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Par François-Xavier Fauvelle-Aymar


The Secret Relationship Between Blacks and Jews
(...) Quelle est exactement la teneur de l’ouvrage au centre de cette polémique, que Henry Louis Gates a pu considérer comme l’un des meilleurs exemples de littérature de haine, et que plusieurs auteurs ont comparé aux Protocoles des Sages de Sion ?

L’ouvrage, paru en 1991, a seulement pour titre The Secret Relationship Between Blacks and Jews, suivi d’un énigmatique « volume one ». On verra que cette mention n’est pas dénuée de sens, alors même qu’aucun volume deux n’est paru depuis lors. La page de couverture porte également la mention de l’auteur institutionnel, « The Nation of Islam », qui est aussi l’imprimeur et l’éditeur commercial. La page de « faux titre » précise que l’ouvrage a été préparé par « The Historical Research Department » de la Nation de l’Islam, et donne les coordonnées postales et téléphoniques où il est possible de se procurer le livre. Car celui-ci, n’appartenant pas au mainstream de la production savante, ne circule pas par les canaux habituels des librairies généralistes ou spécialisées, mais grâce au bouche-à-oreille, aux boutiques ethniques et aux librairies sur Internet. La page (iii) ajoute encore la mention « All Praise is Due to Allah » ainsi qu’un « prière d’insérer » qui ne dit rien du contenu historique de l’ouvrage mais le situe expressément dans le cadre d’une problématique actuelle de nature conflictuelle : « Blacks and Jews have recently begun to question their relationship [allusion euphémisée à la tension croissante entre les deux communautés] and its strategic role in their individual development. This report is an examination of documented historical evidence and is intended to provide an historical perspective for intellectual debate of this crucial social matter ». Dans le même registre, on lit à la page (iv) une « Note on Sources » qui ne dit toujours rien du contenu mais donne la clé de la méthode suivie : « The information contained herein has been compiled primarily from Jewish historical literature. Every effort has been made to present evidence from the most respected of the Jewish authorities and whose works appear in established historical journals or are published by authoritative Jewish publishing houses ». Suit cette affirmation confondante de mauvaise foi : « A substantial body of evidence that supports the findings herein was excluded by the editors and deemed to be from sources considered anti-Semitic and/or anti-Jewish ». On peut ici s’interroger : pourquoi exclure ces sources si leur caractère antisémite ne neutralise pas leur véracité ? Pourquoi se priver d’un « corpus substantiel » de faits utiles et probants, même s’ils proviennent de sources « considérées comme » antisémites, si l’on a en vue de retracer un fait historique dans son intégralité ?

Les pages suivantes présentent une liste des abréviations, la table des matières, une « Editor’s Note » qui prétend ne pas interpréter des faits qui parlent d’eux-mêmes (curieuse démission de l’historien) et enfin une introduction. Déluge de « paratexte » qui vaut démonstration de précaution et prudence méthodologique, pour un ouvrage qui s’affiche comme scientifique. L’abondance des notes de bas de page et leur ostentatoire numérotation continue (de 1 à 1275), de même que la présence d’une bibliographie et d’un index fourni, vont dans le même sens.

