L’antisémitisme de notre temps (1/2)
AVERTISSEMENT : L’article qui suit a été publié il y a plus de deux ans. Il est hélas toujours – et peut-être plus que jamais – d’actualité. Pour des commodités de lecture, il a été divisé en deux parties. Merci à la rédaction de L’Arche de nous avoir autorisé à le reproduire ici.

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Le thème du complot est omniprésent dans l’actualité éditoriale, journalistique et cinématographique. Ce n’est pas le fait du hasard. Depuis que, la chute du communisme aidant, les idéologues marxistes ont cessé de fournir des réponses faciles aux interrogations de nos contemporains, ceux-ci ont de plus en plus recours à des systèmes de pensée issus du conspirationnisme. Un tel penchant existait déjà de longue date. Les théories du complot ont fleuri à l’extrême gauche comme à l’extrême droite, tout au long du siècle écoulé. Mais quelque chose s’est produit, au cours des années récentes, qui a modifié la donne. Naguère encore relégué au rang d’explication complémentaire, traité avec un sentiment de gêne voire de honte, le complot a été promu à la dignité de causalité principale.

L’analphabétisme politique qui caractérise une bonne part des nouveaux militants – et des journalistes issus de la même génération – y est sans doute pour beaucoup. Moins on comprend le monde, plus on est tenté d’y soupçonner l’action de forces obscures. La main des manipulateurs est partout. Rien n’est innocent. « Ils » savent s’y prendre. « Ils » ont tout prévu. « Ils » intoxiquent nos médias, organisent notre vie publique et donnent des consignes à nos dirigeants.

Qui sont- « ils » ? Au départ, tout le monde et personne. Les entreprises qui fabriquent des OGM. Les espions déguisés en étudiants. Les banquiers apatrides. Les hommes d’affaires délocalisateurs. « Ils », ce peut être le voisin dont on se méfie ou une puissance invisible agissant depuis l’autre extrémité de la planète. « Ils », c’est ce qu’on ne comprend pas.

Mais il y a des tropismes. Certains « ils » sont plus évidents que d’autres. Dans un univers de suspicion généralisée, les habitudes culturelles et les héritages ancrés dans l’inconscient collectif tendent à canaliser la complotite vers des cibles naturelles.

L’antisémitisme de notre temps (1/2)
Dans un livre passionnant qui vient de paraître (1), Pierre-André Taguieff montre que les théories modernes du complot sont issues d’une matrice datant de la fin du dix-huitième siècle. Il s’agissait, déjà, d’expliquer l’inexplicable : l’atteinte portée à un ordre naturel – c’est-à-dire divin – des choses. Une atteinte dont la Révolution française était la scandaleuse manifestation. L’abbé Barruel, en attribuant la Révolution à l’action d’une petite obédience maçonnique à l’existence éphémère, les Illuminés de Bavière, lança une machine qui, entretenue par les fantasmes des uns et les intérêts des autres, n’a cessé depuis deux siècles de produire des théories adaptées à toutes les circonstances.

La force du livre de Taguieff tient à ce qu’il se situe au plan des mentalités et des discours et non des organismes, grands et petits, qui en sont les porteurs. Le mythe du complot est énoncé alternativement par un auteur ésotérique, par un gouvernement en place, par un romancier à grand tirage, par un parti politique extrémiste, par une série télévisée. Pitoyables ou redoutables, exaltés ou cyniques, les conspirationnistes puisent à un même fonds commun au gré de leurs pulsions ou de leurs calculs. Ils s’adressent à un public largement indifférencié, qui amalgame ces divers discours et les dispose en un vaste faisceau de croyances.

Le facteur antisémite est présent dans le dispositif dès la première heure, puisque Barruel l’incorpore à sa « démonstration » ; mais il ne se déploie pleinement qu’à un stade ultérieur. C’est dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle que le complot maçonnique est identifié au complot juif. Comme l’écrit en 1869 un auteur français alors très influent, Gougenot des Mousseaux, « le Juif » est « naturellement » et « nécessairement » le « grand maître réel de la maçonnerie » (2).

Le processus, ensuite, se diversifie. Untel devient antisémite par conspirationnisme ; un autre devient conspirationniste par antisémitisme. Puisqu’il existe, dans l’espace public, des ressources discursives permettant de relier l’un à l’autre, le complot étant la nature du Juif et tout complot ayant un Juif en son sein, chacun pourra se déterminer au gré de ses envies.

