Entretien avec Bruno Tertrais

Bruno Tertrais

La 65ème réunion du Groupe Bilderberg s’est tenue du 1er au 4 juin dernier en Virginie. Bruno Tertrais, politologue et directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), comptait parmi les participants de ce rendez-vous annuel qui cristallise tous les fantasmes complotistes depuis des décennies.

Conspiracy Watch : Bruno Tertrais, vous avez été invité, avec notamment l’essayiste Nicolas Baverez et le journaliste économique François Lenglet, bien connus du public français, à la dernière édition du Bilderberg. Au programme cette année : un premier bilan de l’Administration Trump, l’état des relations transatlantiques et de l’Union européenne, le populisme, la Russie, le Proche-Orient, la Chine ou encore la prolifération nucléaire. A quel titre avez-vous été invité ?

Bruno Tertrais : J’ai été invité par Henri de Castries, qui préside le comité de pilotage des rencontres du Bilderberg, plusieurs mois avant la tenue de l’événement.

C. W. : De Thierry Meyssan à Monique Pinçon-Charlot en passant par Pierre Péan, Natacha Polony ou Emmanuel Todd, le Bilderberg suscite des critiques endiablées qui bien souvent prennent la forme de la dénonciation d’un « gouvernement mondial occulte ». Pour les complotistes, il s’agirait en effet rien moins que du lieu où l’élite « mondialiste » adouberait les futurs présidents, chefs de gouvernement, et déciderait à travers eux de la prochaine guerre, de la prochaine crise économique ou migratoire. Certains n’hésitent pas à parler du Bilderberg comme de l’instrument d’un « grand complot oligarchique » quand d’autres y voient une instance co-pilotée par la CIA et les services secrets britanniques. Quel rapport cette vision des choses entretient-elle avec la réalité ?

B. T. : De ce que j’ai vu et de ce que je connais, à peu près aucune ! Je peux vous confirmer qu’aucune décision n’est prise au cours de ces réunions, et que personne n’y adoube personne… D’ailleurs, vous noterez en consultant les listes des participants, qui sont rendues publiques, que ce ne sont pas toujours les mêmes. Autrement dit : ce n’est pas un « club ». Je pense que ce qui contribue au fantasme de « l’adoubement », c’est l’invitation, souvent, de personnalités politiques – députés, ministres… – souvent jeunes et prometteuses. Elles se font entendre et elles se font des contacts. Enfin, je ne vois pas l’implication de la CIA ou de quelque autre service de renseignement. Parmi les participants figurent parfois certains anciens responsables de ces services, de manière tout à fait ouverte, et comme dans bien d’autres conférences.

C. W. : Mais en ayant assisté à une seule de ces réunions annuelles, comment pouvez-vous après tout être sûr que vous ne vous trouviez pas dans l’antre du grand complot ?

B. T. : Oui, on peut tout imaginer. Pourquoi pas, par exemple, imaginer que les réunions annuelles ne sont pas les « vraies » réunions du Bilderberg et qu’il y en a d’autres, encore plus « secrètes » ?! Comme vous le savez bien, il est logiquement impossible de démontrer une proposition négative. C’est à ceux qui font de telles affirmations qu’incombe la charge de la preuve…

C. W. : Certains affirment, sur internet, que la sécurité des réunions du Bilderberg est assurée directement par l’OTAN. Est-ce que c’est vrai ?

B. T. : C’est idiot : l’OTAN n’a aucune force armée, militaire ou autre, en propre. Ce qui est vrai, c’est que toute réunion, celle-ci ou une autre, qui voit la participation de membres de gouvernement en exercice, ou d’autres personnalités connues, ou encore qui nécessite une protection particulière notamment en cas de risque d’agression, voit le périmètre extérieur du lieu – en l’espèce, un hôtel – sécurisé par les forces du pays hôte : en France, ce serait la police, la gendarmerie ou les CRS, voire l’armée.

