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Entretien avec Raphaëlle Bacqué


''Le dernier mort de Mitterrand'', de Raphaëlle Bacqué (Grasset, 2010)
Conspiracy Watch : Ami intime de François Mitterrand, François de Grossouvre est souvent décrit comme un homme de l’ombre fasciné par les services secrets ; une « éminence grise » doublée d’un homme riche ; un aristocrate, franc-maçon, dont le parcours est à même de susciter tous les fantasmes. Qui était vraiment François de Grossouvre ?

Raphaëlle Bacqué : Il était un ancien médecin devenu industriel. Fils d’un banquier au Liban, François de Grossouvre dirigeait ses affaires à Lyon et notamment la fortune lui venant de sa femme, Claude, héritière des sucres Berger. Il a rencontré François Mitterrand en 1959, lors d’un déjeuner organisé par Pierre Mendès-France et Françoise Giroud dont il finançait en partie L’Express. Mendès-France comme Giroud décrive alors un véritable « coup de foudre » de Grossouvre pour Mitterrand. Il deviendra par la suite l’ami de Mitterrand, l’un de ses financiers (il est le co-fondateur de la société Urba), le protecteur de sa vie privée. C’est dans ses propriétés que Mitterrand vient abriter dans les années 70 et au début des années 80 ses amours avec Anne Pingeot. Il est le parrain de Mazarine.

Aspirant, en 1981, à diriger les services secrets du nouveau pouvoir socialiste, il se voit dès 1982 « doubler » dans cette attribution par les militaires. En 1984, ses incessantes interventions finissent par exaspérer le nouveau ministre de l’intérieur Pierre Joxe, ainsi que celui des affaires étrangères Roland Dumas. Joxe ira jusqu’à exiger de Mitterrand qu’il tranche entre lui et Grossouvre. Le président tranche en faveur de Joxe et Grossouvre perd alors une grande part de son influence. Le président de la République lui confie alors quelques missions au Liban, en Afrique, en Corée et, puisque Grossouvre est un grand chasseur, la présidence du comité des chasses présidentielles, un de ces lieux de pouvoir de la République où se retrouve, à Chambord, Marly ou Rambouillet, parlementaires, ministres ou responsables étrangers. Comme ami du président, il disposait aussi d’un bureau à l’Elysée et d’un des plus beaux appartements de fonction, quai Branly, à quelques pas de la Tour Eiffel.

C. W. : Le 7 avril 1994, dans la soirée, François de Grossouvre met fin à ses jours. Comment s’est déroulée cette journée ?

R. B. : Depuis plusieurs semaines, ceux qui rencontraient alors François de Grossouvre avaient observé son état, entre dépression et grande nervosité, angoisse sur son avenir et critiques acerbes contre François Mitterrand, sans qu’il ait pourtant cherché à rompre, à quitter l’Elysée ou son appartement de fonction où il mène lui-même une double vie, juste au dessus de celui occupé par Anne Pingeot et François Mitterrand. Il est physiquement très fatigué, souffre de douleurs cervicales, de bourdonnements incessants dans les oreilles, de tremblements des mains et, en ancien médecin, ne cesse d’observer sur lui la progression de la vieillesse dont il craint les ravages.

Depuis aussi plusieurs mois, il fait l’objet d’une véritable disgrâce au sein de l’Elysée, François Mitterrand s’agaçant de ses demandes incessantes (nomination à des postes, décorations, etc.), de sa jalousie à l’égard de ses amis et de sa volonté de recevoir systématiquement les journalistes les plus critiques envers le pouvoir ainsi que le juge Jean-Pierre qui, s’intéressant aux propres affaires de Grossouvre croit avoir trouvé en lui un source aussi bien sur les affaires Pelat que sur celles de Mitterrand.