Dans son livre-enquête sur l’« humoriste » Dieudonné (3), la journaliste Anne-Sophie Mercier donne des exemples d’un tel mécanisme. Elle cite une affirmation de Dieudonné, dans un entretien avec elle : « Les Juifs, qui souhaitent m’éradiquer de la scène artistique, ont concocté pour moi un projet de “solution finale” », une déclaration d’un ami de Dieudonné, Alain Soral : « Les sionistes tiennent le PS et l’UMP », et les propos que lui a tenus un autre ami de Dieudonné, militant « dieudonniste » de la première heure, Pierre Panet : « Il faut oser dire la vérité. Israël a une vraie responsabilité dans les attentats du 11-Septembre. Ces Israéliens qui faisaient le V de la victoire dans les rues de Tel-Aviv, on les a filmés pendant qu’ils ne regardaient pas! Moi, j’ai vu ce film, que les sionistes ont ensuite fait disparaître. Avez-vous remarqué qu’il n’y avait qu’un seul Juif parmi les morts de New York ? Normal, le Mossad les avait presque tous prévenus. Et tout ça pour justifier la politique en Irak, en Afghanistan ! » (4).

Certes, dans des propos de ce genre, on doit faire la part de la bêtise et de l’ignorance. Mais le lien obsessionnel qui est ainsi établi entre le Juif et le complot ne saurait être innocent.

UN BESOIN PROFOND

L’antisémitisme de notre temps (1/2)
Loin de Paris, on retrouve les même amalgames dans l
e dernier film de Marc Levin
Les Protocoles de la rumeur (5). L’auteur, un cinéaste américain dont le parcours s’identifie aux causes des marginaux et des laissés-pour-compte de la société américaine, a vécu comme un choc le mythe selon lequel 4 000 Juifs ne seraient pas allés travailler au World Trade Center le jour des attentats du 11-Septembre, et surtout le fait que ce mythe est répandu aussi bien chez les nazis américains que chez des victimes du racisme. Sa recherche l’a conduit aux livres fondateurs du mythe du complot juif, à commencer par les Protocoles des Sages de Sion.

Ce texte a été, on le sait, dénoncé comme un faux peu de temps après son apparition en Occident. Qui plus est, cette dénonciation fut l’oeuvre du même journal – le prestigieux Times londonien – où il avait été publié un an plus tôt. Pourtant, un siècle après leur rédaction par un agent de la police russe, et plus de quatre-vingts ans après la démonstration qu’ils étaient la copie à peine arrangée d’un pamphlet contre Napoléon III, ces prétendus protocoles d’une réunion secrète visant à la conquête du monde par les Juifs sont plus répandus que jamais. C’est la preuve, comme l’écrit Umberto Eco en préface au livre posthume que le grand maître de la bande dessinée américaine, Will Eisner, a consacré aux Protocoles (6), que « ce ne sont pas les Protocoles qui produisent l’antisémitisme : c’est le besoin profond de désigner un Ennemi qui mène les gens à y croire ».

Ce besoin profond est à l’origine du « frisson paranoïaque » décrit par la sociologue Véronique Campion-Vincent dans son livre sur La société parano (7). On ne croit pas parce que l’on a été convaincu ; on croit parce que l’on désire ardemment croire en un principe explicatif allant au-delà des réalités visibles. Mais de telles croyances peuvent être cyniquement exploitées par des propagandistes. Dans son enquête sur « l’obsession du complot », le journaliste Frédéric Charpier rappelle que « la conspiration “sioniste” démasquée après guerre comble désormais le vide laissé par la “conspiration juive” que l’on croyait reléguée aux oubliettes de l’Histoire » (8).

En fait, le lien entre la conspiration juive et le premier Congrès sioniste (réuni à Bâle en 1897) fut suggéré dès le 5 février 1898 par un article de la Civiltà cattolica, la revue des jésuites : i[« La condamnation de Dreyfus a été pour Israël un coup terrible ; elle a marqué au front tous les Juifs. […] Avec leur subtilité ordinaire, ils ont imaginé d’alléguer une erreur judiciaire. Le complot a été noué à Bâle, au Congrès sioniste, réuni en apparence pour discuter de la délivrance de Jérusalem. »]i L’antisémitisme chrétien traditionnel, mâtiné d’antisémitisme nouveau, a donc été le premier à discerner sous l’apparence du mouvement sioniste la réalité du complot juif.

