Dimanche 19 mai 2013, une commission d’enquête israélienne a rendu public un rapport de 44 pages concluant que les principales affirmations du reportage de Charles Enderlin sur la mort du jeune Mohammed Al-Dura, diffusé sur France 2 le 30 septembre 2000, « étaient dépourvues de fondement compte tenu des éléments matériels que la chaîne avait alors en sa possession ». Le rapport reprend à son compte l’essentiel des arguments développés depuis plus de dix ans par le petit groupe de pseudo-enquêteurs qui, sans avoir jamais mis un pied dans la Bande de Gaza, s’ingénient à contester l’authenticité même des images de Talal Abu Rahmeh, le cameraman de France 2, et à répandre l’idée qu’il incombe à la chaîne, non seulement d’apporter la preuve que Mohammed Al-Dura est bien l’enfant qui apparaît sur les images diffusées, mais aussi que tout n’est pas qu’une pure et simple « mise en scène ».

Ce rapport israélien n’apporte aucun élément nouveau, la commission d’enquête n’ayant pas contacté France 2, Talal Abu Rahmeh ou Jamal Al-Dura, le père de l’enfant, qui a pourtant accepté de longue date que la dépouille de son fils soit exhumée pour procéder à des tests ADN dans le cadre d’une enquête indépendante qui serait « réalisée selon les standards internationaux ». Mais il signe un tournant : pour la première fois, le gouvernement israélien – dont le chef, Benyamin Netanyahou, avait commandé le rapport au mois de septembre dernier – entérine officiellement la thèse née des spéculations conspirationnistes d’une poignée d’extrémistes de droite et de leurs relais en France et aux Etats-Unis.

Dans son édition datée d’aujourd’hui, le quotidien Ha’Aretz rapporte que l’auteur du rapport, Yossi Kuperwasser, est tout sauf neutre s’agissant de l’affaire Al-Dura : il a personnellement milité pour la création de la commission d’enquête avant d’en être nommé président. Outre que l’objectivité du rapport est fortement sujette à caution, sa publication intervient trois jours avant que la Cour d’appel de Paris ne rende son verdict définitif dans le procès en diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin à Philippe Karsenty, le principal tenant en France de la thèse de la « mise en scène ».

Bien qu’il demeure impossible, aujourd’hui comme hier, de se prononcer catégoriquement sur l’origine des tirs qui ont coûté la vie à Mohammed Al-Dura (le lieu du drame n’existe plus, aucune balle n’a été récupérée et le jeune garçon n’a pas été autopsié), cette thèse de la mise en scène a un coût élevé du point de vue de la plus élémentaire vraisemblance : il aurait tout d’abord fallu que Talal Abou Rahmeh réalise son film en plein milieu d’une fusillade, à balles réelles ; il aurait fallu qu’il dispose de la complicité de dizaines de figurants, de la famille Al-Dura et de celle des autres caméramans et photographes présents sur les lieux ; une telle mise en scène aurait supposé également de pouvoir compter sur la complicité du personnel médical qui a pris en charge l’enfant et son père, Jamal Al-Dura, à l’hôpital Shifa de Gaza puis sur celle des médecins de l’hôpital militaire d’Amman qui auraient monté de toutes pièces le dossier médical du père et aurait couvert un faux. Pour résumer, depuis bientôt treize ans, une gigantesque conspiration du silence lierait entre elles toutes ces personnes qui, si l’on en croit les partisans de la théorie de la mise en scène, n’auraient rien eu d’autre sous la main qu’un chiffon rouge pour simuler des traces de sang.

L’énormité de la théorie du complot n’a pour l’instant convaincu que ceux qui demandaient à l’être. Le choc des propagandes concurrentes, qui transforme les soldats israéliens en « tueurs d’enfants » et les Palestiniens en « faussaires », recouvre tout. Loin de s’annuler réciproquement, les fantasmes complotistes se renforcent l’un l’autre, confortent les représentations manichéennes… et rendent plus lointaine encore toute perspective de paix.