Le 18 juillet 2003, le corps sans vie de David Kelly est retrouvé près d’un bois, non loin de son domicile de Harrowdown Hill (Oxfordshire). D’après le rapport d’autopsie, l’homme de 59 ans, expert en armement biologique pour le gouvernement britannique, s’est ouvert les veines avec un couteau. Il a également absorbé une quantité très élevée d’un médicament analgésique. Mais depuis dix ans maintenant, nombreux sont ceux pour qui le suicide du Dr. Kelly n’en est pas un. La disparition brutale de cet ancien inspecteur de l’UNSCOM et le contexte politique particulièrement tendu dans lequel il s’est donné la mort a constitué une véritable aubaine pour ceux qui font profession de crier au complot. Résultat : selon un sondage publié en 2010, seulement 20 % des Britanniques interrogés pensent que David Kelly s’est suicidé. Ils étaient 39 % trois ans plus tôt.

Rappelons les faits. Fin septembre 2002, le gouvernement britannique rend public un rapport de ses services de renseignements assurant, notamment, que Saddam Hussein serait en capacité de lancer une attaque chimique sur la base militaire britannique de Chypre « en 45 minutes ». Six mois plus tard, les forces du Royaume-Uni s’engagent en Irak aux côtés des Etats-Unis. Le 29 mai 2003, la BBC diffuse un reportage accusant le gouvernement travailliste d’avoir délibérément inséré des informations « douteuses » dans le rapport de septembre 2002 et de l’avoir artificiellement « gonflé » (« sexed up ») afin de justifier une intervention militaire auprès d’une opinion publique réticente. A la querelle larvée qui opposait le 10 Downing Street et la BBC sur l’intervention britannique en Irak succède une guerre ouverte qui pourrait potentiellement déboucher sur la démission du Premier ministre.

La BBC, qui a recueilli une semaine plus tôt sous le couvert de l’anonymat les réserves d’un « haut fonctionnaire » sur le rapport de septembre 2002, refuse de livrer le nom de sa source. Le gouvernement de Tony Blair ne tarde pourtant pas à identifier la « gorge profonde ». Le 15 juillet 2003, David Kelly, qui travaille comme expert pour le compte du ministère de la Défense, est auditionné devant une commission de la Chambre des Communes. Interrogé sans ménagement, il nie catégoriquement être la source de la BBC. Il comprend que son nom va inéluctablement être révélé publiquement et qu’il sera accusé d’avoir menti sous l’œil des caméras. Le 17 juillet après-midi, après avoir travaillé et envoyé quelques e-mails, David Kelly s’éclipse le temps d’une promenade dont il ne reviendra pas.

Annoncée le lendemain matin, la mort de David Kelly fait l’effet d’une bombe. Le gouvernement confie à Lord Hutton, un juge membre de la Chambre Haute, la responsabilité de conduire une enquête publique sur les circonstances entourant la disparition du scientifique. Les travaux de la commission d’enquête débutent trois semaines plus tard. Dans le rapport qu’il rend à la Chambre des Communes le 28 janvier 2004, Lord Hutton confirme que Kelly s’est suicidé.

« Acteurs de l’ombre »

Fin de l’histoire ? Ce serait sans compter sur les croisés de la conspiration qui vont s’ingénier à monter en épingle les « zones d’ombres » que ne manque jamais de revêtir ce genre d’affaire. Selon eux, David Kelly a été sacrifié sur l’autel de la raison d’Etat. Le gouvernement britannique aurait fomenté ou au mieux couvert l’élimination de l’expert en armements. Il en aurait su trop. Su quoi précisément ? La théorie du complot ne le dit pas. De même qu’elle ne dit pas pourquoi on aurait, dans ces conditions, pris le risque de laisser Kelly témoigner devant une commission parlementaire.

Mais à défaut d’avoir des preuves, les conspirationnistes ont des arguments. Parmi les éléments troublants les plus souvent cités figure un e-mail expédié le matin de sa mort par David Kelly en réponse à une journaliste du New York Times avec laquelle il correspondait. Dans ce court message, il évoque des « acteurs de l’ombre qui [le] font marcher » (1). Autre sujet de perplexité renforçant le halo de suspicion entourant la disparition de Kelly, le témoignage d’un diplomate, David Broucher, devant la commission d’enquête présidée par Lord Hutton. Selon lui, Kelly lui aurait dit lors d’une rencontre en février 2003 que si l’Irak venait à être envahi, on le retrouverait « probablement mort dans les bois » (2).

Les partisans de la théorie du complot viennent d’horizons divers. L’historien Richard Webster a retracé l’origine du Kelly Investigation Group, collectif informel réunissant quelques médecins rejetant les conclusions de la « version officielle » sur la mort de David Kelly et coordonné par une blogueuse du nom de Rowena Thursby. Aucun de ces médecins n’est spécialisé en médecine légale. Mais leurs titres leur confèrent l’apparence du sérieux qui leur ouvre grand les colonnes des journaux les plus réputés, notamment le Guardian. Outre Rowena Thursby, dont le blog pointe vers les pires sites conspirationnistes du web (3), le noyau dur du groupe se compose d’un chirurgien orthopédiste à la retraite, David Halpin, d’un radiologue, Stephen Frost, et d’un anesthésiste de Johannesburg, Searle Sennett.

