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Extraits d'Antoine Vitkine, "Les Nouveaux imposteurs", éd. La Martinière, 2005.


Bandeau de la page d'accueil du site ''La Voix des opprimés''
"La Voix des opprimés", un beau slogan qui n’est pas sans évoquer quelque gazette progressiste du temps de Zola. Sauf qu’à l’époque de l’auteur de «J’accuse», "La Voix des Opprimés" aurait été férocement anti-dreyfusarde, violemment antisémite.

LVO, en abrégé, est un site Internet. Son fondateur et principal animateur est un jeune trentenaire d’origine algérienne, vivant en région parisienne, Smaïn Bedrouni.

La ligne du site est sans ambiguïté : l’islamisme radical en version française. LVO soutient pêle-mêle le djihad, les ex-talibans, Ben Laden. Avec virulence, il fait montre d’un antisémitisme, d’un antiaméricanisme et plus largement d’une haine de l’Occident sans retenue. Le monde juif, où qu’il se trouve, est systématiquement surnommé le « Juifistan », lequel, bien sûr, contrôle le gouvernement américain.

Avant le 11-Septembre, le site diffusait des textes d’une rare violence, recommandant et justifiant les attentats suicides. Il donnait par exemple à voir une interview vidéo d’Ousama Ben Laden. Au moment des attaques en Amérique, le site met en ligne ce commentaire : « Nos frères martyrs ont écrit de leur sang une histoire dont nous pouvons être fiers. Le sacrifice de leur personne ne fait qu’accroître notre désir de mourir en martyr afin de rencontrer Allah et d’être ressuscités en compagnies des prophètes ».

Brièvement interpellé à la suite des attentats, Bedrouni ne met pas d’eau dans son vin. Il se contente d’ajuster sa tactique. Il continue à soutenir les djihadistes, où qu’ils se trouvent, en Afghanistan et en Irak en premier lieu, à vitupérer contre le Juifistan, à dénoncer « l’arabophobie, propagée par les commandos sionistes médiatiques en France et en Occident », mais il a compris que le terrorisme aveugle nuit à la cause de l’islam radical. Alors il véhicule l’idée que, sous le terrorisme de masse attribué à Al-Qaeda, il faut voir la main des ennemis de l’islam, qui assassinent pour mieux le discréditer et justifier en retour l’agression du monde arabo-musulman.

Depuis lors, le site martèle que le 11-Septembre est l’œuvre du Mossad et de la CIA, ne se limitant pas à ces événements. Ainsi, réagissant aux attentats d’Istanbul, revendiqués par la nébuleuse Al-Qaeda, le site met en ligne un article au titre désormais classique : « À qui profite le crime ? » Suit une liste de treize points démontrant qu’Al-Qaeda ne peut être coupable. De l’emplacement de la camionnette à la technologie employée, tout est bon pour invalider la thèse officielle. Toujours ce besoin de singer une démarche scientifique et d’ergoter sur des détails. Même méthode et mêmes conclusions pour l’assassinat du journaliste américain Daniel Pearl au Pakistan. Là encore, les tueurs ne seraient pas ceux qu’on croit.

Derrière ces affaires, "La Voix des Opprimés" dénonce l’existence d’une « conspiration planétaire contre l’islam ». En mai 2002, une collaboratrice régulière du site dénonce « l’holocauste musulman, (…) orchestré directement ou indirectement par un Occident séculier, raciste et anti-musulman ». Elle continue : « Pendant que les Juifs, à la tête de l’Occident, endorment le monde sur un hypothétique Holocauste de six millions de Juifs tués par les Allemands, leurs banquiers usuriers du FMI et d’autres, (…) l’ONU et les armées d’assassins financés par ces banquiers-assassins, eux, perpétuent des Holocaustes réels dans le monde musulman et dans d’autres pays délibérément appauvris ». Du pur islamo-gauchisme.

Du reste, bien avant la petite phrase de Bové sur les actes antisémites dans les banlieues françaises, LVO proclame : « On a compris que les faux attentats contre les synagogues en France et la rumeur d’antisémitisme sont là pour faire diversion sur ce que Sharon fait en ce moment en Palestine ». « Les services secrets sionistes sont derrière tout ça ».

Dernier combat en date, le soutien au djihad en Irak. Durant l’été 2004, se multiplient les textes de soutien aux rebelles irakiens qui ont pris les armes, non seulement contre les États-Unis mais contre les « agresseurs israéliens », « Israël ayant fourni de fausses preuves sur les ADM aux Américains pour les pousser à envahir l’Irak pour leurs projets de colonisation et d’expansionnisme du grand Israël ».

Thierry Meyssan
Le site de Bedrouni véhicule en effet une thèse étrange : Israël projette de déporter les Palestiniens en Irak pour annexer leur territoire. Qu’on y voit une relation de cause à effet ou seulement une coïncidence, Thierry Meyssan, à l’occasion d’une conférence donnée à l’Institut du monde arabe en mars 2003, avait révélé l’existence d’un plan visant à créer un État palestinien au milieu de l’Irak. À l’initiative de faucons juifs américains, ce plan aurait permis à l’État juif, enfin libéré de la question palestinienne, de créer un Grand Israël. L’information était parue sur Internet. Prompt à recycler les théories, Bedrouni y a-t-il puisé une inspiration ?

« L’été risque d’être bien plus chaud que les gibiers de potence de l’Élysée, de Washington, de Tel-Aviv, de Downing Street ne le pensent. C’est la défaite totale de la première armée du monde, qui précède celle d’Israël et ses alliés européens, wa Allah Alam. »

À cette heure, LVO continue d’éditer sa propagande délirante. Tous les articles que Bedrouni met en ligne sont soigneusement archivés, classés par rubriques. Tout est fait pour faciliter la consultation. Un forum de discussion particulièrement actif et violent permet aux apprentis djihadistes d’échanger leurs points de vue. Parfois, un participant demande conseil pour rejoindre la guérilla talibane.