Lors de la première publication des Protocoles des Sages de Sion (en 1901, puis en 1905 dans la version « longue » de Serge Nilus), l’explication « sioniste » ne figure pas encore. Mais elle apparaîtra bientôt, avant que le faux ait commencé sa carrière internationale. Dans L’apocalypse de notre temps, maître livre sur les Protocoles publié à la veille de la seconde guerre mondiale et dont une réédition vient de paraître (9), Henri Rollin indique que, dans son édition de 1917 des Protocoles, Serge Nilus en attribuait déjà la paternité à Theodor Herzl. « Les Protocoles, écrivait Nilus, ont été tirés secrètement, nous le savons maintenant, du registre complet des procès-verbaux du premier congrès sioniste, tenu à Bâle en août 1897. » Un peu plus tard, cette version fut révisée par une fervente adepte des Protocoles, Leslie Fry : elle attribua ce pseudo-document à un autre sioniste, Ahad Haam, qui l’aurait fait traduire d’hébreu en français afin de le présenter pour approbation à l’Alliance israélite universelle…

L’association de l’antisionisme au mythe des Protocoles fut renforcée par les pamphlétaires antisémites de l’entre-deux-guerres. Pierre-André Taguieff cite ainsi Roger Lambelin, l’un des principaux propagateurs des Protocoles en France, qui dès 1924 attribuait la Déclaration Balfour de 1917 en faveur d’un foyer national juif en Palestine à « l’impérialisme d’Israël » et lançait ce sinistre avertissement : « C’est cette race qui nous menace ; ses forces sont redoutables, son impérialisme s’affirme davantage chaque jour ». Dans un livre paru en 1928, Roger Lambelin expliquait ainsi les motivations de son combat : i[« […] après avoir vu à Jérusalem les premiers effets de l’application de la Déclaration Balfour, je me mis à étudier de mon mieux le problème juif »]i. Et de décrire le yishouv sioniste, embryon du futur État juif, comme « un centre spirituel et un poste de commandement d’où partent des directives et des ordres pour les communautés éparses dans l’univers ».

On pouvait croire que de tels discours avaient été discrédités par leur étroite association avec le nazisme. Cependant, la thèse du « complot sioniste » fut reprise par la propagande communiste dès le début des années 50, avec les procès de Prague et l’affaire des « assassins en blouses blanches ». Elle figurait à nouveau dans les campagnes antisionistes menées par l’URSS au cours des années 60. Le grand historien de l’antisémitisme, Léon Poliakov, cite à cet égard un passage significatif d’une émission de Radio-Moscou en langue arabe, diffusée en 1967 : « Les faits montrent que les membres des organisations sionistes contrôlent 75 % des agences de presse américaines et mondiales » (10). Une telle affirmation se retrouve aujourd’hui, quasiment mot pour mot, dans la propagande néo-nazie, dans la polémique antisioniste, et chez des agitateurs antisémites comme Israël Shamir.

Après la chute de l’URSS, le relais conspirationniste a été pris par une certaine extrême gauche pour qui la contestation de la politique israélienne se mue volontiers en dénonciation d’une essence maléfique dont l’État juif serait porteur. Alexis Lacroix, dans Le socialisme des imbéciles, un petit livre très dense consacré aux dérives antijuives de la gauche contemporaine (11), cite un discours où José Bové affirme : « La lutte pour les droits du peuple palestinien s’inscrit dans la lutte contre la mondialisation financière » ; et il commente : « Cette grammaire du soupçon, qui marie les jacqueries et X-Files, transporte la militance aux
frontières de la paranoïa. »

L’antisémitisme de notre temps (1/2)
Le terme de « paranoïa » est aussi celui qui revient sous la plume d’Antoine Vitkine : décrivant dans son enquête sur « les nouveaux imposteurs » les théories du complot véhiculées par les médias et par internet (12), il montre comment, de Thierry Meyssan à Roger Garaudy, la folle logique du complot mène inéluctablement à l’antisémitisme.