« ZBC »

Le 27 janvier 2004, la veille de la publication du rapport Hutton, les trois médecins signent dans le Guardian une lettre dans laquelle ils remettent en cause les conclusions du Dr. Nicholas Hunt, le médecin légiste qui a prononcé le décès de David Kelly, examiné son corps et rédigé le rapport d’autopsie (4). Le mail de contact figurant a
u bas du texte est celui de Rowena Thursby.

Il faut s’arrêter un instant sur le cas de David Halpin, sans doute le plus actif de ceux qui appellent à la réouverture de l’enquête. Le premier écrit public de ce dernier sur l’affaire Kelly est une lettre adressée à la rédaction du journal communiste The Morning Star, publiée dans son édition du 15 décembre 2003. Mais Richard Webster s’est penché sur ses autres interventions. Elles renseignent utilement sur la vision du monde de ce retraité reconverti dans le blogging conspirationniste. David Halpin est ainsi persuadé qu’« une gigantesque mafia internationale psychopathe » fait et défait les gouvernements, que cette élite de l’ombre aurait non seulement fomenté les attentats du 11-Septembre mais aussi les attentats de Londres de 2005. Elle aurait également placé à la tête des Etats-Unis Barack Obama – que Halpin va jusqu’à comparer à Hitler. La controverse opposant Tony Blair à la BBC serait totalement factice puisque même la BBC serait infiltrée. Halpin l’appelle d’ailleurs la « ZBC » (le « Z » signifiant « Zionist »).

2003 : l’affaire David Kelly et la théorie du complot
Mais les « chercheurs de vérité » du Kelly Investigation Group ne seraient sans doute pas parvenu à influencer aussi fortement l’opinion publique sans le renfort d’une partie de la presse britannique. Le Daily Mail, un tabloïd conservateur, a en effet joué un rôle central jusqu’à aujourd’hui dans la popularisation de la thèse d’un assassinat maquillé en suicide. En 2007, il publie en particulier les bonnes feuilles de The Strange Death of David Kelly, un essai du député libéral-démocrate Norman Baker accusant le gouvernement de Tony Blair d’avoir couvert « l’assassinat » de David Kelly. Norman Baker travaille depuis en étroite relation avec Rowena Thursby et David Halpin. Autre personnalité politique britannique à avoir été ébranlé par les arguments complotistes : Michael Howard. Chef de file des Tories au moment de la publication du rapport Hutton, Howard s’est exprimé en 2010 en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête sur la mort de David Kelly.

La thèse du complot dans l’affaire Kelly est évidemment relayée sur toute la complosphère : dans son livre, La Terreur fabriquée, l’auteur conspirationniste Webster Tarpley la reprend à son compte. De même que Gilles Munier, ex-membre de l’organisation d’extrême droite Jeune-Europe. Sur Internet, la galaxie conspirationniste n’est pas en reste : le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan, ReOpen911, Mondialisation.ca de Michel Chossudovsky, le site de Michel Collon, les sites d’Alex Jones… tous relayent des textes présentant David Kelly comme la victime d’un assassinat politique et plaidant pour la réouverture de l’enquête.

Cela n’est pas sans conséquence : la théorie du complot sur la mort de Kelly s’est à ce point répandu dans l’opinion publique qu’elle semble autoriser que toutes les libertés soient prises avec les faits. Ainsi, dans Anthrax War, un documentaire de 90 minutes diffusé sur Arte en septembre 2010 sous le titre « Marchands d’anthrax », il est suggéré que la mort de Kelly ne serait pas étrangère à ses velléités d’écriture présumées : il se serait apprêté à rendre public des informations embarrassantes. Pourtant, il n’est pas contesté que David Kelly était, à titre personnel, convaincu de l’existence d’armes de destruction massive en Irak, comme le montre le réalisateur Peter Kosminsky dans son film, The Government Inspector (5). Et comme le confirme également Andrew Gilligan, le journaliste de la BBC qui a recueilli les critiques de Kelly sur le rapport de septembre 2002. Cela n’est contesté en réalité que par les conspirationnistes, qui réécrivent l’histoire à leur sauce en prétendant que Kelly serait revenu d’Irak « persuadé que les armes de destruction massive n’existaient pas ».

Overdose

La thèse du suicide est-elle vraiment si fragile ? Sur quoi repose-t-elle exactement ?

Tout d’abord, les enquêteurs ont retrouvé au sol, à côté du corps de Kelly, un couteau qui lui appartenait depuis l’adolescence. Son poignet gauche présentait cinq entailles qui, selon le rapport médico-légal, correspondent à des marques d’hésitation, signatures classiques de blessures auto-infligées. De plus, l’artère ulnaire, la principale artère alimentant la main en sang, a été sectionnée, provoquant une hémorragie. Les partisans de la thèse complotiste, s’appuyant sur le témoignage d’une secouriste, affirment que l’hémorragie ne peut pas être la cause du décès car la quantité de sang trouvé sur les lieux n’aurait pas été suffisante pour entraîner la mort. C’est oublier que Kelly ne s’est pas donné la mort sur du bitume mais sur de l’herbe, à proximité d’une forêt, une configuration dans laquelle il est rare de retrouver des flaques de sang.

