Aux sources des Illuminati

Entretien avec Lionel Duvoy

Conspiracy Watch : À travers les éditions Grammata, que vous avez créées, vous proposez une édition française inédite de Introduction à mon Apologie d’Adam Weishaupt, le fondateur de l’Ordre des Illuminés de Bavière – les fameux «Illuminati» – ainsi que la traduction de leurs premiers rituels. Pourquoi avoir traduit ce texte ?

Lionel Duvoy : Dire que j’ai voulu surfer sur la vague ésotérique est une réponse que je pourrais attendre… Plus sérieusement, ce livre donne enfin aux lecteurs français la possibilité de lire directement Weishaupt et ses rituels, afin de se faire leur idée, loin des délires qu’on trouve sur Internet en tapant le mot clé dans les moteurs de recherche.

Si cela peut contribuer à dissiper les fantômes de la place publique autour des Illuminés de Bavière, j’en serais ravi. D’autre part, et d’un point de vue purement stratégique, l’ouvrage devrait permettre d’opposer aux conspirationnistes des textes qui ne laissent planer aucun doute sur le caractère résolument philanthropique de l’Ordre. Adam Weishaupt, dans son Introduction à mon Apologie, se défend avec force contre toutes les rumeurs et les accusations dont lui et ses « frères » firent l’objet. Mais un fragment d’Héraclite me revient pour expliquer la position de l’Ordre des Illuminés, la plus active du siècle des Lumières : « Il faut absolument que les hommes amoureux de la sagesse soient juges des plus nombreux ». La phrase peut avoir quelque chose de choquant pour qui s’imagine que la politique se résume à mettre en accord les différentes sensibilités humaines. Or, nul n’ignore que les enjeux de cette harmonisation a pour but de préserver celles de chaque communauté : que la société soit en paix avec elle-même, que les individus soient libres d’exprimer leurs opinions, de pratiquer leur culte, de vivre en sécurité, etc. Cette finalité n’est pas une mince affaire. Elle ne peut pas être atteinte si une seule classe sociale ou une seule communauté humaine concentre le pouvoir entre ses mains. Elle n’est pas plus possible sans une forme de gouvernement réunissant les représentants de tous les groupes humains. Il s’agissait donc, pour les Illuminati, d’instaurer ce gouvernement mondial formé par une élite intellectuelle formée à partir de toutes les communautés humaines.

C. W. : Pourtant, ceux qui dénoncent les Illuminati ou le « Nouvel Ordre Mondial » vous objecteront qu’ils le font au nom des valeurs de la démocratie. Etes-vous en train de dire qu’il faut confier le pouvoir à des « philosophes-rois » comme dans La République de Platon ou à une élite restreinte nourrie des idéaux des Lumières ?

L. D. : C’était en quelque sorte le rêve de Weishaupt, à cette différence que chez Platon, la forme idéale de gouvernement devient la société elle-même : on est dans le totalitarisme. Chez Weishaupt, le gouvernement mondial ne doit pas supprimer la liberté des nations particulières, mais imprimer une ligne directrice générale : c’est une sorte de parti des sages et des vertueux basé sur des idées humanistes et une certaine conception de la dignité humaine. Les conspirationnistes peuvent bien objecter que cette conception est relative, que les droits de l’homme n’ont aucune valeur universelle, etc. Mais ils peuvent difficilement l’accuser de totalitarisme. Ou alors, nous ne parlons pas la même langue…

Et puis, il convient d’en rappeler le contexte. La société du XVIIIème siècle n’était pas celle d’aujourd’hui. Les sciences et les techniques commençaient à peine à se libérer des dogmes religieux et des paradigmes de l’ancienne science. Aussi, les recrutés devaient posséder des dispositions scientifiques, morales, humaines et physiques suffisamment développées pour apporter leur contribution au progrès matériel et moral du peuple. Il ne s’agissait pas de privilégier les seuls Illuminés – comme a voulu le faire croire Barruel – mais la condition humaine en général, sans violence ni révolution, mais par «capillarité». Ce n’était pas un projet si utopique que cela. Le peuple, par la philosophie populaire et la vulgarisation des sciences, s’élèverait d’un degré. L’instruction des jeunes gens et la diffusion de l’information auraient entièrement « illuminé » le peuple, l’auraient rendu apte à se gouverner lui-même.

