Par Léonard Vincent

Mercredi dernier, Le Figaro et RFI affirmaient simultanément qu’Oussama ben Laden avait été soigné cet été à Dubaï et qu’il avait reçu dans sa chambre un agent de la CIA. En examinant ce “scoop”, démenti par l’hôpital désigné et par l’agence américaine, on est en droit de se poser des questions sur la fiabilité des sources citées par les journalistes.

Ben Laden a-t-il réellement reçu, cet été, la CIA à son chevet ? Les sources citées par Le Figaro et Radio France Internationale (RFI), selon lesquelles le fondateur d’Al-Qaïda aurait été opéré au mois de juillet à l’hôpital américain de Dubaï et qu’il y aurait rencontré un homme de la CIA, sont pour le moins fragiles. Retour sur le détail d’un “scoop” contesté.

La date du séjour, d’abord. Citant “un partenaire professionnel de la direction administrative de l’hôpital”, Alexandra Richard du Figaro affirme que ben Laden a séjourné à Dubaï du 4 au 14 juillet. Pour confirmer cette première information, la journaliste, interrogée par le média québécois Canoë, invoque le fait que les “services secrets occidentaux” reconnaissent “un trou dans son agenda”. De son côté, Richard Labevière de RFI cite “des informations recueillies dans l’émirat, confirmées par des sources proches de services de renseignement européens”, faisant sans doute allusion aux mêmes informations que sa consœur du Figaro.

Le directeur de l’hôpital Bernard Koval, a démenti auprès de l’AFP ces informations “erronées et fallacieuses”, précisant qu’Oussama ben Laden “n’a jamais (…) fait partie de nos patients et n’a jamais été soigné ici”. Il souligne que lui-même était présent tout au long du mois de juillet et que le médecin américain cité par les journalistes, ainsi que le personnel médical “affirment ne rien savoir”. Des doutes, à la limite. Mais pas de certitudes, donc.

La réalité du séjour, ensuite. Pour appuyer son affirmation, Le Figaro cite “un homme, partenaire professionnel de la direction administrative de l’hôpital”. Une relation de travail, donc, d’un ou plusieurs membres, non pas du personnel médical, mais du personnel administratif. RFI, de son côté, cite les mêmes sources pour étayer la date du séjour et sa réalité, sans utiliser, au moins, le conditionnel. Il n’existe pas plus de certitudes de ce côté non plus.

La rencontre avec la CIA, enfin. Si RFI ne cite pas de source pour affirmer que “le représentant local de la CIA (…) en poste à Dubaï depuis plusieurs années” a rendu visite à ben Laden le 12 juillet, Le Figaro fait état du fait — plus que vague — que l’agent secret “a été vu empruntant l’ascenseur principal de l’hôpital pour se rendre dans la chambre” du chef d’Al-Qaïda. Alors que le porte-parole de la CIA a catégoriquement démenti ce scoop “d’une absurdité totale”, la ligne de défense de Richard Labevière, qui a publié vendredi pour RFI “les détails de la rencontre”, est mince. S’il cite le nom de cet “agent consulaire” dont “chacun sait à Dubaï, notamment dans le petit milieu des expatriés qu’il travaille sous couverture”, il ne donne pas d’autre source pour affirmer que cet homme “rappelé aux Etats-Unis dès le 15 juillet” a rencontré ben Laden. Tout au plus apprend-t-on que cet homme “haut en couleurs”, “bon connaisseur du monde arabe”, dont “les proches” disent que “l’exubérance naturelle frise souvent le ‘confidentiel défense'”, “ne se cache pas” d’appartenir à la “grande maison”.

Contacté par tf1.fr, Richard Labevière n’était pas disponible vendredi à la mi-journée pour répondre à nos questions. Toutefois, afin de démonter les dénégations de la CIA, il s’appuie sur le fait qu’il est désormais de notoriété publique qu’Oussama ben Laden a été soutenu par la CIA, au temps de la Jihad contre les Soviétiques, alors que l’agence américaine le nie. Bien que de bonne guerre, cet argument ne confirme toutefois pas que le “frimeur” décrit par RFI a réellement rencontré le milliardaire saoudien renégat cet été. Ni d’ailleurs qu’il était en mission pour les Etats-Unis. Ni, enfin, que ben Laden se trouvait réellement à Dubaï.

Tout au plus, comme le dit jeudi Philippe Grangereau dans Libération, ces récits de seconde main ne font-ils que conforter la thèse selon laquelle les Etats-Unis savaient que des attentats allaient être commis autour du 11 septembre, “une rumeur fort répandue… à Dubaï”. Comme celle, à la fois absurde et criminelle, qui affirmait que 4.000 juifs ne s’étaient pas rendus sur leur lieu de travail au World Trade Center le matin de l’attaque. L’avoir évoqué à l’antenne a d’ailleurs valu à un journaliste d’Al-Jazira une mise à pied de plusieurs jours.

 

Source : LCI, 3 novembre 2001.

(post antidaté)