Une mention particulière doit être faite ici des négationnistes. Ceux-ci, en effet, ne sont pas seulement
conspirationnistes par sympathie avec les antisémites de tous bords ; ils le sont par la logique de leur propre discours. Et cela se comprend. Mettons-nous un instant à leur place. La Shoah, disent-ils, n’a pas eu lieu. Au moment où ils disent cela, on leur oppose les paroles des témoins et les ouvrages des historiens. Comment est-il possible que le monde entier se ligue ainsi contre eux ? L’explication paranoïaque s’impose d’elle-même.

Pour créer puis entretenir « le mensonge de l’Holocauste », il faut payer des faux témoins et réduire les vrais témoins au silence. Il faut aussi faire régner la terreur dans les universités et les centres de recherche, les Parlements et les médias, afin que tous répètent le même discours mensonger sur un génocide qui n’a jamais existé. C’est d’une entreprise à l’échelle planétaire qu’il est question, avec des relais dans toutes les capitales, avec des financiers et des propagandistes, avec des espions et des hommes de main. Une entreprise secrète, bien sûr, mais à l’efficacité redoutable.

On comprend donc l’enthousiasme avec lequel la nébuleuse négationniste a accueilli les thèses de Norman Finkelstein et d’Israël Shamir. Ceux-ci ne disent pas que la Shoah n’a pas eu lieu (encore que Shamir affirme ne pas avoir d’opinion précise quant à la réalité de la Shoah). Mais ils offrent aux négationnistes la pièce manquante de leur puzzle : le complot judéo-sioniste. C’est pourquoi leurs textes figurent en bonne place, auprès des Protocoles des Sages de Sion, dans la panoplie des négationnistes.

(à suivre…)

Notes :
(1) Pierre-André Taguieff, La foire aux illuminés, Mille et une nuits, 2005. De Pierre-André Taguieff il faut citer, dans ce contexte, au moins trois autres ouvrages : Les Protocoles des Sages de
Sion. Faux et usages d’un faux
(Berg International et Fayard, 2004), Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire (Mille et une nuits, 2004) et La nouvelle judéophobie (Mille et une nuits, 2002).
(2) Pierre-André Taguieff, qui cite ce passage, indique encore que « le mythe d’une centrale juive ou judéo-maçonnique organisant secrètement la conquête du monde » se retrouve à la même époque chez l’abbé Chabauty, chez le Serbe Osman-Bey (lui-même d’origine juive) et chez Mgr Meurin.
(3) Anne-Sophie Mercier, La vérité sur Dieudonné, Plon, 2005.
(4) Dieudonné a intenté un procès à Anne-Sophie Mercier pour faire retirer de l’ouvrage des passages, injurieux selon lui mais qui à la lecture apparaissent plutôt comme de simples paraphrases des propos tenus par lui et quelques-uns de ses amis. Cependant, il n’a pas contesté l’authenticité des citations directes rapportées ici.
(5) Les Protocoles de la rumeur (titre originel : Protocols of Zion), un film de Marc Levin actuellement projeté dans les salles françaises.
(6) Will Eisner, Le Complot. L’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion, Grasset, 2005.
(7) Véronique Campion-Vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Payot, 2005.
(8) Frédéric Charpier, L’obsession du complot, Bourin, 2005.

L’antisémitisme de notre temps (1/2)
(9) Henri Rollin, L’apocalypse de notre temps. Les dessous de la propagande allemande d’après des documents inédits, Allia, 2005. Réédition d’un long ouvrage (plus de 800 pages dans l’édition actuelle) publié en septembre 1939. On y trouve une réfutation complète des thèses antisémites, y compris la comparaison du texte des Protocoles avec le pamphlet de Maurice Joly ; mais le plus troublant, dans ce livre, est l’évidente difficulté qu’ont des hommes comme Henri Rollin à contrecarrer les discours conspirationnistes.
(10) Léon Poliakov, De l’antisionisme à l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1969.
(11) Alexis Lacroix, Le socialisme des imbéciles. Quand l’antisémitisme redevient de gauche, La Table Ronde, 2005.
(12) Antoine Vitkine, Les nouveaux imposteurs, Éditions de la Martinière, 2005.

Source : L’Arche, n° 572, décembre 2005, pp. 38-45.
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