« Rien (…) ne prédisposait Orwell à servir de caution ni à la droite souverainiste ni aux libéraux. Rien, sinon cette idée d’une surveillance généralisée, d’un conformisme obligatoire, qu’on accole à toutes sortes de situations avec une trompeuse désinvolture. «Big Brother» est une expression du langage courant qui désigne, dans nos sociétés, tantôt les organismes de surveillance, tantôt une «pensée unique» soi-disant oppressive. Mais là encore, Orwell a donné de son vivant l’antidote à cette utilisation abusive. Souvent, on recourt à Big Brother pour délégitimer la démocratie, pour suggérer l’idée faussement sulfureuse (en fait, c’est un cliché) qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre nos démocraties et les tyrannies diverses et variées qui s’épanouissent sur la planète.

Le réquisitoire est connu : contrôlées par une oligarchie qui tient les médias, minées par la corruption politique, dominées par l’argent et le matérialisme consommateur, les démocraties seraient un décor de Potemkine qui présenterait une apparence de liberté derrière laquelle se dissimulerait la dictature de la classe dirigeante. Pont aux ânes de la «pensée critique», héritage désuet du marxisme, tirant fort vers le complotisme, cette thèse se retrouve à l’extrême gauche et à l’extrême droite et dans nombre d’interventions d’universitaires qui finissent par assimiler démocratie et dictature, autorisant ainsi toutes les dérives illégales ou violentes contre les systèmes de liberté (pourquoi respecter la loi, puisqu’elle est la simple cristallisation d’une tyrannie de classe ?). Badiou ou Zizek en sont les exemples les plus connus. Et la faveur dont ils jouissent dans une partie de l’intelligentsia parisienne ressemble à s’y méprendre à la fascination des intellectuels des années 50 pour l’URSS.

Dans un texte de février 1941, Orwell fait justice de cet amas de sophismes. «Dénigrer la démocratie, commence-t-il, est un des passe-temps les plus faciles du monde.» Effectivement, poursuit-il, ces critiques ont leur part de vérité. Les régimes de liberté sont souvent oligarchiques, et tellement inégalitaires qu’une partie de la population est en fait écartée de la vie collective. Pourtant, ajoute-t-il aussitôt, le raisonnement est faux. Pour une raison simple : il néglige volontairement les différences de degré. Certes, il y a des phénomènes d’oppression dans les démocraties – monopoles économiques, inégalités, atteintes aux libertés, conformismes médiatiques, etc. -, mais à un degré très inférieur à ce qu’on observe dans les dictatures. A la différence de certains intellectuels, les individus ordinaires, d’ailleurs, ne s’y trompent pas : les réfugiés politiques viennent des dictatures, non des démocraties. »

Source : « Souverainistes et libéraux, laissez George Orwell en paix » (Libération, 31 juillet 2016)

Voir aussi :
* Pourquoi les complotistes sont des ennemis de la démocratie