Ces premières pages, qui disent déjà presque tout, méritent qu’on s’y attarde encore un peu. L’introduction, très courte (deux pages), aborde pour la première fois le sujet de l’ouvrage, tout en fournissant le modèle des objectifs rhétoriques et idéologiques poursuivis. Ainsi commence-t-elle : « Throughout history Jews have faced charges of economic exploitation of Gentile communities around the world. Indeed, no single group of people have faced blanket expulsion in so many places around the world as frequently as have the Jews ». Dès l’abord, on assiste donc, au prix de la souveraine ignorance du rôle du préjugé antisémite dans l’histoire des persécutions, à une complète inversion de perspective, faisant des Juifs des oppresseurs économiques qui ne s’attirent de la part des Gentils que de légitimes retours de bâton. Mais, lit-on, « this is not the only charge that is made against Jews ». Les Juifs sont en effet responsables du plus grand crime perpétré contre une « race » d’hommes : la traite et l’asservissement de millions de « citoyens » (citizens) africains ; – un crime que, compte tenu de l’inversion de perspective, il est légitime d’appeler du nom de « crime contre l’humanité » (crime against humanity), d’où l’on glisse facilement vers la notion d’un « Black African Holocaust ». De ce crime, les Juifs ne sont pas que les complices, mais aussi les principaux organisateurs et bénéficiaires, ce dont témoigne leur « immense richesse ». Suit une citation extraite d’un auteur juif, rabbin de son état, affirmant que « The parallels between the Nazi terror and the American slave trade are more startling than we may realize ». Venant après la démonstration de la gravité de l’holocauste noir, cette citation produit un effet de collage d’où il ressort que le crime des Juifs dépasse celui des nazis et que les Noirs ont un meilleur titre que les Juifs au statut de victimes. Fondé, sous prétexte de ne pas donner prise au soupçon d’antisémitisme, sur des citations et des notes en bas de page faisant exclusivement appel à des auteurs juifs (ou du moins pouvant passer pour tels d’après leurs patronymes), l’argumentaire produit l’illusion d’une science juive homogène qu’il suffit d’interroger pour l’entendre faire l’aveu de la responsabilité des Juifs dans la traite. Procédé qui se ramène en quelque sorte à ce syllogisme épistémologique : 1) les chercheurs juifs ont établi la liste des crimes commis par les marchands juifs à l’encontre des Noirs ; 2) or un Juif ne saurait qu’être favorable à un autre Juif, en vertu de leur solidarité ethnique ; 3) donc, la réalité des faits ne peut être remise en question. Il y a bien là une logique de l’aveu qui est celle des Protocoles des Sages de Sion, à la différence que The Secret Relationship n’est pas réputé être dû à des auteurs juifs, mais simplement procéder d’une juxtaposition de témoignages juifs, méthode qui se révèle tout aussi efficace.

Sans entrer dans le détail des thèses de l’ouvrage, ce qui a été fait par beaucoup d’auteurs dans le cadre même de la polémique, il est ici possible de dire quelques mots sur la structure de l’ouvrage et de mettre en évidence le réemploi de quelques-uns des principaux topoi de l’antisémitisme.

L’ouvrage est structuré comme la saga criminelle d’une communauté juive parfois dispersée mais toujours unie dans son objectif premier d’asservissement des Noirs, et qui, par translation et dissémination, s’est déplacée dans le temps et dans l’espace, depuis l’Europe médiévale jusqu’aux États-Unis contemporains. Cette histoire commence avec l’implication des Juifs dans la traite médiévale, leur rôle économique en Espagne, puis leur expulsion et leur migration, via le Portugal ou les Pays-Bas, vers l’hémisphère occidental (chap. 1), et en premier lieu le Brésil et les Caraïbes, foyers de dissémination en multiples communautés (chap. 2). C’est ensuite depuis ces régions que, poursuivant leur translation, les Juifs pénètrent en Amérique du Nord, toujours maîtres de la traite et principaux bénéficiaires de l’ordre colonial (chap. 3). Rien d’étonnant dès lors à ce qu’on les retrouve en grand nombre parmi les planteurs du Sud esclavagiste, occupant des positions éminentes et se faisant les principaux défenseurs de la slavocratie (chap. 4). Rien de surprenant non plus à ce que la question de l’esclavage « caused no great moral convulsion among the Jews of America », qui fournirent les justifications théologiques de l’esclavage, abondèrent du côté des Confédérés durant la guerre de Sécession, ne vinrent jamais grossir les rangs abolitionnistes et poursuivirent l’exploitation des Noirs après l’abolition (chap. 5). Il fallait ajouter un chapitre de synthèse (intitulé « Holocaust ») tentant une quantification des victimes de l’oppression juive et une estimation de la place des Juifs dans le système esclavagiste propre aux États-Unis, sur la base des différents recensements (chap. 6). L’ouvrage s’achève par un véritable « fichier juif » (chap. 7, « Jews of the Black Holocaust ») comportant, par ordre alphabétique, quelques centaines de noms de Juifs (ironiquement désignés comme « chosen people »), marchands ou propriétaires d’esclaves, et donnant à leur sujet quelques précisions biographiques ou se rapportant à leurs victimes.

