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Extraits de Fernando Molina, « Sept thèses sur le gouvernement d’Evo Morales », Le Débat, n° 149, mars-avril 2008, pp. 170-181. Traduit de l’espagnol par André Gabaston.


Le Débat, n° 149, mars-avril 2008
L’antilibéralisme politique du MAS (le « Mouvement pour le socialisme », parti d’Evo Morales actuellement au pouvoir en Bolivie – NDLR) se nourrit de la conception « constructiviste » ou, si l’on veut, « mécanique » qu’a ce mouvement de la société. Dans l’imaginaire de ce parti, sans que ses courants internes divergent sur ce point, les institutions politiques sont des marionnettes conçues, élaborées et mises en branle par ceux qui détiennent le pouvoir. Les institutions sociales n’ont pas de vie propre, elles ne sont que des instruments au service d’idées et d’intérêts déterminés. Elles servent, par exemple, à contrôler les esprits (l’école et l’Eglise). Et il n’y a rien en elles qui puisse résister à un tel objectif.

[…] Les « constructivistes » ne prennent pas en compte l’imprévisibilité, le chaos inhérents aux collectivités humaines. Ce sont des rationalistes dogmatiques qui croient à la possibilité de réguler scientifiquement la société afin de la rendre totalement consciente, parfaite. Bref, ils surestiment dans le processus social le rôle de ce qui est prémédité, préétabli.

C’est pourquoi les « constructivistes » croient dur comme fer aux théories de la conspiration. Pour eux, il est non seulement possible, mais aussi simple comme bonjour qu’un groupe de conspirateurs manipule la conjoncture historique. Puisque, selon eux, la clé du problème est qui détient le pouvoir et que tout le reste en découle, leur conception de la politique, dépouillée de l’accessoire, se réduit aux manœuvres nécessaires pour prendre et garder le pouvoir.

[…] Parce que la politique est conçue comme une bataille pour prendre le pouvoir, on n’admet pas que les cadres de l’« officialisme » (i.e. les militants du mouvement au pouvoir – NDLR) fassent de la politique ni que celle-ci ait à voir, fût-ce indirectement, avec cette bataille. C’est pourquoi ils peuvent tous faire l’objet de purges, comme on l’a vu dramatiquement lors des grands procès soviétiques. A l’exception du numéro un, tous sont potentiellement des traîtres, des corrompus, des vendus à l’« ennemi » (les compagnies pétrolières, l’« empire » nord-américain).

[…] Les résultats évidents du piège psychologique que nous sommes en train de décrire sont les suivants : la soumission politique des militants et des fonctionnaires, l’apparition d’une « cour » destinée à obéir et à flatter, la disparition de l’initiative personnelle.

[…] La « peur de la trahison » se répand partout, faisant proliférer les dénonciations de conspiration, comme celles dont a déjà parlé le gouvernement sans jamais les prouver : conspirations des compagnies pétrolières (avec « photos » à l’appui qui n’ont jamais paru), conspirations de l’ambassade des Etats-Unis, qu’il a fallu ensuite démentir, conspirations de l’oligarchie de l’est du pays ou des moyens de communication, qui se sont révélées sans fondement.


L'auteur :
Fernando Molina est spécialiste de l’histoire de la Bolivie contemporaine. Derniers ouvrages parus : Evo Morales y el retorno de la izquierda nacionalista (2006) ; Conversión sin fe. El Mas y la democracia (2007).