Les jours précédents, Grossouvre a parlé plusieurs fois de suicide, notamment devant sa maîtresse, Nicole, avec laquelle il vit depuis treize ans quai Branly. Le 7 avril 1994, elle le voit partir avec son 357 magnum et s’en inquiète. Grossouvre a obtenu un port d’arme personnel dès 1981 et il est à la fois un collectionneur d’arme et un grand tireur. Il a prévu de déjeuner avec son fils aîné, Patrick. Puis il repasse chez lui, quai Branly, avant de revenir à l’Elysée vers 16h. Ses secrétaires le voient alors classer des dossiers, mettre en carton des archives. Vers 17h, il fait venir dans son bureau le conseiller pour l’éducation Christian Nique qui travaille à quelques mètres de lui et lui demande de recevoir son dernier fils, Henri, pour lequel il s’inquiète. Puis, il lui montre des photos de lui et de François Mitterrand en entamant ses diatribes habituelles contre le président, diatribes que tous les conseillers ont pris l’habitude d’entendre et dans lesquelles Grossouvre se plaint de ne plus voir le président et selon lesquelles seuls « l’argent et la mort » intéressent ce dernier. Il téléphone ensuite à un artisan graveur d’Orgeval à qui il a confié la gravure d’une paire de brownings. Vers 17h30/18h, il reçoit Jean Soubielle, un ami de chasse qui doit lui fournir un nouveau chien. Celui-ci le trouve dans un grand état d’angoisse. Grossouvre pleure, parle de suicide. Les deux hommes se connaissent depuis 1982 et jamais, jure Soubielle, il ne l’a vu dans cet état. Au point que celui-ci alerte, dès qu’il a quitté Grossouvre, sa cousine, Elisabeth Normand, qui travaille au service de presse. Celle-ci en parle à Anne Lauvergeon qui accepte de demander à Mitterrand une courte entrevue avec Soubielle. Soubielle est suffisamment inquiet et explicite pour qu’aussitôt le président fasse rappeler le médecin de l’Elysée, le docteur Kalfon, parti quelques minutes plus tôt chez lui à Versailles. Dans l’aile ouest du palais de l’Elysée, là où se trouve le bureau de Grossouvre, tous les bureaux sont vides, cependant. Les secrétaires sont partis vers 18h, comme le conseiller Christian Nique.

Seulement, Nicole, la maîtresse de Grossouvre est inquiète. Comme son garde du corps, Daniel Cerdan, qui a noté depuis quelques jours l’état d’anxiété extrême de Grossouvre. Le soir même, Grossouvre et Nicole ont prévu de dîner avec le numéro deux du régime gabonais, Georges Rawiri et son épouse, à qui il a fait envoyer des fleurs dans l’après-midi. Vers 20h, ne le voyant pas descendre vers sa voiture, le chauffeur et Cerdan s’inquiètent. C’est ce dernier qui, en remontant chercher son patron, le trouvera mort dans son bureau, le pistolet encore à la main, le haut du crâne éclaté par une balle tirée sous le menton.

C. W. : Et que se passe-t-il ensuite ? Pourquoi cherche-t-on à déplacer le corps ? Pourquoi n’y a-t-il eu aucune expertise balistique ?

R. B. : Il faut bien resituer le contexte. Nous sommes à la fin des années de pouvoir de François Mitterrand, dans une période déliquescente, ponctuée de scandales. En 1992 a éclaté l’affaire Pelat qui met en cause un ami du président et Pelat est mort d’une crise cardiaque, alors même que les juges le poursuivaient. En mars 1993, la droite a gagné les élections face à un parti socialiste exsangue. Le 1er mai 1993, l’ancien premier ministre Pierre Bérégovoy, lui aussi pris dans un scandale sur un prêt gratuit fait par Pelat pour l’achat de son appartement, s’est suicidé sur les bords de la Loire à Nevers et Mitterrand a été mis en cause par la presse qui l’accuse d’abandonné son ancien premier ministre dans la dépression. Le suicide de Grossouvre, au cœur même de l’Elysée sonne donc comme un nouveau scandale et une nouvelle mise en cause du chef de l’Etat.