C. W. : Sans trahir la confidentialité des échanges à laquelle vous êtes tenu, pouvez-vous nous dire à quoi vous avez assisté ? S’agit-il de conférences, d’interventions magistrales, de débats ?

B. T. : La rencontre se tient dans un format on ne peut plus classique : c’est une succession de tables rondes d’une ou deux heures, toutes sous forme de séance plénière avec l’ensemble des participants. Deux, trois ou quatre orateurs font chacun une intervention liminaire, puis le débat s’engage avec l’ensemble de la salle. Il y avait une table ronde sur chacun des sujets de l’agenda rendu public par le Bilderberg. Et rien d’autre !

C. W. : Pardonnez le caractère un peu trivial de la question mais, comment cela se passe-t-il concrètement ? Et surtout, les échanges auxquels vous avez pu assister vous ont-ils aidé pour vos travaux de recherche par exemple ?

B. T. : Je vais tout vous dire : j’ai été conduit les yeux bandés dans un hélicoptère noir, on m’a fait signer un engagement de confidentialité avec mon propre sang, et j’ai reçu un chèque d’un million de dollars… Plus sérieusement, c’est une réunion discrète – l’hôtel est privatisé pour la circonstance – qui se déroule dans de bonnes conditions, mais sans aucun luxe ni aucune ostentation. L’hôtel Marriott de Chantilly n’est pas un cinq étoiles… L’ambiance est au travail : il n’y a aucune activité ludique ou parallèle qui soit organisée, et d’ailleurs l’agenda n’en laisse pas le temps aux participants, qui sont tous censés participer du début à la fin et ne peuvent sortir de l’enceinte. Les réunions ont lieu de 8h30 à 18h30 tous les jours. Aucun participant ne peut être accompagné, ni par un ou une assistante, ni par son conjoint. Et tous les participants sont traités sur un pied d’égalité : nous sommes placés par ordre strictement alphabétique. Enfin, il n’y a aucun défraiement ni a fortiori aucune rémunération : les participants payent leur voyage et leur chambre d’hôtel. Ils sont simplement accueillis à l’aéroport par des navettes spéciales, habilitées à pénétrer dans l’enceinte. Et sur la qualité des échanges, oui, sur quelques sujets d’actualité, ma perspective a changé.

C. W. : La confidentialité des débats, qui du reste n’est pas une règle propre au Bilderberg, sert à faciliter les échanges, à les rendre plus libres, plus fluides. D’après l’expérience que vous en avez maintenant, est-ce que vous trouvez que cette confidentialité est justifiée ?

B. T. : Le Bilderberg est soumis à la règle dite de « Chatham House », ni plus ni moins. C’est-à-dire que les propos peuvent être utilisés mais ne peuvent être attribués. Est-ce justifié ? Bien sûr ! Ce type de réunion n’aurait aucun intérêt pour les participants si elle était publique, ou faisait l’objet de retransmissions vidéo. Les officiels, notamment, peuvent y avoir une parole libre.

C. W. : Le Bilderberg fait depuis des décennies l’objet de suspicions mais aussi de critiques souvent contradictoires. Certains, comme le républicain Ron Paul, accusent le Bilderberg de prôner un interventionnisme économique de type keynésien. D’autres l’accusent d’être le fourrier de l’ultra-libéralisme. Qu’en est-il réellement selon vous ?

B. T. : C’est une question plus sérieuse. Aucune idéologie, aucun camp politique n’est privilégié dans les débats ou, pour ce que j’ai pu en voir, dans la sélection des participants. Cela dit, les supporters de Jean-Luc Mélenchon ou de Pablo Iglesias n’y sont pas en majorité…

C. W. : En définitive, quels conseils donneriez-vous à ceux qui voudraient, s’agissant du Bilderberg, faire la part des choses entre le fantasme et la réalité ?

B. T. : De rencontrer les gens qui ont participé à ces réunions, tout simplement, et de leur poser des questions simples, comme vous venez de le faire. Ces réponses ne convaincront pas les paranoïaques, mais peut-être ceux qui souhaitent légitimement s’informer.

 

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