Fondamentalement, le grand désir de Weishaupt était de mettre en pratique les idées des libres penseurs français, et au premier chef celles de Rousseau, dont il avait découvert l’œuvre au cours de ses études de droit à Ingolstadt. Quand il fonda l’Ordre des Perfectibilistes en 1776, il désirait diffuser, de manière occulte, les idéaux de nos penseurs des Lumières. De façon occulte, car en Bavière, à l’époque, il n’était pas question de discuter librement et publiquement des « idées nouvelles » venues de France. Si les Illuminati furent accusés de conspiration, c’est parce que des rumeurs de révolte populaire parvinrent de France aux souverains allemands, et ce, dès le début des années 1780. Au fond, les Illuminati ont jeté les bases de nos démocraties modernes.

C. W. : On le sait, c’est un prêtre jésuite, contre-révolutionnaire, Augustin Barruel, qui a fait passer les Illuminati à la postérité, à travers ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme. Pourquoi l’Abbé Barruel a-t-il décidé de se focaliser tout particulièrement sur l’ordre maçonnique fondé par Weishaupt ? Est-ce dû à une spécificité de l’Ordre ?

L. D. : C’est bien la spécificité de l’Ordre lui-même qui a décidé Barruel à passer à l’attaque. La même année, Jedidiah Morse (1761-1826) prononça trois sermons pour défendre le livre conspirationniste de John Robison (1739-1805), Proofs of Conspiracy (1797), sur lequel Barruel fonde tout son argumentaire…

Des conventicules étudiants existaient déjà au sein des universités allemandes. C’était là une tradition que les pouvoirs en place regardaient de loin, sans trop se soucier de leurs conséquences. Les membres étaient trop peu nombreux et les appuis, sans importance. Or, Weishaupt parvint à rallier un grand nombre de soutiens, dans toutes les sphères de la société, et particulièrement parmi les intellectuels — Goethe, Herder, Wieland, Jean-Paul, Bode pour ne citer qu’eux — et les aristocrates. La société allemande était parvenue au point où son besoin de développer les sciences et de redéfinir les bases de la morale et de la politique rendit irrésistible l’attirance vers l’Ordre des Illuminés, qui ne promettait pas autre chose.

Les idées défendues par Weishaupt – avant tout la mise en pratique du contrat social de Rousseau et la moralité de Feder (1740-1821) – devaient séduire également les Francs-maçons, pétris de ces idées. En 1780, nous sommes à un tournant : le principal rite pratiqué en Allemagne, celui de la Stricte Observance Templière, est mis en doute par nombre de « frères » (Lessing résume bien cette insatisfaction dans Ernst und Falk…). Les Maçons se diviseront par la suite en deux branches : celle des progressistes, représentés par les Illuminés de Bavière, et celle des mystiques qui opteront pour le système de Willermoz (1730-1824).

Au fond, l’Ordre des Illuminés est le fruit d’une époque, la mise en place, au sein d’une société des plus secrètes, de nouvelles structures de gouvernance qui ont triomphé dans le schéma républicain démocratique que nous connaissons.

Aux sources des Illuminati

C. W. : L’Ordre des Illuminati a été dissout plusieurs années avant la Révolution française. Et pourtant le mythe a persisté, jusqu’à nos jours. Comment l’expliquez-vous ?