Ensuite, dans la poche droite de la veste de Kelly ont été retrouvées trois plaquettes usagées de Coproxamol (une seule des trois plaquettes contenait encore un comprimé). L’autopsie est parvenue à déterminer que Kelly a probablement ingéré 29 comprimés de cet analgésique qu’il s’est procuré à son domicile, le Coproxamol ayant été prescrit à son épouse pour soulager son arthrose. Or le Coproxamol est un médicament dangereux. En 2007, il sera retiré de la vente par la Medicines and Healthcare Products Regulatory Agency (l’équivalent britannique de notre Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé), car considéré comme responsable de 300 à 400 overdoses mortelles. Ainsi, 29 comprimés de Coproxamol correspondraient à trois fois la dose suffisante pour entraîner la mort.

Troisièmement, le rapport d’autopsie a révélé que David Kelly était atteint d’une maladie coronarienne, une athérosclérose, qui n’avait pas été diagnostiquée auparavant et qui aurait pu le tuer à tout instant. Mais surtout,
de l’avis des experts consultés, cette maladie combinée à la perte de sang et à l’absorption de Coproxamol a probablement précipité la mort de l’expert en armements.

Il convient aussi de souligner ce que les enquêteurs n’ont pas trouvé dans le périmètre où le corps de Kelly a été découvert, à savoir le moindre indice pouvant laisser penser qu’il a été brutalisé ou qu’un tiers lui aurait fait ingérer de force les pilules de Coproxamol.

A ces facteurs cliniques, il faut ajouter l’état de déprime dans lequel, selon ses proches, se trouvait David Kelly à la veille de sa mort. Son passage humiliant devant les parlementaires, les réprimandes de sa hiérarchie et l’accusation de manquement au devoir de réserve qui pesait sur lui l’auraient profondément atteint. Sa famille a témoigné ne l’avoir jamais vu si affecté. D’ailleurs, ni sa veuve ni ses enfants n’ont joint leur voix à celles de ceux qui réclament la réouverture de l’enquête.

La théorie du complot et ses effets délétères

L’affaire Kelly représente un moment charnière dans l’histoire récente de la démocratie britannique. De l’avis de la plupart des observateurs, elle a eu pour principale conséquence de réduire encore davantage la confiance des Britanniques dans leur gouvernement. Or, si les manipulations de l’opinion publique auxquelles s’est livrées le gouvernement Blair pour justifier une intervention en Irak ont indubitablement accru la défiance, doit-on négliger la responsabilité d’une partie de la presse relayant complaisamment les spéculations les plus douteuses ? N’est-ce pas aussi sur ce terreau-là que prospère la théorie du complot ?

Peut-on, de la même manière, minimiser le rôle joué au cours des dix dernières années par des dizaines de sites et de blogs complotistes qui, en martelant sur Internet que David Kelly a été assassiné sur ordre ou avec la complicité du gouvernement britannique, ont contribué à banaliser l’idée, fondamentalement réactionnaire, que nos représentants démocratiquement élus ne sont rien d’autres que de vulgaires criminels ? Cette vision de la démocratie ne conduit-elle pas, comme l’affirmait l’historien américain Richard Hofstadter, « à remettre en question la validité d’un système politique qui ne cesse de porter de tels hommes au pouvoir » ?

Notes :
(1) En version originale : « many dark actors playing games ».
(2) Rapport Hutton, p. 101.
(3) En particulier ceux d’Alex Jones (InfoWars, PrisonPlanet), de Jeff Rense, de Michel Chossudovsky (GlobalResearch.ca), de Rixon Stewart (TheTruthSeeker), etc.
(4) Rapport Hutton, pp. 87-92.
(5) Diffusé sur Arte le 24 juin 2005 sous le titre « L’affaire David Kelly – Le prix de la vérité ».

Sources :
* “ Report of the Inquiry into the Circumstances Surrounding the Death of Dr David Kelly ”, by Lord Hutton. Ordered by the House of Commons to be printed 28th January 2004.
* Andrew Gilligan, “ David Kelly was not murdered ”, The Telegraph, 16 août 2010.
* Richard Webster, “ David Kelly: the rise of a conspiracy theory ”, RichardWebster.net, 24 août 2010.
* “ Tom Mangold: Shame made David Kelly kill himself ”, The Independent, 22 août 2010.
* Martin Robbins, “ David Kelly conspiracy theorists should put up or shut up ”, 25 août 2010.
* Nick Cohen, “ Dark Actors: The Life and Death of David Kelly, by Robert Lewis – review ”, The Observer, 7 juillet 2013.
* Tom Mangold, “ The tragedy of David Kelly 10 years on ”, The Independent, 12 juillet 2013.
* Vikram Dodd, “ Dr David Kelly: 10 years on, death of scientist remains unresolved for some ”, The Guardian, 16 juillet 2013.