien sûr été complété par un second, posté deux heures plus tard, dans lequel cette fois-ci le mot « antisémitisme » apparaissait. La direction du parti Les Républicains a réagi rapidement, avec les mots justes mais, étonnamment, Laurent Wauquiez n’a pas réagi sur les réseaux sociaux. Quant à la réaction de Jean-Luc Mélenchon, elle est intervenue tardivement, après minuit, et elle est si vague, si laconique, qu’elle pourrait faire croire que des gens sont morts à Pittsburgh des suites d’un crash d’avion. Bien sûr, Marine Le Pen n’a pas fait beaucoup mieux. Mais on s’attend moins à ce que Marine Le Pen, du fait de l’histoire de la formation politique à laquelle elle appartient, réagisse de manière particulièrement engagée sur ce sujet.

Troisième point : à nouveau, ce massacre vient vérifier que ceux qui tuent par idéologie ont toujours le sentiment d’agir en état de légitime défense. C’était vrai des nazis, des Hutus génocidaires, des frères Kouachi. C’est vrai de Robert Bowers. Persuadé qu’un vaste complot juif est derrière l’immigration de masse aux Etats-Unis, le dernier message qu’il a publié sur les réseaux sociaux samedi était : « Je ne peux pas rester sans rien faire et regarder mon peuple se faire tuer. Vous pouvez aller vous faire foutre avec vos visions, tant pis, j’y vais ». L’un des dangers du conspirationnisme, c’est précisément de fournir à l’acte criminel un discours de justification. C’est, comme le dit Pierre-André Taguieff, un « passeport pour un massacre ».

Autre enseignement : Donald Trump est maintenant débordé sur sa droite. Le terroriste avait expliqué sur les réseaux sociaux qu’il n’avait pas voté pour lui car il le considérait comme un « mondialiste » et non comme un nationaliste. En gros, il mettait Trump dans le même sac que George Soros… le milliardaire et philanthrope américain George Soros, dont on sait qu’il est attaqué en permanence par le président Trump lui-même et par ses amis. Mais voilà : les conservateurs américains, compte tenu de la déliquescence intellectuelle et morale qui frappe leur camp aujourd’hui, ont-ils les moyens de comprendre que cette « Alt-Right », cette droite extrême qui les talonne, est pour eux un danger mortel ? Et Trump peut-il saisir la part personnelle de responsabilité qu’il a dans la banalisation de ce complotisme antisémite qui circule au sein de sa base ?

Dernière chose : Yascha Mounk, qui est politologue, professeur à Harvard et qui a publié récemment un essai remarqué intitulé « Le peuple contre la démocratie », a écrit sur Twitter que, ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est la grande tolérance que rencontre parfois l’antisémitisme aux Etats-Unis : « Farrakhan, dit-il, n’arrête pas de comparer les Juifs à des cafards [encore récemment à des “termites”] ou de les assimiler à du poison. Pourtant, il est toujours possible aujourd’hui d’être à la fois un ami de Farrakhan et une figure héroïque de l’Amérique progressiste ». C’est un message qui est clairement à destination de cette partie de la gauche américaine qui se pâme d’admiration devant des personnalités comme la militante Linda Sarsour et le mouvement Women’s March, un mouvement anti-Trump qui a été incapable de condamner les propos antisémites de Louis Farakhan.

Pour ma part, j’ajouterais que cette complaisance, cette incapacité à être intransigeant à l’égard de l’antisémitisme, qui n’est pas observable qu’aux Etats-Unis, loin s’en faut, est elle-même une partie du problème. Eh bien il est temps que cette complaisance cesse. Sans quoi tous les messages de condoléances, les marques d’amitié, de compassion et de solidarité avec les victimes de l’antisémitisme ne pourront être pris pour autre chose que de l’hypocrisie.

 

[Une première version de ce texte a été publiée sur Facebook dimanche 28 octobre 2018.]