L. D. : La dissolution de l’Illuminatenorden par décret (1784) suivit de près la mise en suspens du rite officiel de la Franc-maçonnerie allemande (lors du fameux convent de Wilhelmsbad de 1782). Mais quoi qu’aient pu en dire Robison et Barruel, les Illuminés étaient sortis de leur clandestinité bien avant la Révolution française. Dès 1782, Friedrich L. Schröder (1744-1816), dans le troisième livre de ses Eléments pour une histoire de la Franc-maçonnerie (1), mentionne le recrutement de Johann Joachim Ch. Bode (2) par le baron Adolph von Knigge (3). C’est dire que la prétendue «histoire secrète» pouvait être connue de tous, et les visées progressistes, facilement analysées et réfutées. Mais on sait que les Jésuites allemands avaient déjà perdu une part de leur influence dans les débats politiques et moraux de l’époque. Quoiqu’il fallût conserver le secret sur les idées diffusées dans les loges et au sein de l’Ordre, tout le monde pouvait se procurer les livres très populaires de Feder et Wieland (tous deux Illuminés de Bavière) qui contenaient ces mêmes idées argumentées ou développées sous forme de fables. Jamais les contes de fées et les ouvrages moraux ne furent aussi nombreux.

Face à cela, les semonces de Barruel et Robison, basées sur la dénonciation du caractère démoniaque des idées illuministes, apparaissent comme des réponses démesurées et ridicules. Barruel assimile Weishaupt à Satan, parce qu’aucun argument valable ne lui vient pour démontrer la nocivité de ses idées. De même, il enferme pêle-mêle Montesquieu, Voltaire, les Francs-maçons et les Illuminés dans la catégorie de « secte des sophistes », présupposant par là que les idées défendues par les libres-penseurs des Lumières sont le fruit d’une manipulation du discours plutôt que le résultat légitime et naturel d’un retour des valeurs humanistes de la Renaissance.

Ceci explique, à mon sens, que le fantasme perdure : certaines valeurs ont perdu leur importance (pour ne pas dire qu’elles ont été détruites) en raison des progrès de la science et d’un rejet de la société de l’Ancien Régime, caractérisée, par beaucoup – penseurs des Lumières comme travailleurs manuels –, comme une société du dictat religieux imposé aux consciences. C’est cette perte du pouvoir sur les consciences, ciment d’une société qui n’obéissait qu’à la volonté des monarques et à leur appui religieux, qui a provoqué la réaction de Barruel et Robison. Et, de nos jours, c’est encore cette impossibilité de maîtriser la masse populaire à l’aide de valeurs fixes, cette incapacité foncière des pouvoirs démocratiques à mettre un frein aux excès de la recherche technologique et scientifique, aux grands flux financiers, aux réactions soudaines et violentes de certaines factions qui pousse naturellement les conspirationnistes à trouver refuge dans leur dénonciation d’un système occulte, caché, insaisissable et tenu par une tout petit nombre d’hommes – voire, l’absurdité est sans limite, par des extraterrestres démoniaques – se réunissant en conventicules secrets pour tirer les ficelles. C’est faire beaucoup d’honneur à ces agents imaginaires que de leur prêter tant de pouvoir. Cela participe bien du mythe moderne de la maîtrise des lois qui régissent la nature et nos sociétés. Et cela fait florès, puisque nombre de sectes contemporaines monnayent au prix fort cette illusion du contrôle absolu sur le monde…

Notes :
(1) Cf. Materialien zur Geschichte der Freymaurerey seit der Wiederherstellung der grossen Loge in London, 5717 [Eléments pour une histoire de la Franc-maçonnerie depuis la reconstitution de la Grande Loge de Londres en 5717], p. 167.
(2) Joachim Ch. Bode (1730-1793) était journaliste, musicien et éditeur de Goethe et de Herder.
(3) Le baron von Knigge (1752-1796) était le bras droit de Weishaupt dans la seconde période de l’Ordre et le rédacteur de ses rituels améliorés.

Lionel Duvoy enseigne la philosophie. Éditeur et traducteur, il est notamment spécialiste de Nietzsche, Herder et Lessing. L’entretien a été réalisé par échanges de courriers électroniques dans la semaine du 30 août 2010.