Tout au long de cette histoire continue et essentialiste, se forme l’idée que les Juifs n’existent que comme groupe d’intérêt partageant les mêmes objectifs conscients et déroulant silencieusement le scénario de leur complot criminel. Qu’il soit pratiquant ou non, qu’il soit notoirement juif ou Juif caché, qu’il soit Portugais du XVe siècle ou Américain du XIXe, le « Juif » obéit partout et toujours à l’impératif de son groupe, qui consiste à placer la solidarité ethnique et le gain matériel au-dessus de toute autre considération. Ainsi, à la différence des Gentils qui, « for the most part, [were] nationalists, owing their allegiance to the nation in whose territory they resided », les Juifs « remained internationalists without the patriotic fervor of their Gentile countrymen ». Cette dénonciation de l’internationalisme et de l’antipatriotisme des Juifs, retrouvant les accents de l’antisémitisme du XIXe siècle et du début du XXe, est présente à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, et conduit parfois à des justifications explicites des persécutions et de l’antisémitisme. On retrouve également d’autres topoi de l’antisémitisme, comme la figure du juif violeur. Allant bien au-delà du phénomène de l’exploitation sexuelle des femmes esclaves, les Juifs sont en effet réputés avoir poursuivi une longue tradition du viol : « Such was the practice of Jews since the Middle Ages ». Une pratique à ce point ancrée dans leur mentalité qu’ils poursuivirent l’exploitation des femmes noires, après l’abolition, par le moyen de la prostitution, avant de s’engager, toujours sans manifester aucun souci moral, dans la « traite des Blanches », vendant leurs propres femmes et d’autres « Caucasiennes ».

Autre remarque : on a déjà suggéré à quel point il était curieux, dans une démarche historienne, d’indiquer qu’on laissait de côté un « corpus substantiel » de faits allant pourtant dans le sens de la démonstration, sous prétexte qu’ils provenaient de sources moralement répréhensibles. Un tel argument relève ici de la tartufferie, dans la mesure où le procédé ne vise qu’à laisser croire au lecteur que les témoignages sont en réalité beaucoup plus nombreux que ce qu’une sélection drastique (mais non justifiée, sinon par des considérations vaguement éthiques) a laissé subsister. À bien y regarder, il y a bien dans l’ouvrage un dispositif conscient visant à laisser deviner tout un continent de barbarie juive, sans commune mesure avec ce qu’une simple méthode scientifique peut révéler : la bibliographie est ici forcément « sélective », les chiffres sont toujours dits inférieurs à la réalité, les témoignages juifs ont évidemment tendance à minimiser l’ampleur des crimes, la liste des Juifs impliqués dans l’« Holocauste noir » ne peut être que limitative. Ce qui explique, comme l’avait déjà suggéré Henry Louis Gates, que l’ouvrage se présente, dès sa couverture, comme le « volume one » de ce qui pourrait être, s’il était achevé, le mémorial de la criminalité juive. (...)


Source :
* François-Xavier Fauvelle-Aymar, « Les Juifs, la traite des esclaves et l’histoire des États-Unis : Étude d’un courant antisémite au sein de la communauté noire américaine dans les années 1990 », Sources, revue d’études anglophones, éditions Paradigme, automne 2002. Télécharger l'intégralité de l'article en format PDF sur Academia.edu.