Rien ne serait plus dangereux que de sous-estimer le pouvoir de nuisance d’un site Internet tel que LVO. La direction du site affirme recevoir 600 000 visites par jour. C’est, sans aucun doute, très exagéré, mais il est certain que, depuis sa création, plusieurs centaines de milliers de personnes ont surfé sur LVO. Du reste, LVO n’est pas seul : d’autres sites extrémistes sont actifs sur le net francophone. Citons deux d’entre eux, quibla.com ou islamiya.net.

Ces sites ne sont pas sans effet. L’information est une composante de la guerre que les islamistes ont déclarée aux sociétés occidentales. Autant que les poseurs de bombes eux-mêmes, ceux qui propagent leurs idées, gagnant les esprits aux idées des terroristes, représentent un véritable danger. De surcroît lorsque, comme Bedrouni, ils les exonèrent de leurs attentats les plus sanglants et les font passer pour d’honorables résistants à l’oppression planétaire.

Problème supplémentaire, ces sites de la haine sont très malaisés à combattre. Comble de l’ironie, l’hébergeur de “La Voix des Opprimés” est situé aux États-Unis, pays doté de lois très libérales sur la liberté d’expression. La justice française serait donc entravée si elle voulait fermer LVO, dans la mesure où les États-Unis garantissent la liberté d’expression à chacun, quelles que soient ses opinions.

Les extrémistes du Web de tout poil ont bien compris cette faille du système. Les sites négationnistes francophones, qui tomberaient sous le coup des lois françaises, diffusent leur propagande depuis des serveurs américains, à l’abri du premier amendement de la Constitution américaine, voire depuis le sol russe ou ouzbek.

Bedrouni ne s’y trompe pas lorsqu’il écrit : «Contre ce bourrage de crâne [la désinformation], la presse musulmane s’est développée sur Internet car c’est le média le moins contrôlé par les autorités occidentales. De nombreux sites dénoncent à la fois le lavage de cerveau et les nombreux crimes commis par les tyrans fanatiques occidentaux à l’encontre de la communauté islamique».

Internaute chevronné, Bedrouni a d’autres cordes à son arc. Il gère le site Web d’un certain Christian Cotten.

Christian Cotten
Avant que le rapport parlementaire sur les sectes ne pointe ses liens avec l’Église de scientologie, celui-ci animait un organisme de formation. Depuis il écrit des livres pour dénoncer les turpitudes secrètes de l’État.

J’ai eu connaissance de son existence lorsqu’il avait participé à une conférence organisée par une association au fort tropisme New Age, Énergie Libre. Le thème de son intervention : « Mafia et démocratie. L’amour et la souveraineté intérieure, meilleures armes face aux prédateurs de l’humanité ».

Le monde des obsédés du complot est petit. À cette conférence, se trouvait aussi Pierre-Henri Bunel, l’expert aéronautique de Thierry Meyssan. Il y avait aussi des gens convaincus que le monde est dirigé par les reptiliens, mi-hommes, mi-lézards. On le constate, dans l’univers des théoriciens du complot, l’ésotérisme le plus illuminé côtoie allègrement l’actualité la plus brûlante.

Cotten et Bedrouni ont diffusé ensemble une pétition réclamant le jugement de George W. Bush pour crime contre l’humanité. Le texte accusait notamment le président américain d’être membre d’une secte satano-maçonnique du nom de Skulls and Bones. La pétition a circulé sur plusieurs sites Web, en particulier par le site Indymédia, organe alternatif d’extrême gauche.

J’ai rencontré Smaïn Bedrouni à trois reprises. La première fois, alors que nous avions pris rendez-vous tous les deux, il était venu accompagné de Christian Cotten. Tous deux, qui semblaient s’entendre comme larrons en foire, m’entretinrent longuement des médias, qu’ils jugeaient aux mains des sionistes et des multinationales.

La deuxième fois, c’était à Lyon, pendant l’été 2003. Quelque temps auparavant, au téléphone, il m’avait fait part de sa nouvelle passion : l’altermondialisme d’extrême gauche. À Lyon, ainsi que je l’ai constaté de visu, Bedrouni prenait part à une réunion d’un collectif, le VAAG, à l’origine du rassemblement altermondialiste d’Évian. Celui-ci, rappelons-le, visait à protester contre la tenue d’un sommet du G8 dans cette même ville.

La troisième fois, c’était à Paris, dans le traditionnel défilé du premier mai. Bedrouni se trouvait au milieu du cortège le plus gauchiste de la manifestation, avec quelques amis.

Cela ne signifie pas qu’une fraction de l’extrême gauche cautionne, si tant est qu’elle les connaisse, les activités cybernétiques de Bedrouni. En revanche, celui-ci a trouvé, dans l’anti-sionisme radical et l’antiaméricanisme primaire de cette extrême gauche, un écho attrayant à ses propres obsessions.

Personnage aux fréquentations floues, illuminé, imprécateur plus qu’acteur, Bedrouni est tout cela. Il n’en est pas moins dangereux parce que tant qu’il existera, son site Internet trouvera l’attention d’esprits faibles et haineux, tentés de répondre par la violence au complot contre l’islam que Bedrouni et tant d’autres dénoncent à longueur de phrases.

Les vacillements du siècle conjugués à la formidable mutation des moyens d’information ont libéré la parole des fous.


Source : Antoine Vitkine, Les Nouveaux imposteurs, La Martinière, 2005.