Aussitôt, les gendarmes du GSPR, dans la panique, pensent à déplacer le corps et à le faire transporter à l’Hôpital du Val de Grâce ou au Quai Branly. Une ambulance militaire est même appelée. C’est Michel Charasse, qui rentre au Palais à cet instant, qui arrêtera la tentative. On appellera le préfet de police Philippe Massoni, un proche de Charles Pasqua et de Jacques Chirac ainsi que le patron de la police judiciaire Claude Cancès, vers 20h30. La police a procédé aux constatations d’usage (traces de poudre retrouvée sur les mains de Grossouvre, autopsie pratiquée à l’institut médico-légale, relevé d’empreintes, expertise de la balle retrouvée dans le plafond, pose de scellés) ainsi qu’à un interrogatoire des témoins (secrétaires, conseillers, gendarmes, gardes du corps).

Mais avant que la police n’intervienne, les gendarmes de l’Elysée ont été dépêchés quai Branly, au domicile de Grossouvre. Ils vont faire déménager en deux heures la maîtresse de Grossouvre et fouiller l’appartement. La PJ, qui arrivera vers minuit, ne remarquera rien. Ce que cherchent avant tout les gendarmes, ce sont les archives notamment sur la vie privée de Mitterrand (acte de propriété d’une maison à Gordes pour laquelle Grossouvre a servi de prête-nom et que Mitterrand a acheté pour Anne Pingeot, photos de Mazarine dont l’existence n’est pas encore connue à l’époque). D’après mon enquête, les mémoires de Grossouvre qui ont tant alimenté la rumeur, ne comportait pas plus de quelques chapitres, essentiellement sur l’histoire de sa famille et ceux rédigés par deux de ses anciens collaborateurs sur leur passage à l’Elysée. Les éditeurs qui souhaitaient les publier n’ont jamais rien lu de plus, comme les multiples journalistes sollicités par Grossouvre pour l’aider à les écrire.

C. W. : Au terme d'un an d'enquête, vous considérez qu’aucun élément ne permet d’affirmer que François de Grossouvre a été assassiné comme le pensent certains. Qu’est-ce qui vous a conduit à cette conclusion ?

R. B. : Aucune preuve factuelle ne permet de conclure à un assassinat. Il est difficile d’organiser un assassinat au cœur de l’Elysée, à moins d’y disposer de complicités. Il aurait également fallu tenir Grossouvre et l’obliger à se tirer lui-même une balle sous le menton puisqu’on a retrouvé des traces de poudre sur ses doigts. On peut tout imaginer, mais je n’ai pas trouvé d’éléments qui permettent d’étayer cette hypothèse. A l’autopsie, on a trouvé une luxation avant de l’épaule gauche, mais le médecin légiste a conclu que cette luxation était « compatible avec le recul ». En revanche, de multiples témoignages font état de la dépression dans laquelle s’enfonçait Grossouvre. Sa maîtresse, Nicole, n’a d’ailleurs été aucunement surprise par sa mort. Mais il est claire que l’attitude de l’Elysée, la volonté de l’entourage du président de le protéger des effets de ce deuxième suicide, à un an d’intervalle, de l’un de ses proches, la fouille de l’appartement du quai Branly, tout cela a incontestablement eu lieu et a contribué à faire naître et entretenir la rumeur.


Raphaëlle Bacqué est journaliste au Monde depuis 1999. Elle est l'auteur, entre autres, de Chirac ou le démon du pouvoir (Albin Michel, 2002), La Femme fatale (Albin Michel, 2007) et L'Enfer de Matignon (Albin Michel, 2008). Elle vient de publier Le dernier mort de Mitterrand (Grasset, 2010). L'entretien a été réalisé par échanges de courriers électroniques en juin 2010.